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vendredi, décembre 26, 2025

Mon année culturelle 2025

Cette année, comme en 2024, j'ai lu quarante-cinq livres. J'aurais atteint mon objectif de cinquante livres si un projet d'écriture n'avait pas accaparé mon temps, mes pensées, de la mi-octobre jusqu'au début décembre. 

Donc, voici, par ordre chronologique, avec ou sans commentaire, les (re)lectures et (re)visionnements qui m'ont le plus marqué. 

Romans, récits

Les derniers grizzlys, de Rick Bass. Nature writing. Il faut aimer le genre. Ce qui est mon cas.

La Charrette, et L'Amélanchier, de Jacques Ferron.

La Clé à molette, Primo Levi. L'idée ne me serait jamais venue d'associer Levi à un outil. 

Monsieur Melville, de Victor-Lévy Beaulieu. Ma lecture de l'année. Un essai sur l'écrivain Herman Melville, une « lecture-fiction » de ses œuvres, dans laquelle Victor-Lévy Beaulieu cherche à saisir le personnage Melville de l'intérieur, se tenant au plus près de lui, jusqu'entre les lignes, tel un « médium », « pour lui arracher ses vérités ». Un essai « total » à travers lequel le biographe-lecteur, nommé Abel Beauchemin, alter ego de Beaulieu, cherche tout autant à se saisir lui-même, lui qui multiplie les marques d'identification à Melville, réunit son univers fictionnel d'écrivain au sien, sa Mattavinie imaginaire à Arrowhead où vécut l'auteur de Moby Dick de 1850 à 1863. Ainsi enfermé dans sa lecture, se voulant hors d'atteinte, Abel peut exprimer sa « sensibilité », ses tourments, ses échecs symptomatiques... Un grand voyage au cœur de l'œuvre melvillienne, au terme duquel Abel pourra entreprendre le récit familial de la « Grande Tribu » des Beauchemin. On mesurera mieux la réussite de Beaulieu si on compare Monsieur Melville au décevant La Part de l'océan, de Dominique Fortier. Le premier fait de Melville un modèle de réussite, alors que la seconde ne cache pas que la lecture de Moby Dick lui a été pénible. De plus, rebutée par l'univers mental de son auteur, trop sexiste, elle invente parallèlement une histoire compensatoire, incohérente, puérilement revancharde. Fait étonnant : Beaulieu accorde une place importante à la soeur de Melville, Augusta ; Fortier, pas un mot.

Bartleby le scribe, de Herman Melville. « I would rather not to ». Inoubliable.

L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, de Miguel de Cervantes. Voulant lire le second tome – trente ans plus tard ! –  j'ai repris depuis le début.

Kolkhoze, puis L'adversaire, d'Emmanuel Carrère. Kolkhoze constitue une bonne introduction à l'œuvre d'Emmanuel Carrère. On y retrouve ses thèmes de prédilection (vérité, mensonge, réalité, secret, angoisse) qui sont aussi, pour la plupart, les miens ; on comprend pourquoi l'écriture au je y est si importante, tout comme le pacte de vérité. Je ne partage nullement l'opinion de l'ami Jodoin qui voit dans Kolkhoze un récit qui « traîne en longueur »...

« Un récit traversé par la rencontre de multiples figures illustres. Trop visibles. Majuscules. Ça nombarde et pavanomme à foison. »

Pour ma part, j'ai trouvé cette lecture très stimulantes ; comme Laferrière, Carrère éveille ma curiosité, me donne le goût de lire, me transmet une énergie intellectuelle qui éloigne de la complaisance narcissique, ouvre au monde extérieur. 

Sur le plan formel, l'œuvre est très réussie. Un art de raconter, par petites touches, par de courtes anecdotes, chacune faisant l'objet d'une section, pour un total de 222 sections. Une structure narrative basée sur la répétition de motifs divers : trois sections intitulées « Kolkhoze » ; quatre sections « Hôtel Ukraine » ; six occurrences de ce très significatif « clin d’œil curieux de l’Histoire à un couple du XXe siècle… » ; six occurrences du « coffret de bois » contenant une carte postale d’Hélène, etc. Ces répétitions laissent l’impression d’un récit qui revient sur ses pas, comme pour suggérer un temps circulaire qui s’opposerait au temps linéaire menant à la mort. Mais plus le récit s'achemine vers la fin, plus les sections sont courtes, le temps ralentit, et la mort approche, jusqu'à l'ultime moment, saisi au plus près : « On court, on se place tous les trois autour du lit, Marina à sa gauche, Nathalie et moi à sa droite. Anne a cru qu’elle ne respirait plus, mais elle respire encore une fois. Une seconde, après une très longue pause. La pause suivante dure. Nous sommes suspendus à son souffle, priant pour que ça ne reparte pas. Ça n’est pas reparti. Elle était morte. Samedi 5 août, 17 h 15, nous trois autour d’elle ». Il ne reste alors plus qu'un chapitre de trois sections, dont la dernière, magnifique, nous laisse avec le père, dans son ascension vers la borne de signalisation romaine ; un explicit tout en ouverture, qui nous rappelle que c'est le père qui porte la « dimension verticale de la vie », la mémoire, une certaine vérité. Le père et, à sa suite, le fils.

Essais

Le Monde d'hier, de Stefan Zweig.

L'Heure des prédateurs, de Giuliano Da Empoli. Mon essai de l'année. 

C'était au temps des mammouths laineux, de Serge Bouchard. 

Amerigo, de Stefan Zweig.

Je suis vivant et vous êtes mort, d'Emmanuel Carrère. Une excellente biographie de Philip K. Dick.

BD

Chroniques birmanes, de G. Delisle.

Persepolis 1, 2, 3 et 4, de Marjane Satrapi. Ma BD de l'année.

Films

Une Langue universelle, de Matthew Rankin. Winnipeg, une ville iranienne. Un film déjanté, truffé de références à Abbas Kiarostami. Mon film de l'année.

Où est la maison de mon ami, puis Et la vie continue, d'Abbas Kiarostami. Le film de Rankin m'a donné l'envie de revoir les deux premiers volets de ce que la critique a appelé la Trilogie de Koker.

Voici l'ensemble de mes (re)lectures et (re)visionnements de l'année, avec les liens pour plus d'information :

Janvier : Veiller sur elle (J.-B. Andrea) (Rn) (7), Si une nuit d'hiver un voyageur (I. Calvino) (Rn) (19), La Végétarienne (H. Kang) (Rn) (25), Chroniques birmanes (G. Delisle) (BD) (28) ; février : La Vallée des rubis (J. Kessel) (Rn) (2), Les Corrections (J. Franzen) (Rn) (17), Des bibliothèques pleines de fantômes (J. Bonnet) (E) (22) ; mars : Le Monde d'hier (S. Zweig) (Rn) (8), Mondes nouveaux (S. Zweig) (E) (10), Price (S. Tesich) (Rn) (19), Devenir fasciste (M. Fortier) (E) (26), Les Têtes réduites (J.-F. Nadeau) (E) (30) ; avril : Les Derniers grizzlys (R. Bass) (Rt) (6), Le Gang de la clef à molette (E. Abbey) (Rn) (21), Persepolis (M. Satrapi) (BD) (30) ; mai : Une Langue universelle (M. Rankin) (F) (5), Persepolis 2 (M. Satrapi) (BD) (5), Persepolis 3 (M. Satrapi) (BD) (8), Persepolis 4 (M. Satrapi) (BD) (10), Du trop de réalité (A. Le Brun) (E) (15), La Charrette (J. Ferron) (Rn) (16), Où est la maison de mon ami (A. Kiarostami) (F) (r), L'Amélanchier (J. Ferron) (Rn) (C) (r) (20), Et la vie continue (A. Kiarostami) (F) (r), Au travers des oliviers (A. Kiarostami) (F) (r) (27), La Chaise du maréchal ferrant (J. Ferron) (C) (27), L'Heure des prédateurs (G. da Empoli) (E) (30) ; juin : Le Cas Trump (A. Roy) (E) (1), La Clé à molette (P. Lévi) (Rn) (7), Inconnu à cette adresse (K. Taylor) (RÉ) (8), Sang et or (J. Panahi) (F) (8), Hors jeu (J. Panahi) (F) (9), Monsieur Melville 1. Dans les aveilles de Moby Dick (V. L. Beaulieu) (RB) (19), Monsieur Melvillle 2. Lorsque souffle Moby Dick (V. L. Beaulieu) (RB), Monsieur Melvillle 3. L'après Moby Dick et la souveraine poésie (V. L. Beaulieu) (RB) (29) ; juillet : La Part de l'océan (D. Fortier) (Rn) (7), Géographies de la solitude (J. Mills) (D) (9), Bartleby, le scribe (H. Melville) (N) (11), Le Voyageur et la tour (A. Manguel) (E) )16), L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche 1 (M. de Cervantès) (Rn) (r) (29) ; août : L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche 2 (M. de Cervantès) (Rn) (11), Ils étaient l'Amérique (S. Bouchard) (E) (14), Spleen en Corrèze (D. Tillinac) (Rn) (16), C'était au temps des mammouths laineux (S. Bouchard) (E) (29), Samouraï (F. Caro) (Rn) (31) ; septembre : Amerigo (S. Zweig) (E) (4), Kolkhoze (E. Carrère) (RB) (11), Okurimono (L. Lévesque) (D) (12), La Moustache (E. Carrère) (Rn) (16), La Classe de neige (E. Carrère) (Rn) (18), Je suis vivant et vous êtes mort (E. Carrère) (B) (30) ; octobre : L'adversaire (E. Carrère) (Rt) (15), Un Certain art de vivre (D. Laferrière) (20) ; novembre : L'Oreille absolue (A. Desarthe) (Rn) (17) ; décembre : Yannick (Q. Dupieux) (F) (7), La Maison vide (L. Mauvigner) (Rn) (14)


Légende : Les chiffres entre parenthèses indiquent la date de fin de lecture ou de visionnement ; B : Biographie ; BD : bande dessinée ; BL : beau livre ; C : conte ; CP : conte philosophique ; CT : courts textes ; D : documentaire ; E : essai ; EA : essai autobiographique ; F : film ; FA : film d'animation ; J : journal ; L : lettres ; N : nouvelles ; Pe : poésie ; Pr : polar ; r : relecture ou revisionnement ; RA : récit ou roman autobiographique ; RB : récit biographique ; 
RÉ : Roman épistolaire ; Rt : récit ; Rn : roman ; RP : roman philosophique ;  RS : récit de soi 


dimanche, janvier 12, 2025

Le Grand marin, de Catherine Poulain

Une histoire de marins. Je ne m’étais pas donner ce plaisir depuis longtemps. Mais, ici, nous sommes très loin de Maître à bord. Chez Catherine Poulain, nul exploit à la Jack Aubrey ; la narratrice du Grand marin est une antihéroïne. Chez elle, plutôt de la détermination, l’irrépressible désir de vivre librement, à l’égal des hommes, ces marins qui lui font peur, et dont elle veut gagner le respect. Poulain nous décrit très bien ce petit monde fermé, généreux, mais dur et, à la fin, oppressif, des pêcheurs de l’île Kodiak, en Alaska. Des hommes du pays, d’autres venus des « lower forty-eight », et d’Europe ; des Indiens aussi. La plupart paumés, sans le sou, en proie au vide de l’existence, fuyant leur réalité dans l’alcool ainsi qu’à bord des bateaux de pêche, seuls échappatoires possibles. 
 
À son arrivée, la narratrice se contente de crème glacée et de pop corns, mais, avalée par ce monde glauque -- et ce paysage magnifié -- auquel elle veut appartenir, il ne lui faut pas beaucoup de temps pour se retrouver, elle aussi, dans les nombreux bars de cette petite localité. En fait, elle ne tient pas en place. Une itinérante, pour ainsi dire, qui n’a rien à elle, ne dort jamais deux nuits au même endroit, passant d’un bateau à l’autre, parfois la cabine d’une vieille camionnette abandonnée... Le mouvement est sa plus fondamentale revendication, mouvement qui est aussi celui de la mer, des oiseaux… et des hommes qui, eux, se permettent toutes les libertés. Ses motivations ne nous sont pas connues. La voilà, dès l’incipit, qui quitte « Manosque-les-Plateaux, Manosque-les-Couteaux », et ses bar remplis, comme sur un coup de tête : « Je ne veux plus mourir d’ennui, de bière, d’une balle perdue ». Mais, par la suite, des motifs plus sordides sont suggérés. Elle finira elle-même par se désigner comme une « runaway ».
 
Il faut souligner l’écriture de Catherine Poulain, tout en mouvement elle aussi, souple, poétique par moments, mais qui ne force jamais le lyrisme ; les métaphores, belles, sensuelles, ne chargent pas le récit d’effets ornementaux, mais l’éclairent et lui donnent sens.
 
Ce récit a également le bonheur de nous éviter les vérités sentencieuses du voyageur-philosophe posant sur le monde son regard de radoteur humaniste. La narratrice du Grand marin nous parle à hauteur de femmes, la figure dans la saumure, dans le sang, et dans l’odeur fétide des hommes. Pour autant, elle ne nous en donne pas moins à saisir bien des réalités. Réalité du sexisme, parfois direct et brutal, parfois masqué sous des intentions bienveillantes. Réalité d’une certaine xénophobie : tous ces étrangers qui convergent vers l’Alaska, avec leurs problèmes, leurs misères, leurs chimères. Réalité environnementale : la boucherie qu’est la pêche à la palangre, tous ces poissons morts qu’il faut rejeter à la mer pour ne pas dépasser les quotas...
 
 
Catherine Poulain, Le Grand marin, Paris, l'Olivier, 2016, 384 p. Édition numérique.

jeudi, décembre 26, 2024

Mon année culturelle 2024

Cette année, j'ai un peu moins lu ; 45 livres. Passage à vide cet automne, qui est pourtant ma saison préférée.

Donc, voici, par ordre chronologique, avec ou sans commentaire, les lectures (et visionnements) qui m'ont le plus marqué.

Romans

Un Lac le matin, de Louis Hamelin. Deuxième volet d'une trilogie. Hamelin y poursuit sa réflexion sur le rapport entre nature et culture, sur la « prédation » de cette civilisation qui a pris son essor aux États-Unis au XIXe siècle et à laquelle nul.le n'échappe, pas même un David Henry Thoreau, pourtant esprit indépendant et sensible à la nature. Un roman biographique qui nous renvoie, sans complaisance mais aussi sans moralisme, à nos propres comportements. Mon roman de l'année.

L'Enfant mascara, de Simon Boulerice.

La Québécoite, de Régine Robin.

Montedidio, d'Erri De Luca. 

L'Invention de la solitude, de Paul Auster.

Clara lit Proust, de Stéphane Carlier. Un petit roman comme je les aime. Un sens de l’observation, du détail signifiant. Une écriture précise, qui va à l’essentiel. Des personnages crédibles, vivants, très différents les uns des autres, mais tout de même ouverts. Et puis, il y a Clara, son émancipation par la lecture de Proust, sa mélancolie devant la fuite du temps (« rien ne dure », « toute vie s’oublie et son souvenir s’efface aussi facilement qu’un dessin sur une vitre embuée »). Et puis encore, c’est un livre qui donne le goût de lire des livres. Pas comme chez Laferrière, pas un tourbillon d’énergie qui vous emporte, non, plutôt une infusion lente. Une infusion de thé, avec une petite madeleine.

Le Zéro et l'infini, d'Arthur Koestler.  

Ça va aller, de Catherine Mavrikakis.

Houris, de Kamel Daoud.

Essais 

Pour les faits, de Géraldine Muhlmann. Qu'est-ce qu'un fait ? Muhlmann propose une réponse qui a été une découverte pour moi. Un « fait est d’abord quelque chose de sensible » (provoquant un « choc sensible »), une « matière » de part sa « force objective » (Arendt), matière qui s'expérimente par le corps directement, « en situation », et peut ensuite être partagée à travers un « récit » (Genette). Ce partage, cette transmission du choc sensible, ne peut avoir lieu sans une confiance en l'« impartialité » (opposée au « point de vue zéro » de l'objectivité) du témoin (un·e journaliste), confiance qui elle-même repose sur le socle d'un « monde commun ». À lire et relire.

Le Bug humain, de Sébastien Bohler. Un essai de neurologie absolument passionnant. Si nous sommes en passe de détruire l'environnement naturel auquel est liée notre survie, c'est parce que nos comportements obéissent à un maître intraitable, logé au cœur de notre cerveau : le striatum. Celui-ci a été chargé par l'évolution d'exécuter ce qui est inscrit au « programme officiel de la survie – manger, copuler, explorer, conquérir, dominer ». Chaque fois que notre cortex connaît du succès dans ces cinq champs d'activité, il reçoit de la dopamine et du plaisir. Le striatum nous confine dans le moment présent, dans la recherche de plaisirs rapides, au dépens de la planification à long terme. Le cortex peut s'opposer aux injonctions du striatum au « moyen de connexions à longue distance qui forment une gaine nerveuse appelée faisceau frontostriatal ». Plus l'éducation de l'enfant favorise le développement du faisceau frontostriatal, plus l'enfant sera en mesure de se maîtriser, et de privilégier un plaisir différé si celui-ci apparaît plus avantageux. 

Les Déchirures, d'Alex Gagnon.

Les Yeux de Maurice Richard. Une histoire culturelle, de Benoît Melançon. Ce que j'aime de cet essai, c'est qu'il réconcilie amour de la lecture et amour du hockey. Un ouvrage sérieux, qui recense un nombre invraisemblable de documents de tous types, et que je résumerais ainsi : de quoi Maurice Richard est-il le nom ? À mettre entre toutes les mains. Et, tant qu'à y être, pourquoi ne pas lire aussi Langue de puck, un abécédaire du hockey très complet, qui m'a procuré cette joie étrange, nouvelle pour moi, de retrouver dans une activité intellectuelle des termes « vécus » dans l'effusion d'un match de hockey à la télé.

BD

La Vie secrète des arbres, de Peter Wohlleben, Fred Bernard, illustré par Benjamin Flao. Après avoir lu cette bédé, vous ne regarderez plus les arbres, la forêt, de la même manière. Lecture que devrait être inscrite au programme d'enseignement au secondaire.

Documentaire

La Bataille de Saint-Léonard, de Félix Rose. La bataille pour le statut du français, d'abord à Saint-Léonard, puis au Québec, a duré de 1968 jusqu'à 1979, année où à été voté la Loi 101. On y découvre un remarquable oublié : Raymond Lemieux.

Rosa Bonheur, dame nature, de Gregory Monro. Inadmissible que cette peintre, qui vendit plus de tableaux que quiconque au XIXe siècle, soit tombée dans l'oubli.

Films

The Zone of Interest, de Jonathan Glazer. Comment côtoyer l'abîme, et s'en porter très bien. Glaçant. Un film sur la puissance du déni. Le lien avec notre époque est assez évident.

Perfect Days, de Wim Wenders. Tout ce que j'attends de la vie, tout ce qui me nourrit intellectuellement, spirituellement, se trouve là, dans ce film magnifique.

Voici l'ensemble de mes lectures (et visionnements) de l'année, avec les liens pour plus d'information :

Janvier : Quand tu écouteras cette chanson (L. Lafon) (RA) (4), Ceci n'est pas un fait divers (P. Besson)(Rn) (8), Ce que je sais de toi (É. Chacour) (Rn) (13), Les Étoiles s'éteignent à l'aube (R. Wagames) (Rn) (21), Borealis (K. McMahon) (D) (27), Un Lac le matin (L. Hamelin) (Rt) (30) ; février : Pour les faits (G. Muhlmann) (E) (9), Les Déclinistes (A. Roy) (E) (13), Le Déni ou la fabrique de l'aveuglement (S. Tisseron) (19), Le Bug humain (S. Bohler) (E) (23),  L'Enfant mascara (S. Boulerice) (Rn) (29) ; mars : Paysage aux néons (S. Boulerice) (Rn) (3), Traverser Montréal (S. Simon) (E) (23) ; avril : La Québécoite (R. Robin) (Rn) (4), Les Yeux de Mona (T. Schlesser) (Rn) (7) ; Langue de puck (B. Melançon) (E) (8), La Partie et le tout (92% de lu) (W. Heisenberg) (M) (15), The Zone of Interest (J. Glazer, 2023) (F) (19), Io capitano (M. Garrone, 2023) (F) (24), L'Immense fatigue des pierres (R. Robin) (N) (27), Le Poids du papillon (E. De Luca) (Rn) (28) ; mai : Montedidio (E. De Luca) (Rn) (3), Chronique d'hiver (P. Auster) (RA) (7), Excursions dans la zone intérieure (P. Auster) (RA) (15), Cocaine Bear (F) (18) ; juin : 4 3 2 1 (P. Auster) (Rn) (3), Baumgartner (P. Auster) (Rn) (8) ; juillet : L'Invention de la solitude (P. Auster) (E) (10), Les Aventures de Pinocchio (C. Collodi) (C) (14), Clara lit Proust (S. Carlier) (Rn) (16), Trois chevaux (E. De Luca) (Rn) (19), Le Zéro et l'infini (A. Koestler) (Rn) (28), Proust au gym (A. Lacroix) (Rn) (30) ; août : Le Roman d'Isoline (D. Turgeon) (Rn) (4), Rue Duplessis (J.-P. Pleau) (RS) (15), Monsieur Ripley (P. Highsmith) (Pr) (24), La Vie secrète des arbres (F. Bernard, B. Flao, P. Wohlleben) (BD) (27), Perfect Days (W. Wenders) (F) (30) ; septembre : Les Déchirures (A. Gagnon) (E) (12), Rue Saint-Urbain (M. Richler) (Rn) (28) ; octobre : Les Barbares (A. Baricco) (E) (8), Le Match (K. Dryden) (E) (21) (90% lu), Amiante (S. Dulude (Rn) (31) ; novembre : Ça va aller (C. Mavrikakis) (Rn) (6), Les Yeux de Maurice Richard (B. Melançon) (E) (12), Sur les routes (C. Mavrikakis) (RV) (18), La Bataille de Saint-Léonard (F. Rose) (D) (26) ; décembre : Houris (K. Daoud) (Rn) (10) ; Terrasses (L. Gaude) (Rt), Rosa Bonheur, dame nature (G. Monro) (14) (D), (12), Le Fantôme qui voulait exister (F. Blais, I. Boudreau) (BD) (15), La Vie heureuse (D. Foenkinos) (Rn) (16), Triste tigre (N. Sinno) (EA) (26)

Légende : Les chiffres entre parenthèses indiquent la date de fin de lecture ou de visionnement ; B : Biographie ; BD : bande dessinée ; BL : beau livre ; C : conte ; CP : conte philosophique ; CT : courts textes ; D : documentaire ; E : essai ; EA : essai autobiographique ; F : film ; FA : film d'animation ; J : journal ; L : lettres ; N : nouvelles ; Pe : poésie ; Pr : polar ; r : relecture ou revisionnement ; RA : récit ou roman autobiographique ; RB : récit biographique ; Rt : récit ; Rn : roman ; RP : roman philosophique ;  RS : récit de soi ; T : pièce de théâtre.

mardi, décembre 26, 2023

Mon année culturelle 2023

Quand je considère les essais lus cette année, je me rends compte que plusieurs d'entre eux nous invitent à réinvestir la réalité. Alors que le monde bascule dans le déni, le délire, cet appel me semble plus que salutaire.

Tout a commencé en janvier, avec l'excellent Géographies du pays proche, où Pierre Nepveu nous convie à une « éthique de la proximité », qui consiste à s'ouvrir au monde autour de soi, que nous soyons à la ville ou à la campagne, à porter sur nos réalités proches un regard neuf, curieux, déshabitué, sensible à l'étrangeté qui ne manque pas alors d'apparaître. Bref, nous dit-il, ayons « l'œil américain ». L'expression n'est pas de lui ; il cite le titre d'un ouvrage de Pierre Morency qui a été un pur bonheur de lecture ! Morency, poète et ornithologue, nous parle, à sa manière unique, d'oiseaux, de mammifères, de plantes, c'est-à-dire de ce monde naturel dont nous faisons partie, quoi que nous en pensions. Quelques jours auparavant, les Confessions animales, de Serge Bouchard, avaient donné le ton, dans cet essai où notre anthropologue national donne la parole à l'ours, au chevreuil, au huard, et tant d'autres animaux qui peuplent notre histoire, notre imaginaire. Du grand Bouchard ! Un livre que chaque foyer québécois devrait avoir, tout comme L'Œil américain, bien en vue sur une étagère, à côté du Petit Robert. À l'automne, je suis revenu à Morency, après avoir (enfin !) trouvé sur le Web Lumière des oiseaux, dont j'avais lu – il y a une trentaine d'année ! – une critique mémorable de Réginald Martel. Puis, pour conclure l'année, ce fut le remarquable Têtes de linotte, du biologiste Louis Lefebvre ; un ouvrage de vulgarisation absolument passionnant, où l'auteur nous révèle par mille exemples l'intelligence des oiseaux, leur étonnante capacité d'innovation, comparable, pour certaines espèces, à celle des primates.

Je tiens aussi à souligner, parmi les essais lus, Baldwin, Styron et moi, de Mélikah Abdelmoumen, et Le XIXe siècle américain, de Mylène Desautels, où celle-ci se penche sur quelques grandes figures de l'histoire des États-Unis. Ces deux ouvrages ont en commun une certaine sensibilité de gauche, ainsi qu'un regard toujours soucieux de faire valoir la complexité des choses, un regard ouvert, prudent, honnête, tourné vers la réalité.

Côté fiction, la mort de Philippe Sollers, puis de Louis Gauthier et Hubert Reeves, ont influencé mes lectures. Sollers, considéré comme un écrivain de droite, n'a pas la meilleure réputation en France. Une vie divine m'a pourtant séduit, qui mêle une lecture de l'œuvre nietzschéenne au récit personnel d'un alter ego de l'auteur, sur un ton léger, vivant, rythmé par les assonances, les allitérations ; un roman qui se lit avec les oreilles, pour le plaisir, qui réconcilie, ouvre à la vie, un roman « de l'esprit qui toujours dit oui ».

La période fin janvier, début février, a été particulièrement heureuse ; coup sur coup, quatre excellents romans : La Décision, de Karine Tuil (phrases assenées, comme écrites sous une tension constante, justesse et précision des observations psychologiques, vraisemblance des situations), Mille secrets, mille dangers, roman autobiographique d'Alain Farah, Que notre joie demeure, qui a valu le Médicis à Kevin Lambert, et l'étonnant Mélasse de fantaisie, de Francis Ouellette.

Voici l'ensemble de mes lectures (et visionnements) de l'année :

Janvier : Confessions animales (S. Bouchard) (E) (5), Géographie du pays proche (P. Nepveu) (E) (9), L'Œil américain (P. Morency) (E) (16), L'Œil du maître. Figures de l'imaginaire colonial québécois (D. Giroux) (E) (21), La Jeune fille à la tresse (F. de Luca) (Rn) (24), La Décision (K. Tuil) (Rn) (28) ; février : Mille secrets, mille dangers (A. Farah) (RA) (5), Que notre joie demeure (K. Lambert) (Rn) (12), Mélasse de fantaisie (F. Ouellette) (Rn) (18), Mangeclous (A. Cohen) (Rn) (26) ; mars : L'Écriture ou la vie (J. Semprun) (A) (6), Parlons travail (P. Roth) (E) (13), Histoire d'une vie (A. Appelfeld) (RA) (18), Des jours d'une stupéfiante clarté (A. Appelfeld) (Rn) (22) ; avril : Lire et détruire (E. et J. Coen) (F) (1), La Génération lyrique (F. Ricard) (E) (8), Lost in translation (S. Coppola) (F) (9), Pour en finir avec la question juive (L'être ou l'être pas) (J.-C. Grumberg) (T) (11), Matière à contredire (É. Klein) (E) (14), En salle (C. Baglin) (Rn) (17), Mes amis (E. Bove) (Rn) (28) ; mai : Morel (M. Raymond Bock) (Rn) (6), Les Larmes de saint Laurent (D. Fortier) (Rn) (16), Une Vie divine (P. Sollers) (Rn) (31) ; juin : Des mots sans-culottes (H. Walter) (E) (6), Vies minuscules (P. Michon) (R) (15), Paludes (A. Gide) (Rn) (20), Médium (P. Sollers) (Rn) (25), Centre (P. Sollers) (Rn) ; juillet : Voyage au Portugal avec un Allemand (L. Gauthier) (Rn) (r) (4), Les Grands légumes célestes vous parlent (L. Gauthier) (Rn) (r) (8), Tous nos corps (G. Gospodínov) (CT) (12), Le Roitelet (J.-F. Beauchemin) (Rn) (16), The Fabelmans (S. Spielberg) (F) (19), L'Homme sans passé (A. Kaurismäki) (F) (21), Candide (Voltaire) (CP) (r) (23), Jacques le Fataliste et son maître (Diderot) (RP) (29) ; août : Le Nageur (P. Assouline) (B) (15), Le Garçon qui voulait dormir (A. Appelfeld) (Rn) (22), Un Homme qui dort (G. Perec) (Rn) (r) (26) ; septembre : Salut Galarneau ! (J. Godbout) (Rn) (r) (1), Le XIXe siècle américain. De la déportation des Autochtones à la guerre civile (Desautels, Mylène) (E) (4), Baldwin, Styron et moi (M. Abdelmoumen) (E) (7), L'Échiquier (J.-P. Toussaint) (RA) (21), Le Joueur d'échecs (S. Sweig) (En) (23), Lettres à un jeune poète et autres lettres (R. M. Rilke) (L) (28) ; octobre : Lumière des oiseaux (P. Morency) (Rt) (17), Je n'aurai pas le temps (H. Reeves) (A) (25) ; novembre : L'Avenir d'une illusion (S. Freud) (E) (2)), L'Inquiétante étrangeté (S. Freud) (E) (8), Synapses (S. Brousseau) (CT) (12), Encabanée (G. Filteau-Chiba) (R) (14), Tête de linotte ? (L. Lefebvre) (E) (25) ; décembre : Chaque Blessure est une promesse (S. Brousseau) (RA) (8), Le Salon (O. Lalo) (Rn) (14), Le Petit Chose (A. Daudet) (Rn) (26).

Légende : Les chiffres entre parenthèses indiquent la date de fin de lecture ou de visionnement ; B : Biographie ; BD : bande dessinée ; BL : beau livre ; CP : conte philosophique ; CT : courts textes ; D : documentaire ; E : essai ; F : film ; FA : film d'animation ; J : journal ; L : lettres ; N : nouvelles ; P : poésie ; r : relecture ou revisionnement ; RA : récit ou roman autobiographique ; RB : récit biographique ; Rt : récit ; Rn : roman ; RP : roman philosophique ;  RS : récit de soi ; T : pièce de théâtre.


lundi, septembre 11, 2023

« Un éternel et salvateur ébranlement »

Cet essai porte sur l'identité et l'appropriation culturelle, deux thèmes intimement liés l'un à l'autre. Deux thèmes dont l'actualité souligne le caractère éminemment politique

Sur le plan identitaire, Abdelmoumen, fille d'un père tunisien et d'une mère saguenéenne, québécoise de naissance ayant développé des racines jusqu'en France, nous montre comment la société a de la difficulté à appréhender le métissage, la mixité, comment l'individu aussi bien que l'institution veulent nous réduire à des identités clairement définies, fixes, arrêtées, semblables à des « fiches signalétiques » : voilà une Blanche, voilà une Noire, et là, une Arabe (confondue avec une Musulmane)... Les catégories utilisées ne rendent pas compte de la diversité du monde réel et, finalement, lui porte atteinte. Ce mot même de diversité, qui devrait recouvrir l'ensemble de la société, « dans toutes ses différences », incluant aussi les personnes appartenant à la « majorité », à la « norme » à partir de laquelle se mesure les différences
, ne désigne en fait que la catégorie des « racisés ».

Le ton d'Abdelmoumen n'est pas revanchard, amer ou cynique. Écorchée par les préjugés, sa démarche ne nous convie pas moins à une éthique d'ouverture à l'Autre, d'écoute, de remise en question des certitudes, hors de tout jugement péremptoire. D'abord chercher à comprendre, à ressaisir les complexités. Cette éthique basée sur l'empathie, elle nous en raconte la parfaite incarnation dans l'amitié improbable, et pourtant indéfectible, entre les écrivains James Baldwin et William Styron, le premier petit-fils d'esclave, le dernier petits-fils de propriétaire d'esclaves.

C'est Baldwin qui a encouragé Styron à se lancer dans l'écriture des Confessions de Nat Turner, à aller, lui, le Blanc, jusqu'à se mettre à la place de Turner, dans sa peau. Un des cas les plus célèbres d'appropriation culturelle, l'autre grand thème de cet essai. Le roman a évidemment suscité des réactions de colère, notamment celles qui ont mené à la publication de William Styron’s Nat Turner : Ten Black Writers Respond. Mais voilà le nœud du problème : cette réponse de dix écrivains noirs a sombré dans l'oubli, alors que le roman de Styron est entré dans l'Histoire. Hasard ?

Dans la foulée de la polémique, Baldwin a organisé en mai 1968 un débat, devant public, entre deux de ses amis : Styron lui-même, et l'Afro-Américain Ossie Davis. Vers la fin de ce débat, Davis a cette réplique, brillante, si juste et émouvante :

« Je vais dire les choses très simplement. Si j’ai surréagi, je ne m’en excuse pas. Je continuerai de surréagir tant que le racisme existera et que mes enfants seront en danger. Ce qui me gêne dans le Nat Turner de Bill Styron, est qu’il vient d’un Blanc. C’est illogique, mais en même temps, ça ne l’est pas. Car, en effet, pourquoi ne l’ai-je pas créé moi-même, si je l’aime tant, ce Nat Turner ? D’une certaine façon, c’est ma faute. D’une autre façon, ça ne l’est pas et ça a rapport avec ma position dans cette société. Monsieur Styron a écrit, exprimé, ce qu’il avait le profond besoin d’exprimer. Depuis son point de vue, sa place et sa culture. Il ne m’a pas nourri de la version de la chose dont j’avais besoin. Sans doute ne le pourrait-il pas. Ça n’a rien à voir avec sa capacité ou non de se mettre à la place de Nat Turner. Évidemment qu’il en est capable. Il faut pour cela de l’empathie et ça, il n’en manque pas. Mais nous devons reprendre le contrôle sur nos récits, notre culture, nos symboles. Et même si dans notre désir de reprendre le contrôle, nous semblons rustres, et bruyants, même si nous écrivons dix essais contre vous, même si nous faisons toutes les erreurs du monde, vous devez nous laisser faire, nous laisser être fiers que des personnes, qui ont si longtemps été traitées comme des enfants, des sous-hommes, se lèvent et prennent leurs responsabilités. Et peut-être bien qu’ainsi nous pourrions, aujourd’hui, commencer à créer quelque chose qui soit à nous et que ce sera votre tour, dans dix ans, de ne pas avoir le choix de le lire, de le voir, et de l’entendre. »
Abdelmoumen cite à deux reprises cette réplique dans son essai. Réplique qui rappelle à tous les Styron, les Robert Lepage de ce monde, l'importance de toujours être conscients de la place sociale, historique, depuis laquelle ils parlent, et la place depuis laquelle l'Autre parle. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle Abdelmoumen d'emblée nous raconte ses origines, son parcours, les éléments, les expériences qui composent sont identité, afin que nous puissions comprendre la place depuis laquelle elle parle, cette place, à la fois unique et partagée, qui donne sens à sa parole.

Pour moi, là est la grande leçon de cet essai qui a éclairé ma réflexion. Je sais désormais où me situer dans le débat entourant les spectacles controversés du célèbre metteur en scène Robert Lepage, SLAV et Kanata. La réplique d'Ossie Davis m'a ramené à mon sentiment profond d'empathie pour ces groupes infériorisés – ici, noirs, autochtones – qui cherche à faire entendre leur parole, à s'approprier leur histoire, à définir eux-mêmes le sens de leur vie. Et le mot de Baldwin, soulignant que chaque côté a raison, a ses raisons, a éclairé mon sentiment ambivalent ;  Abdelmoumen y fait écho, dans le péritexte de son essai : 

« Parfois, on a pour seul choix de se tenir en équilibre entre deux positions contraires. Sur le fil. Dans un éternel et salvateur ébranlement ».

 

Mélikah Abdelmoumen, Baldwin, Styron et moi, Mémoire d'encrier, Montréal, 2022, 194 p. Édition numérique.

jeudi, janvier 12, 2023

Une éthique du réel

Ce que j'aime dans cet essai, c'est d'abord que Nepveu n'y sépare jamais les observations sur la société québécoise, son histoire, sa littérature, des éléments autobiographiques les plus concrets : les différents lieux où il a vécu, les gens qui les habitaient, les édifices... « [L]e fait d’« avoir lieu », quand on parle des petits et grands événements ou de la pensée elle-même, suppose toujours également d’avoir un lieu, d’être situé non seulement dans le temps mais aussi dans un espace déterminé ». 

Nepveu raconte d'ailleurs que, jeune homme, il a ressenti un « brûlant besoin de réalité ». Son essai en témoigne bien. On y compte plus de cent occurrences des mots réel, réalité, qu'il semble utiliser comme de parfaits synonymes, ce qu'ils ne sont peut-être pas. 

Le réel dans cet essai me semble se répartir en trois espaces : « l'espace du dedans », pour reprendre le titre d'un recueil de poèmes de Henri Michaux ; le milieu de vie, l'environnement proche, sujet principal de cet essai, que l'auteur nous appelle à redécouvrir, suivant un engagement éthique ; et le lointain. Comme on le voit, ces espaces ne sont pas tous pourvus de spatialité, puisque le premier revêt un caractère intangible, « beaucoup plus difficile à définir et à préciser que l’objectivité du monde extérieur », mais non moins réel. Le plus important est que ces espaces sont intimement liés les uns aux autres ; il y a du lointain dans le monde environnant, comme il y a le « lointain intérieur », une formule que Nepveu emprunte à Michaux et qu'il décrit, à la suite d'Emily Dickinson, comme étant « là où les réalités nous atteignent intimement en devenant des signes et des images » (Dickinson : « Internal difference / Where the meanings are »). Le lointain ouvre à l'altérité, qui est inhérente à l'expérience humaine. L'auteur note avec à-propos qu'en français « l’absence de réaction ou d’intérêt pour une réalité quelconque se [dit] par l’absence de différence » : être in-différent. « [L]’expérience de la proximité ne peut commencer qu’à travers le sentiment qu’il y a du lointain dans ce qui se présente à mes sens. C’est alors seulement que le monde cesse de m’être in-différent ». 

À une telle importance accordée à la réalité, au monde proche, correspondra évidemment une poétique. La poésie a pour devoir, pour éthique, de découvrir ce qui est différent, autre. Elle engage le poète dans le monde concret, cette « multiplicité discordante de choses, de lieux et d’êtres ». Par là, elle revêt un caractère politique. Nepveu insiste sur ce point : la poésie n'est pas repli sur soi, mais au contraire ouverture, exploration des « géographies » proches. Son attention à ce qui est singulier, unique, ne rejette pas pour autant l'identité collective, le passé commun ; le paysage ne cache pas le pays. La « cohérence se cherche et peut se trouver dans une éthique altruiste, une conscience écologique, une action citoyenne, un sentiment aigu de la beauté ». 

C'est là où Nepveu, intellectuel de gauche (une étiquette qu'il n'emploie jamais), s'éloigne le plus des penseurs de droite, à la Mathieu Bock-Côté, qui refusent cette conception de l'identité proposée par des historiens tels que Gérard Bouchard et Paul-André Linteau, fondée sur le territoire, sur la pluralité, et défendent une identité qui cherche à « se définir d’en haut, sur le mode d’une injonction à l’adhésion ». Le récit du Canada français et du Québec que construisent ces penseurs « paraît désormais enlisé dans une répétition stérile qui suscite des sentiments peu inspirants : impatience de l’inachèvement, nostalgie du Grand Soir, dépression, et même régression du politique aux formes les plus banales et convenues du discours identitaire ». Nepveu croit « nécessaire et même vital de résister à une pensée qui confond stratégiquement le pluralisme et le multiculturalisme, la diversité et la négation de soi – qui tend à considérer l’identité comme un pur patrimoine à conserver ». Il en appelle au contraire à « la possibilité d’un rapport au territoire qui soit un rapport éthique à autrui, sur le plan collectif et politique », où nos « actes ont une extension et une signification territoriales ».

Cet essai est d'une grande richesse de réflexions. Écrit avec un sens de la mesure, de la retenue, de la nuance, un souci des réalités concrètes, hors de toute abstraction sèche, hors des clivages rigides.

 

Pierre Nepveu, Géographie du pays proche, Boréal (coll. « Papiers collés »), Montréal, 2022, 256 p. Édition numérique.

lundi, décembre 26, 2022

Mon année culturelle 2022

Depuis une dizaine d'années, j'ai vécu de grandes rencontres : Jacques Le Goff, Olivier Roy, Annie Ernaux, Éric Vuillard, Clément Rosset, Étienne Klein... Et cette année, Carlo Rovelli. Comme Klein, Rovelli est physicien, et excellent vulgarisateur. Son Helgoland est mon essai de l'année. L'auteur y présente une interprétation dite relationnelle de la physique quantique, selon laquelle « les propriétés de chaque entité ne sont rien d’autre que la façon dont celle-ci affecte d’autres entités ». Il en émerge une conception radicalement différente du réel, de la réalité. J'y reviendrai prochainement.

J'ai également lu avec le plus grand intérêt L'Impossible dialogue, du sociologue des sciences Yves Gingras. Celui-ci, fidèle à sa manière cassante, documentée, factuelle, remet à l'heure les pendules de ceux qui croient que science et religion (spiritualité) peuvent dialoguer entre elles, que leurs discours seraient « complémentaires », de « niveaux » différents, mais convergents. Un livre pour moi absolument jouissif. Comme Rovelli, Gingras critique au passage certaines niaiseries quantiques circulant dans la mouvance du mouvement New Age. À lire ! 

Mon troisième essai a été un succès mondial, mais j'ai préféré le lire sous forme de BD : Sapiens, de Yuval Noah Harari. J'ai pu enfin avoir une vision globale des déplacements migratoires d'homo sapiens depuis la révolution cognitive il y a 70 000 ans, et leurs conséquences. Le bilan a de quoi nous faire réfléchir : trois vagues d'extinctions d'espèces...

Autre sujet d'actualité : la gentrification de Montréal. Dans un essai très éclairant, Gentriville, M. Sterlin et A. Trussart montrent que ce phénomène, qui affecte plusieurs quartiers de Montréal, obéit à une dynamique complexe. Amorçée par les étudiants et les artistes à la recherche de logements abordables, la gentrification est également accélérée par la Ville, via ses politiques de « revitalisation » des quartiers, par une « culture de propriétaire » où l'habitation est d'abord vue comme un investissement (ex. : la pratique du flip), par Airbnb,  par de jeunes professionnels qui décident, après leurs études, de s'installer à Montréal... Les quartiers gentrifiés se reconnaissent en ce qu'ils deviennent des bastions de Québec Solidaire.

L'année littéraire 2022 a été marqué par deux événements qui m'ont réjoui : la publication post mortem de deux romans inédits de Louis-Ferdinand Céline, Guerre et Londres, et le prix Nobel décerné à Annie Ernaux. Il se trouve que j'ai, moi aussi, célébré ces deux grandes figures, en lisant plusieurs de leurs oeuvres, auxquelles j'ai consacré deux textes, ici et ici. Pour autant, je m'en voudrais de ne pas mentionner le dernier Éric Vuillard, Une Sortie honorable, excellent, et qui m'a amené à jeter les bases d'une typologie morale de ses personnages.

Enfin, côté BD, outre Sapiens, je souligne Chroniques de jeunesse, de Guy Delisle, toujours excellent, et Une Longue canicule, d'Anne Villeneuve, qui m'a beaucoup ému.

Voici l'ensemble de mes lectures (et visionnements) de l'année :

Janvier : Helgoland (E) (C. Rovelli) (5), Le Train des enfants (V. Ardone) (Rn) (6), À train perdu (J. Saucier) (Rn) (14), Une Sortie honorable (E. Vuillard) (Rt) (17), Au revoir là-haut (P. Lemaître) (Rn) (27) ; février : Sapiens. Tome 1 (Y. N. Harari, D. Vandermeulen, D. Casanave) (BD) (1), Chroniques de jeunesse (G. Delisle) (BD) (6), Le Goût du vrai (E. Klein) (E) (9), Il était sept fois la révolution (E. Klein) (E) (r) (16), Shenzhen (G. Delisle) (BD) (19), Betty (T. McDaniel) (Rn) (27) ; mars : Émilie ne sera plus jamais cueillie par l'anémone (M. Garneau) (T) (3), Le Sourire de la petite juive (A. Farhoud) (Rn) (9), Fake news, l'info qui ne tourne pas rond (D. Bui, L. Plée) (BD) (11), Le Roman (M. Raimond) (E) (22), Le Bonheur a la queue glissante (A. Farhoud) (Rn) (28) ; avril : Adieu, Babylone (N. Kattan) (Rn) (6), L’Impossible dialogue (Y. Gingras) (E) (12), Reconnaître le fascisme (U. Eco) (E) (21), Là où je me terre (C. Dawson) (Rn) (25), Pétrole (F. Archambault) (T) (30) ; mai : Gentriville (M. Sterlin, A. Trussart)(E) (10), Le Sel de la terre (S. Archibald) (E) (11), Document 1 (F. Blais) (Rn) (17), Impromptu (C. Mavrikakis) (Rn) (22), Les Armoires vides (A. Ernaux) (Rn) (24), Ce qu’ils disent ou rien (A. Ernaux) (Rn) (28) ; juin : Lumières aveugles (B. Labatut) (E) (1), Blizzard (M. Vingtras) (Rn) (5), La Femme gelée (A. Ernaux) (Rn) (10), Guerre (Rn) (14), La Place (A. Ernaux) (RS) (r) (20), Une Femme (A. Ernaux) (RB) (24), Un An (J. Echenoz) (Rn) (26) ; juillet : Passion simple (A. Ernaux) (RS) (4), Ghost Dog (F) (7), Last Days (F) (8), Je ne suis pas sortie de ma nuit (A. Ernaux) (J) (9), L’Écriture comme un couteau (A. Ernaux) (E) (15), L’Autre fille (A. Ernaux) (RS) (20), D’un château l’autre (L.-F. Céline) (Rn) (24) ; août : Nord (L.-F. Céline) (Rn) (14), Le Chien de Dieu (J. Dufaux, J. Terpant) (BD) (18), Rigodon (L.-F. Céline) (Rn) (24) ; septembre : Céline (H. Godard) (B) (7), Les années super-8 (Annie Ernaux) (D) (13), Entretien avec le professeur Y (L.-F. Céline) (E) (13), Céline et l'actualité littéraire (1932-1957) (L-F. Céline) (17), À travers Céline, la littérature (H. Godard) (E) (22), Bébert, le chat de Louis-Ferdinand Céline (F. Vitoux) (E) (28), Une longue canicule (A. Villeneuve) (BD) (28) ; octobre : Le Sous-majordome (P. deWitt) (Rn) (7), Chroniques du Léopard (Appollo, Téhem) (BD) (17), Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces arbres (B. Diouf) (E) (27) ; novembre : L'Année du singe (P. Smith) (RS) (4), Vivre avec nos morts (D. Horvilleur) (E) (13), Les Lieux et la poussière (R. Peregalli) (E) (21), Football (J.-P. Toussaint) (E) (29) ; décembre : La Porte (M. M. Muller) (Rn) (1), Vivre vite (B. Giraud) (RS) (8), Les Fins heureuses (S. Brousseau) (N) (20), Pucks en stock (collectif) (E) (23), Sapiens. Tome 2 (Y. N. Harari, D. Vandermeulen, D. Casanave) (BD) (27), Mouron des champs (M.-H. Voyer) (P) (30)

Légende : Les chiffres entre parenthèses indiquent la date de fin de lecture ou de visionnement ; B : Biographie ; BD : bande dessinée ; BL : beau livre ; D : documentaire ; E : essai ; F : film ; FA : film d'animation ; J : journal ; N : nouvelles ; P : poésie ; r : relecture ou revisionnement ; Rt : récit ; RB : récit biographique ; Rn : roman ; RS : récit de soi ; T : pièce de théâtre.


vendredi, décembre 16, 2022

Une mécanique d'événements

Dans son récit de soi, Vivre vite, Brigitte Giraud revient sur l'accident de moto qui a tué son conjoint, Claude, le mardi 22 juin 1999 à 16 h 24 (décès constaté à 21 h 30). La moto : une Honda 900 CBR Fireblade, une bombe sur deux roues, une machine infernale. Comme une juge d'instruction, elle fait enquête, vingt ans après les faits, interroge les personnes impliquées, de près ou de loin, dans le tragique événement. Elle démonte, pièce par pièce, une implacable mécanique d'événements (« l’engrenage qui allait faire basculer notre existence »). Son récit, qui rappelle Chronique d'une mort annoncée, de Garcia Marquez, enchaîne les « si » : « Si je n’avais pas voulu vendre l’appartement », « si je n’avais pas visité cette maison », et encore si ceci, si cela... Vingt-trois chapitres, vingt-trois « si ». Et ces pièces, elle les considère, comme encore saisie d'un sentiment d'irréalité : chacune, prise en elle-même, semble si banale, et pourtant, une fois assemblée aux autres, surgit l'impensable : la mort, l'absence définitive de l'être aimé, une rupture dans la continuité du temps. Dans son effort de reconstitution, elle va jusqu'à tenter de ressaisir Claude de l'intérieur, imaginer les pensées qui l'ont mené à poser tel geste plutôt que tel autre... On comprend alors que, même après tout ce temps, le deuil n'est pas encore fait, qu'elle n'a pas lâché prise, qu'elle cherche encore à retrouver une présence qui lui échappe justement de plus en plus : le regard de Claude, son sourire, son odeur, sa manière de bouger... Son récit est tout entier dressé contre la fuite du temps, contre l'absence et l'oubli. Elle cherche aussi à donner un sens à des événements qui, elle le sait bien, n'en ont pas. Il n'y a pas de destin, pas de « machine infernale », pour reprendre le titre de la célèbre pièce de Cocteau. Il n'y a qu'une succession d'événements contingents. Il n'y que la mise en récit du drame, une forme de témoignage, aux accents de mea culpa. Mais ce qu'on comprend aussi, c'est que, par l'écriture, l'autrice, tout en redonnant vie au passé, semble s'en libérer. Quelques indices : elle qui se dit obsédée par le nombre vingt-deux (jour de l'accident), son récit compte... vingt-trois chapitres, d'ailleurs numérotés, et se conclut sur ces phrases que je n'ai d'abord pas comprises : « Je tournais le dos, quelque chose avait eu lieu. J’étais rassurée. »

Ce que j'aime de ce récit, c'est aussi qu'à travers la chaîne causale des « si », ressurgit la dimension sociale des comportements humains. L'insatisfaction permanente, le consumérisme, les rapports de classes, le désir d'ascension sociale (c'est-à-dire, ironiquement, d'échapper à son sort), les effets de mode, l'image (« cool ») qu'on veut projeter de soi, les stéréotypes masculins, féminins, tous ces éléments pèsent sur les actes individuels. S'il y a une machine infernale, elle est là, dans les déterminismes sociaux. S'il y a un procès à instruire, c'est peut-être celui de la société. Et là encore, le temps est à l'oeuvre, car les choses se transforment sans cesse, et Giraud le note à plusieurs reprises. Dès la première page : « C’en est fini du silence et de la lumière. La nature qui m’entoure se changera en béton et le paysage disparaîtra ». Il y a avant (l'accident) et après. Et avant, c'était mieux. Qui oserait dire le contraire ? 


Giraud, Brigitte, Vivre vite, Paris, Flammarion, 2022, 208 p.

lundi, novembre 14, 2022

La vie devant

L'envie de lire Vivre avec nos morts m'est venue soudainement, en constatant que l'autrice était rabbine. Et puis le titre aussi, qui a touché quelque chose, juste là, au coeur du vécu. Car des morts, on en a ! Même que vieillir, c'est précisément ça : se remplir de fantômes. Comme dans la chanson de Ferré : « Que sont mes amis devenus / Que j'avais de si près tenus / Et tant aimés / Ils ont été trop clairsemés / Je crois le vent les a ôtés ».

Delphine Horvilleur les connaît bien les fantômes. L'histoire juive en déborde ! Fantômes de silence, de souffrances millénaires tues. Depuis quelques décennies, des survivants, survivantes de la Shoah rendent leur dernier souffle en emportant avec eux leur secret, laisant enfants, petits-enfants, dans l'ignorance. Pour se représenter le poids oppressant de cet héritage clandestin, il suffit de lire les derniers romans de Philip Roth. Lorsque ces enfants se tournent vers Horvilleur, c'est dans l'espoir qu'elle leur rende une vérité nécessaire au deuil, à la vie. Au-delà des faits historiques, la rabbine s'emploie à donner sens à leur présent, leur relation complexe avec le défunt, la défunte, en rattachant l'événement à la tradition judaïque (Torah, Talmud, Midrash). Rien d'aride, ici. Chaque chapitre tourne autour d'une situation, d'un cas exemplaire. Des éléments autobiographiques se mêlent ici et là au commentaire qui demeure tourné vers la vie. 

Petit livre écrit avec sensibilité et intelligence. Qui nous apprend des choses sur le judaïsme, et sur la vie.


Delphine Horvilłeur, Vivre avec nos morts, Paris, Grasset, 2021, 234 p. Édition numérique.

mardi, octobre 11, 2022

Pourquoi j'aime #1 : Annie Ernaux

J'entame aujourd'hui une série de courts textes consacrés à quelques auteurs, autrices, qui ont un impact dans ma vie.

Pourquoi j'aime #1
Annie Ernaux

J'aime Ernaux parce que son travail d'écriture, de remémoration, tend vers un seul but : la réalité, la vérité. Il s'agit de transcender le « je » (« vide », « transpersonnel »), de viser, à travers lui, le social. Et quoi de plus social que le langage, « concret, factuel » (« les mots comme des choses »), celui du milieu populaire de son enfance en Normandie, de ses parents, petits commerçants. Ici, nul épanchement, nul règlement de comptes à la Springora, Kouchner... Le petit moi est congédié.

J'aime Ernaux parce que son travail d'écriture est porté par une « conscience de classe », pour  reprendre le terme de Pierre Vallières. La nobélisée a lu Bourdieu, et a pris des notes. À une époque où une certaine gauche a abandonné ce thème mobilisateur, il est réjouissant de voir aussi des Édouard Louis, des Kevin Lambert, des Caroline Dawson, y revenir. Lié, tout comme la conscience de classe, à l'expérience fondamentale de la honte, le féminisme d'Ernaux, lui, est évidemment passé par Beauvoir. Les deux thèmes, pris ensemble, donnent à l'œuvre une pertinence qui n'est pas près de passer.

J'aime Annie Ernaux parce que, comme Louis-Ferdinand Céline, elle écrit « contre ». Contre la littérature, son effet « déréalisant », contre certaines valeurs bourgeoises, une certaine « bienséance intellectuelle »... Son écriture est violente par son refus du lyrisme, de la métaphore, par son refus de hiérarchiser les sujets, de les traiter différemment selon qu'ils seraient élevés ou pas, et par son refus, aussi, du « misérabilisme », du « populisme qui serait tellement rassurant, acceptable ». Bref, par son refus de trahir le monde « dominé » dont elle est issue en affichant une quelconque complicité avec le lecteur, la lectrice cultivé·e.

J'aime Annie Ernaux pour la forme littéraire qu'elle a créée, nouvelle : une écriture « plate », au ton détaché, précise, frontale, utilisant la parataxe, l'asyndète, juxtaposant les souvenirs comme dans un patchwork. En procédant par collage, l'autrice montre les limites de la mémoire : attachée, nous dit-elle, « à des choses vouées à la disparition, la mémoire n'apporte aucune preuve de ma permanence ou de mon identité. Elle me fait sentir et me confirme ma fragmentation et mon historicité ». Ce rapport à la réalité, au passé, me touche intimement. Il nous laisse aussi pressentir les limites au sens que nous pouvons tirer de l'expérience humaine.

J'aime Ernaux pour son humilité, sa rigueur, son honnêteté, sa fidélité à elle-même. Je l'aime enfin pour La Place, qui me l'a fait découvrir, et qui m'a tant ému ; pour La Femme gelée, d'une implacable précision chirurgicale ; et pour Les Années, cet absolu chef-d'œuvre : 

« Tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d’une table de fête on ne sera qu’un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu’à disparaître dans la masse anonyme d’une lointaine génération. » 

Elle écrit aussi contre cela.


Références :

Cahier de L'Herne Ernaux, sous la direction de Pierre-Louis Fort, Paris, L'Herne, 2022. Livre numérique.
Ernaux, Annie, L'Écriture comme un couteau, Paris, Stock, 2003. Livre numérique.
Ernaux, Annie, La Honte, Paris, Gallimard, 2011 (1997). Livre numérique.
Ernaux, Annie, La Place, Paris, Gallimard, 2013 (1983). Livre numérique.
Ernaux, Annie, Les Années, Paris, Gałlimard, 2008, 256 p.
Ernaux, Annie, Une femme, Paris, Gallimard, 2011 (1987). Livre numérique