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mercredi, juillet 13, 2016

À la recherche de New Babylon. Commentaire

Je n'aime pas beaucoup la littérature de genre, surtout les romans policiers qui depuis quelques années inondent le marché, et dont les conventions sont lourdes et d'un profond ennui. Il en est de même du roman western. Mais il y a toujours des exceptions, des oeuvres qui transcendent leur genre et se démarquent par leur capacité à faire bouger les codes, à parler de notre époque. C'est le cas des Frères Sisters dont j'ai parlé ici ; ce l'est aussi du roman que je viens de terminer : À la recherche de New Babylon, 1 de l'auteure québécoise Dominique Scali.

Dans ce roman, vous ne trouverez pas de descriptions de duels aux revolvers, de fusillades, d'attaques de diligences, de chevauchées épiques... Tout cela est relégué à l'arrière-plan. Scali s'est bien documentée ; elle est même allée en Arizona, où se passe la plus grande partie de l'histoire, ce qui paraît dans l'attention portée aux paysages, et dans le rendu très convaincant d'un climat, d'une époque marquée par la conquête de l'ouest, la ruée vers l'or, la « pacification » des Indiens et la guerre de Sécession.

Sur le plan formel, le récit est une réussite, consistant en une succession non chronologique de quarante-neuf courts chapitres, chacun portant la mention d'un lieu et d'une ou deux dates. Un effet de mouvement chaotique structuré avec soin, parfaitement cohérent avec le portrait d'un monde libre, mais désorganisé, insécurisant. Et où Dieu est absent. Ce n'est pas un hasard si les églises sont laissées à l'abandon, et si le seul ministre du culte est un faux pasteur qui ne célèbre jamais d'offices, ne fait jamais de sermons, mais erre dans cette frontière de l'Ouest à la recherche de héros dont il pourrait raconter les hauts faits.

Ce révérend Aaron est le personnage central du récit, un alter ego du narrateur. En tant que figure auctoriale, il suscite la méfiance, l'hostilité des autres personnages principaux, notamment de Russian Bill qui lui vole ses « carnets », et du Matador, un chasseur de primes qui entend bien ne pas se faire voler son histoire, son immortalité, son âme s'il y croyait. 2 Le révérend n'est pas essentiellement différent de ces brigands qui volent le bétail. Chacun sa spécialité. Il n'est jamais armé, mais les répliques qu'il reçoit et assène sont comme des coups de revolver. Dans ses premières années, le révérend Aaron -- seul parmi les cinq personnages principaux dont le narrateur ne nous révèle jamais le prénom -- gagne sa vie en prononçant des discours lors d'obsèques ; sa parole est celle d'un passeur, faisant le lien entre la vie ici-bas et la vie dans l'au-delà. Puis l'au-delà va se désacraliser, descendre dans le monde sordide des hommes, et devenir cette immortalité de pacotille qu'est la célébrité ; le révérend se met alors à noircir des carnets, dans le but -- jamais avoué -- d'en tirer des romans à succès.

Mais il ne rencontrera jamais le héros à la mesure de ses ambitions ; on a compris depuis longtemps qu'on n'est pas dans un de ces « romans à quatre sous ». (p. 209) Il ne croise que des êtres semblables à lui, monomaniaques (lui qui continue à écrire même après que le Matador lui eut tranché les deux poignets), condamnés à la répétition, à la surenchère (« les dix pendaisons de Charles Teasdale » ; « les trente mariages que n'a pas vécus Pearl Guthrie » ; « les cents personnes qu'a tuées Russian Bill »), bref, au vide de l'existence.

Une des réussites de ce roman tient, on le voit, à ce qu'il tend un miroir où se réfléchissent nos sociétés sécularisées, individualistes, en proie à un certain vide. Comment ne pas reconnaître dans ce faux pasteur, dans ce Charles Teasdale qui change de nom en changeant de ville, dans ce William Tattenbaum, alias Russian Bill, sorte de bouffon mythomane, de « fou du village », des comportements bien d'aujourd'hui, où il est si facile de s'inventer un personnage sur les réseaux sociaux. À la recherche de New Babylon offre le daguerréotype d'un XIXe siècle libre, certes, mais irréfléchi, où la théâtralité, la mise en scène de soi, l'emporte sur l'esprit de sérieux, où l'immaturité transforme ce monde du Far West en un vaste espace de jeu : « Oh, rien n’a plus d’importance que le jeu, monsieur Tattenbaum. J’imagine que vous êtes d’accord avec moi là-dessus » (p. 190) Dominique Scali avait peut-être en arrière-pensée ces gadgets technologiques, ces iMachin, ces Pokemon GO qui nous infantilisent tant aujourd'hui, et nous font basculer dans la légèreté, le divertissement, sur fond d'angoisse environnementale.

Parcourant mes notes de lecture, j'ai pensé au western spaghetti de Tonino Valerii, Mon nom est personne, tout entier habité par le souvenir d'une époque révolue, celle où le héros incarné par Henry Fonda brillait de tous les feux de sa renommée. Il y a un peu de ce parfum de fin d'un monde dans le roman de Scali.
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1. Sacali, Dominique. À la recherche de New Babylon. [Fichier ePub], Éditions La Peuplade, Saguenay, 2015, 214 p.
2. Un réalité bien connue des écrivains. Je pense à la pièce de Michel Tremblay, Le Vrai monde ?, qui souligne le refus de la famille de Claude de servir de chair à roman, d'être dépossédée du sens de sa vie. Ce refus, à noter, n'est jamais celui de l'immortalité au sens kundérien, c'est-à-dire le « souvenir d’un homme dans l’esprit de ceux qui ne l’ont pas connu » (L'Immortalité, 1990). Le désir d'immortalité s'accompagne de l'angoisse de ne pas en avoir le contrôle. C'est là une idée centrale de l'oeuvre de Kundera. Savoureux de la retrouver dans un roman western !

mardi, juillet 05, 2016

Americanah. Commentaire

En lisant ce roman, j'ai pensé à ce passage du Carnet d'or, de Doris Lessing : « Thomas Mann, le dernier écrivain au sens ancien, qui employait le roman pour exprimer des jugements philosophiques sur la vie. En fait, la fonction du roman semble changer : c’est maintenant un avant-poste du journalisme, nous lisons des romans pour nous documenter sur des zones de vie que nous ne connaissons pas »

Americanah 1 est l'exemple parfait de « roman-reportage ». Un roman tout entier tourné vers « ce qu'est la vie réelle à notre époque », (p. 377) avec sa diversité, ses contradictions, son perpétuel mouvement. À travers un galerie de personnages, notamment les deux protagonistes, Ifemelu et Obinze, l'auteure présente un tableau vivant de la vie au Nigéria, de la vie des « expatriés » (p. 159) à Londres et, surtout, aux États-Unis. Le titre réfère d'ailleurs au nom par lequel les Nigérians désignent leurs compatriotes vivant, ou ayant vécu, aux États-Unis. Mais le principal intérêt de ce roman réside dans son observation minutieuse des rapports raciaux, que je résumerais en paraphrasant Simone de Beauvoir : on ne naît pas noir, on le devient.

Un roman dont les deux protagonistes aiment lire, observer, réfléchir, discuter... Donc, intellectuellement très stimulant. Pourtant, je ne le placerais pas au même niveau que Beloved, de Toni Morrison, ou Dalva, de Jim Harrison. Dans ces œuvres, il y a un effort de transcender la réalité, de l'englober dans une quête existentielle, profonde, à travers une plongée cathartique et libératrice dans le temps et la mémoire. Adichie, au contraire, étale sa narration sur la minceur du présent, dans un effort uniquement descriptif ; l'histoire a beau se dérouler sur une dizaine d'années, Ifemelu peut bien se trouver déstabilisée par tous les changements survenus au Nigéria durant son absence, cette durée n'est jamais ressentie, demeure un fait de la pensée.

C'est sans doute pour atténuer l'effet quelque peu aride, intellectuel (surtout la quatrième partie), du récit où sont même insérés des extraits de blogue, que l'auteure y ajoute une histoire d'amour, presqu'en s'excusant : « Ainsi débutèrent des jours grisants remplis de clichés ». (p. 497) Le résultat est très réussi. Avec une tension qui ne cesse de croître jusqu'à la chute finale, tout en ouverture, merveilleuse de concision et de légèreté.
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1. Adichie, Chimamanda Ngozi. Americanah, [Fichier ePub], Gallimard, Paris, 2014, 534 p.
2. Observation qui inclut les Latinos, les Asiatiques, mais exclut les Amérindiens, invisibles au regard d'Adichie. Ce qui est plutôt inconséquent, puisque son personnage d'Ifemelu fait précisément remarquer à son petit ami blanc qu'elle est inexistante dans les revues féminines ; de même, Obinze, travaillant sous une identité d'emprunt à Londres, trouve éprouvant cet état de non reconnaissance.

vendredi, juillet 01, 2016

L'Ange de pierre. Commentaire

Si j'étais le père d'un ado, je lui ferait lire L'Ange de pierre, 1 un roman qui pourrait avoir comme sous-titre : Ou comment rater sa vie. Car l'héroïne, Hagar Currie, est à cet égard exemplaire. Orgueilleuse au-delà de toute raison, d'une mauvaise foi totale dans ses rapports aux autres, rigide bien qu'elle s'imagine ne pas l'être, cette femme de 90 ans n'a pas su évoluer, sa vieillesse au contraire faisant ressortir plus que jamais les vulnérabilités de son caractère : son manque de jugement, ses préjugés petits-bourgeois, sa difficulté à établir des relations ouvertes, sincères et authentiques... L'ange de pierre, l'ange « aveugle » (p. 17) et froid comme la neige, (p. 125) c'est elle.

Il va sans dire qu'un tel personnage ne saurait être en contrôle de sa vie. Tout au long du récit, où elle revient sur les événements de sa vie, on voit Hagar réagir, mais jamais agir. Pas une fois elle ne prend une décision réfléchie, basée sur une compréhension des gens et des faits. Ainsi, son mariage avec Brampton Shipley, un fermier rustre, pauvre et fainéant, peut sembler l'acte d'un caractère résolu qui, par amour, choisit d'ignorer le qu'en-dira-t-on, mais en vérité il n'en est rien : Hagar n'est pas amoureuse. Son mariage est le résultat d'une réaction au père qui cherchait à lui imposer ses choix. Nulle rationalité, ici. À tel point qu'en voyant pour la première fois la maison sale et sans eau courante de son mari, elle avouera plus tard :
« Pourtant, en la voyant, je ne fus pas le moins du monde troublée, car je me prenais encore pour une châtelaine. Je m’imaginais que quelqu’un d’autre ferait tout le travail. » (p. 81)
Si irréfléchi, son mariage, qu'il aura une autre conséquence, outre le fait de la plonger dans une vie qu'elle n'aime pas : en rompant les liens avec son père, elle rompt aussi avec la lignée des Currie, et toute l'histoire que porte ce patronyme dont elle se montre fière, rattaché aux Highlanders « du Clanranald Mac Donald » (p. 32), et dont la devise -- « Je combat qui ose » (p. 184) -- résume ironiquement son caractère. Déshéritée par son père, sans argent, tout ce qu'elle peut céder du patrimoine familial à celui de ses deux fils en qui elle reconnaît un vrai Currie, c'est une épingle à kilt. Mais le jeune John n'est pas le Currie qu'elle imagine ; il échangera l'épingle contre un canif, puis ce canif contre des cigarettes. Et voilà l'héritage parti en fumée !

Cas classique de l'enfant qui ne peut que s'opposer au parent parce qu'il en a reçu le caractère ; Hagar a beau se plaire à imaginer ses ancêtres comme des « gentlemen » (p. 33) vivant dans des châteaux, elle qui se voudrait mondaine, 2 c'est son réflexe d'opposition qui l'emporte. 


Mais c'est le rapport à la mère qui est le plus déterminant. C'est pour honorer sa mémoire que l'ange de pierre fut placé dans le cimetière du village, près de la tombe. Il « dominait la ville », (p. 17) dit Hagar ; il dominait aussi symboliquement sa vie. Car cette mère, elle ne l'a pas connue, celle-ci étant morte en lui donnant naissance : « [C]’était si incompréhensible pour moi qu’elle ne soit pas morte à la naissance de l’un ou l’autre de mes deux frères, mais qu’elle ait gardé sa mort pour moi » (p. 93) Mère qu'elle ne « ne pouvai[t] pas [s]’empêcher de détester » (p. 46) -- tout comme elle avoue avoir « toujours détesté » (p. 261) l'ange de pierre --, et qui lui a laissé sur la conscience un sentiment de culpabilité dont elle ne cessera toute sa vie de se défendre :


« [Je] me demandais pourquoi Dan et Matt avaient hérité de la délicate constitution de Mère alors que j’étais solidement charpentée et aussi robuste qu’un bœuf. » (p. 94)  
« Je ne supporte pas de me sentir en dette avec qui que ce soit » (p. 369) 
« Pourquoi est-il si difficile de trouver le vrai responsable ? Pourquoi est-ce que je veux toujours qu’il y en ait un ? Comme si ça pouvait m’aider ! » (p. 377) 
Est-ce pour se protéger de ce sentiment qu'elle s'est durci le coeur ? Qu'elle ne cesse de juger les autres, jusqu'au mépris, plutôt que se juger elle-même ?

Sa mère lui a aussi laissé sa nature « anxieuse » (p. 93) :

« Quelque chose me menace, une chose mystérieuse, tapie dans l’ombre, prête à bondir » (p. 174) 
« Mais je ne peux pas rester tranquille plus de deux secondes d’affilée. Je n’ai jamais pu » (p. 278) 
« Pour moi, [la nuit] fourmille de fantômes » (p. 297) 
Hagar est une antihéroïne, mais sa vulnérabilité la rend tout de même attachante. Surtout quand elle parvient à baisser la garde, le temps d'un rare moment de lucidité et d'honnêteté :
« L’orgueil a été ma folie, et la peur le démon qui m’a poussée. Seule, toujours, et jamais libre, car mes chaînes étaient en moi, se sont déployées hors de moi et ont entravé tous ceux qui m’étaient proches » (p. 416)
L'Ange de pierre n'est pas un grand roman, mais un bon roman. Un peu prévisible par moments, comme tout ce qui a trait aux manoeuvres du fils et, surtout, de la bru, pour placer Hagar en centre d'hébergement. Au moment de sa parution en 1964, ce genre de situations ne devait pas être si fréquent. Aujourd'hui, il est devenu banal.
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1. Margaret Laurence. L'Ange de pierre. Éditions Alto / Éditions Nota bene, Québec, 2008, 442 p.
2. « Quand je revins au bout de deux ans, je connaissais la poésie, je savais broder, parler français, établir le menu d’un repas comportant cinq plats, commander à des domestiques et me coiffer de la plus jolie manière qui soit. » (p. 70)

vendredi, juin 10, 2016

Le Carnet d'or. Commentaire

Quand j'ai commencé de lire Le Carnert d'or, de Doris Lessing, ma première impression m'a ramené avec bonheur à l'oeuvre de Kundera : même souci primordial de la forme, même refus de l'« histoire », de la mimésis. Puis, un motif plus profond m'est apparu, une impression persistante : chez ces auteurs, les personnages sont comme des souris de laboratoire ; ils permettent d'explorer « les possibilités de l'existence » (L'Art du roman). Chez Lessing, cette dimension ne se laisse pas percevoir d'emblée, du fait que le récit est à la première personne ; elle est intériorisée et thématisée par les personnages eux-mêmes, comme l'héroïne Anna :
« Cette manière intellectuelle de dire « je voulais voir ce qui allait arriver », « je veux savoir ce qui va se passer ensuite », c’est une tentation qui est dans l’air, qui habite la plupart des gens que l’on rencontre, qui est même en moi. » 
« À ton avis, lui demandai-je, qu’est-ce qui contraint les gens comme nous à tout expérimenter ? Quelque chose nous pousse à diversifier au maximum nos personnalités. »  
« Saul voulait voir ce qui arriverait. Et moi aussi. Je guettais en moi, plus fort que tout, un intérêt malveillant et littéralement joyeux — comme si lui, Saul, et moi-même étions deux quantités inconnues, deux forces anonymes dénuées de personnalité. »
Une « tentation qui est dans l'air » : dans ce roman, l'expérience individuelle est toujours liée à un contexte plus large, inscrite dans une causalité, une d'intelligibilité. Ainsi, le besoin irrépressible d'Anna de « tout expérimenter » prend tout son sens dans un monde en transformation, celui des années 1950, où les repères traditionnels, les grands récits totalisants -- comme le marxisme -- volent en éclats, sur fond de maccarthysme et de terreur nucléaire, où l'individu est en proie au morcellement de son identité, au sentiment d'irréalité des choses, à l'angoisse. Le cynisme triomphe. Mais Anna, même après avoir quitté le Parti communiste, malgré la désillusion, refuse d'y céder. Se définissant comme une de ces nouvelles « femmes libres », elle va poursuivre une réflexion, une quête, voire une lutte, à la fois politique, féministe, psychologique et littéraire.

La structure narrative reflète cette quête. Le Carnet d'or n'est pas fait que d'une seule histoire, mais d'un très grand nombre -- une trentaine -- certaines ne faisant qu'un paragraphe, incluses dans d'autres histoires, des métahistoires qui se répartissent selon leurs sujets, dans les quatre carnets d'Anna :
« Je vais posséder quatre carnets, un noir qui concernera Anna Wulf l’écrivain, un rouge pour la politique, un jaune où j’écrirai des histoires à partir de mon expérience, et un bleu où j’essaierai de tenir mon journal. »
Dans ses carnets, Anna défend une vision humaniste valorisant l'unité de l'être et de l'expérience, la conscience, l'engagement dans la communauté, le sens des responsabilités et le courage dans la lutte. Sur le plan littéraire, elle refuse toute mimésis, jugée trompeuse, ne pouvant rendre compte de la réalité, car suintant la nostalgie. Elle refuse, donc, de publier un second roman qui serait semblable au premier. Elle rêve d'« un livre investi d’une passion intellectuelle ou morale assez forte pour créer un ordre, pour créer une nouvelle manière d’observer la vie », et qui témoignerait d'une « conscience simultanée de l’infiniment grand et de l’infiniment petit », c'est-à-dire de la dimension politique à l'échelle de la planète, et de la dimension humaine, psychologique. Ce livre, c'est Le Carnet d'or. Une oeuvre très libre dans sa forme, éclatée, à l'image du monde, mais où l'on voit l'effort de créer des liens entre les histoires, d'attacher ensemble tous ces éléments de récits disparates, de reconstituer l'unité de l'expérience individuelle.

Et c'est ce qui fait la remarquable réussite de cette oeuvre : sa profonde cohérence. Vous tirez sur la maille d'un thème, quel qu'il soit, et c'est tout le récit qui se détricote.

jeudi, décembre 31, 2015

La tentation lyrique

Dès les premières pages, je me suis dit : ah non, pas une histoire d'amour, de fatalité et de désespoir, pas le kitch romantique ! Eh bien, oui, donc, non. Les Maisons, 1 de Fanny Britt, emprunte au romantisme, mais pour le problématiser et s'en distancier, à travers un récit à la première personne, centré sur un personnage complexe, en proie à un profond malaise existentiel.

Tessa, une mère de famille de 37 ans, souffre depuis son enfance de crises d'angoisse qui lui rendent très difficile la vie en société, son rapport aux autres comme à elle-même. Tout au long du récit des grandes étapes de sa vie, depuis l'enfance jusqu'à l'âge adulte, elle se dit tantôt « désagréable », (p. 8) tantôt consciente que « [s]on hostilité est laide et suinte l’amertume », (p. 62) voudrait qu'on la laisse « [s]'haïr en paix ». (p. 46) Jamais satisfaite d'elle-même, elle évoque aussi sa « nostalgie rageuse », (p. 68) une dimension de sa personnalité qui n'est pas sans importance. Le passé pour elle est un refuge, et le temps à venir est toujours chargé d'appréhensions, de scénarios catastrophiques, d'odeurs de mort.

Comment une telle femme réagit-elle à l'amour ? Elle réagit par le coup de foudre, à l'âge de 20 ans :
« Comment expliquer que le souffle m’ait manqué [...] que mon corps se soit vidé de ses organes pour n’y garder qu’un grand vent, un trou, une plaine, et que la seule et unique de mes pensées, devant cet homme au t-shirt hideux – le col n’était-il pas taché de café ? – et au front perlé de sueur, ait été : Je n’aimerai jamais personne comme je t’aimerai ? » (p. 78)
À noter, ici, le caractère romantique et convenu de ce passage. Un amour, pourtant, qui ne durera que cinq mois, fort peu idyllique, et à sens unique, Francis ne lui ouvrant jamais la porte de son univers, se contentant de la rencontrer chez elle, à l'occasion. Tessa n'en mettra pas moins 17 ans à se sortir de cette liaison. Tournée vers le passé, dérivant en secret dans son monde imaginaire, elle semble, au plus profond d'elle-même, avoir appliqué à sa vie amoureuse le mot d'ordre qu'elle s'était donné lors de son baccalauréat en chant : « Je serais lyrique ou je ne serais pas ». (p.  90) Le lyrisme serait-il un refuge contre l'angoisse, le pessimisme et la désillusion ? Quand elle rencontre à nouveau Francis par hasard, 17 ans plus tard, et que celui-ci lui donne rendez-vous, la voilà redevenue jeune pour un court moment :
« Une femme en pleine passion amoureuse n’est plus tenue de se plier aux règlements de son âge ou de sa situation, right ? [...] Elle est libre. » (p.  62)
« Quand je mets le pied dehors, mon petit sac de papier noir à la main, je suis deux filles en t-shirt, leurs cuisses rondes moulées de leggings, elles rigolent en chantonnant un succès pop du moment, sautillantes et légères, même la plus dodue des deux. N’ont-elles pas de cours ? – c’est ce que je me demanderais normalement, mais aujourd’hui je ne suis pas leur mère, je suis leur liberté et leur confiance. Je suis leurs yeux gavés d’avenir. Cela arrive de plus en plus rarement. » (p.  62)
Cette euphorie ne dure qu'un moment, mais le rêve lyrique, lui, se poursuit. Sans compromis. Tessa achète une robe neuve pour porter avec ses « ballerines dorées » de « jeune fille » (p.  62) et se prépare à tromper son mari, un geste qui prend une valeur sacrificiel d'un romantisme éculé :
« Je vais me noyer avec lui dans les draps » (p. 96)
« Vous n’avez pas mon courage mais même les lâches ont droit à un peu de beauté » (p. 98)
Et une valeur thérapeutique :
« [I]l me faut coûte que coûte quelque chose pour faire taire la douleur dont je suis ivre depuis des années. Francis n’est-il pas revenu pour me dégriser ? » (p. 61)
Et, de fait, elle va dégriser. Discutant dans un bar avec Francis, le soir de ce rendez-vous tant appréhendé, elle revient brusquement à la réalité, son deuil consommé :
« J’ai imaginé pendant des jours – des années plutôt, puisqu’il faut être honnête – que nous serions aimantés dès la première seconde, que nos doigts se chercheraient, que dans ses bras plus rien ne résisterait à rien, l’histoire se répéterait comme elle sait le faire, c’était ça, la fièvre au téléphone, les mains qui tremblent à la natation, les sanglots entre les draps, ça que j’attendais. » (p. 114)
« ce Francis réel, en somme, que vient-il faire dans mes délires [...] Ne sommes-nous pas les tristes, tristes clowns d’un sketch éculé ? » (p. 106)
Le récit se termine sur la description de l'intérieur d'un appartement dans lequel viennent d'emménager des Français « très amoureux ». Ce qui ramène au titre. La maison, c'est la conjugalité, les enfants, l'horaire chargé, la routine familiale dans toute sa matérialité, avec ses difficultés, mais aussi ses joies ; c'est le métier d'agent immobilier choisi par Tessa après l'abandon de ses études, le regard attaché à l'aspect extérieure des choses et, donc, une certaine mentalité petite-bourgeoise dans une société de consommation. Bref, c'est l'envers du lyrisme.

Dans une entrevue accordée au journal La Presse, Fanny Britt explique qu'elle s'est « débarrassée de Tessa en l'écrivant ». 2 De la même façon, Tessa se débarrasse de son lyrisme en le vivant jusqu'au bout, en le confrontant à la réalité, sachant très bien que, quand « les choses deviennent réelles, [elles] révèlent leur ridicule ». Le ridicule, ici, ne tue pas ; il permet, au contraire, de vivre heureux dans une maison et, qui sait, peut-être de connaître l'espoir.
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1. Britt, Fanny. Les Maisons. [Fichier ePub], Le Cheval d'août, Montréal, 2015, 125 p.
2. Lapointe, Josée. « Dans la maison de Fanny Britt ». La Presse, 28 octobre 2015. Page consultée le 31 décembre 2015

2015

2015 a été l'année de l'État islamique (Daech) qui a monopolisé l'attention médiatique plus que jamais, en commanditant plusieurs attentats meurtriers -- en France, mais surtout dans les pays arabes -- en poursuivant sa lutte armée en Irak et en Syrie, en faisant fuir des centaines de milliers de Syriens des zones de combat -- aggravant ainsi « la plus importante crise migratoire en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale » http://goo.gl/IdgTaU -- et en poursuivant la destruction du patrimoine historique mondial sur le territoire qu'il contrôle : la cité antique de Hatra http://goo.gl/DIwNn0 la cité assyrienne de Nimrud http://goo.gl/0ilbRk certaines pièces conservées au musée de Mossoul, puis Palmyre http://goo.gl/UUVrSZ où il font sauter à la dynamite le temple de Baalshamin http://goo.gl/iusXgO

Mais la plus grande menace n'est pas militaire. Elle est climatique. Et sur ce front, 2015 risque de passer à l'histoire comme l'année où l'humanité a raté sa dernière chance d'assurer sa survie pour les siècles à venir. La COP21, à Paris, fut un succès diplomatique, certes, mais elle a échoué à relever les défis urgents d'une décarbonisation de l'économie. Des pays comme l'Australie, la Russie, l'Afrique du Sud et la Colombie investissent des milliards de dollars dans l'extraction du charbon.

2015 a été aussi l'année des femmes, en particulier celles qui ont été la cible de diverses formes de violence, une préoccupation tout à fait justifiée mais qui, hélas ! n'a pas toujours été dénuée d'arrières-pensées islamophobes. Au Canada les femmes amérindiennes ont particulièrement retenu l'attention. D'ailleurs, cette année a aussi été marquée par les questions amérindiennes, qu'il s'agissent des conditions de vie des « premières nations » ou des enfants victimes des « pensionnats indiens ». Depuis deux ans, depuis Idle No more, la pression est constante.

Au Québec, le climat de morosité s'est aggravé, sur fond d'austérité affectant les citoyens les plus vulnérables, et d'aggravation des iniquités. La rémunération indécente des médecins spécialistes a été pointé du doigt, tout comme l'incompétence minière du gouvernement Couillard et la fumisterie que constitue son plan de lutte au réchauffement climatique. L'automne a été marqué par les grèves dans le secteur public et le milieu communautaire, et par les chaînes humaines autour des écoles, comme le 2 novembre, où plus de 20 000 parents se sont rassemblés autour d’environ 300 écoles, partout au Québec http://goo.gl/PSXjAU et encore le 1er décembre http://goo.gl/JIMXDN Malgré une redéfinition historique de l'État providence, le gouvernement s'en tire remarquablement bien.

Voici quelques événements qui ont retenu mon attention :

7 janvier. Attentat à Paris, à Charlie Hebdo http://goo.gl/wNJKie http://goo.gl/tnUhMe http://goo.gl/8IEiyh Les médias britanniques et américains couvrant l'événement jugent tout de même plus respectueux -- ou plus prudent -- de brouiller les caricatures de Mahomet au moment de publier des photos du journal http://goo.gl/lPtbwi Ce que d'autres médias leur ont reproché. Pour ou contre Charlie ? Le débat n'est pas clos http://goo.gl/9P9drS La Tunisie sera également éprouvée, avec l'attentat du musée du Bardo, à Tunis, le 19 mars, et l'attentat du 26 juin, à Sousse ; chaque fois, seuls les étrangers seront ciblés. http://goo.gl/0ayA0x

7 janvier. La Palestine est admise à la CPI http://goo.gl/Xh42zA

8 janvier. L’ONU lance un appel à la communauté internationale : accueillir 100 000 réfugiés syriens en 2 ans. Le Canada annonce qu’il en accueillera 10 000 en 3 ans, http://goo.gl/Tk3hfQ objectif qui sera quelque peu  relevé avec la victoire aux urnes du PLC, au mois d'octobre. En août, la situation s'aggrave. Environ 10 000 migrants par jour -- des réfugiés, pour la plupart -- fuient vers l'Europe par la « route des Balkans ». Si la Grèce, la Macédoine et la Serbie leur facilitent le passage, la Hongrie leur ferme sa frontière. Début septembre, une image sème l'émoi à travers le monde : celle d'Aylan Kurdi, un petit garçon de trois ans, retrouvé mort, échoué sur une plage de Turquie, noyé ; une lettre remise en main propre au ministre canadien de l'Immigration, Chris Alexander, lui demandant d'accueillir l'enfant et sa famille, était demeurée sans suite http://goo.gl/opShx4 Les conservateurs ont une réponse militaire à la crise humanitaire en Syrie, mais ils n'ont pas de réponse... humanitaire http://goo.gl/DUFubB L'Europe demeure très divisée, malgré l'entente du 22 septembre sur la répartition à l'intérieur de l'Europe des migrants/réfugiés venus du Proche-Orient. http://goo.gl/5FBF4o De tous les pays, c'est l'Allemagne qui se montre d'abord la plus ouverte... jusqu'en octobre où, au plus bas dans les sondages, la chancelière Merkel adopte des mesures plus restrictives. http://goo.gl/K5zO5J De même, la Macédoine érige une clôture de trois kilomètres à sa frontière grecque et commence à faire le tri parmi les migrants ; l'Europe conclut le 29 novembre une entente avec la Turquie afin que cette dernière retienne davantage les migrants/réfugiés de passage sur son territoire. http://goo.gl/kh4CIZ La route des Balkans se referme en partie. En quatre ans et demi, la guerre en Syrie a fait près de 12 millions de déplacés et réfugiés.

10 janvier. Décès du felquiste Francis Simard. http://goo.gl/ucGUi9 Les indépendantistes vieillissent...

25 janvier. Le parti Syriza, représentant la « gauche radicale », remporte les élections en Grèce http://goo.gl/iJUVX0 S'en est suivi une négociation extrêmement dur, acerbe, entre la Grèce voulant alléger le fardeau de sa dette, et la « troïka » -- la Banque centrale européenne, le FMI et la Commission européenne -- refusant toute concession. Un bras de fer finalement remporté le 12 juillet par l'Europe, qui impose ses conditions, qualifiés de « catalogue des horreurs » http://goo.gl/MRFjVD Le référendum du 5 juillet n'y aura rien changé. La Grèce est amputée de son avenir, et de son passé http://goo.gl/i5MXaj Le 20 août, le premier ministre Tsipras démissionne et dissout le parlement http://goo.gl/scmlY3 Il sera finalement réélu et deviendra un chef de gouvernement soumis comme les autres.

6 février. Quelque 20 ans après l’affaire Sue Rodriguez, la Cour suprême du Canada rend un jugement unanime et historique, légalisant l’aide médicale à mourir. La Cour prend acte de l’évolution des mentalités http://goo.gl/rqD3ih La question n'est pas réglée pour autant. Le fédéral n'a pas de loi sur l'aide à mourir, et n'entend pas laisser le Québec appliquer sa propre loi ; mais, en décembre, il se ravisera.

9 février. « SwissLeak » http://goo.gl/9aDi8C « Évasion fiscale », « évitement fiscale », « optimisation fiscale »... Toute l'année, la question incontournable de l'équité fiscale est demeurée au centre de l'attention médiatique. Sans grand résultat. Sinon une timide entente entre les pays du G20 pour endiguer ce fléau qui prive les États de 100 à 240 milliards de $ de revenus par année http://goo.gl/Tg6oWQ

23 mars. 60 000 étudiants amorcent une « grève sociale », en quête d’un autre « printemps érable » http://goo.gl/omX6Pz qui finalement n'aura pas lieu.

27 mars. Dans un jugement très divisé, où les trois juges québécois font bande à part, la Cour suprême a tranché qu'Ottawa avait tout à fait le droit de détruire les données contenues dans son registre des armes à feu. Selon Benoît Pelletier, le plus étonnant de ce jugement, c’est qu’il donne raison aux conservateurs qui veulent détruire le registre dans l’unique but d’empêcher le Québec de créer son propre registre. La Cour, qui accorde pourtant de l’importance au principe de coopération, a clairement ici dérogé à ce principe http://goo.gl/tgMdNt http://goo.gl/VtbofQ

1er avril. Premier transition démocratique au Nigéria. Le musulman Muhammadu Buhari succède au chrétien Goodluck Jonathan. http://goo.gl/5qsPoL Le nouveau président viendra-t-il à bout de Boko Haram ? Finalement, il semble que non.

3 avril. Un commando shebab, nom d’une milice islamiste de Somalie, mène une attaque à l’université de Garissa, au Kenya voisin, faisant 148 morts et plus de 100 blessés. http://goo.gl/tJv4xb

10 avril. Les présidents américain, Barack Obama et cubain, Raúl Castro se rencontrent au Panama pour un sommet continental historique qui consacre le rapprochement amorcé entre les deux ennemis de la guerre froide. http://goo.gl/r5tSvq Un pas de plus sera franchi le 20 juillet avec la réouverture des ambassades http://goo.gl/H3Lfha Il était plus que temps. Ne reste plus qu'à lever l'embargo décrété par Washington en 1961

12 avril. Freddie Gray, un jeune Noir de Baltimore, est arrêté par les policiers. Il meurt une semaine plus tard. Les policiers affirment qu’ils n’ont pas utilisé la force, ce que dément une vidéo diffusée sur le Web. http://goo.gl/pjidSz « Plusieurs enquêtes ont été lancées pour élucider les circonstances des blessures de Freddie Gray, sans conclusions. » http://goo.gl/e5od9i Manifestations pacifiques, émeutes nocturnes, confrontations avec les forces de l’ordre. C’est le scénario de Ferguson qui est rejoué. Deux mois plus tard, le 17 juin, Dylann Roof, un Blanc de 21 ans, sympathisant du Tea Party, tue neuf Noirs dans une église méthodiste de Charleston, en Caroline du Sud... Non, vraiment, il y a quelque chose qui ne va pas dans ce pays. Quelque chose comme une régression sociale. La présidence de Barak Obama fait illusion et permet à la droite américaine de parler d'une société « post-raciale » http://goo.gl/FpNd36 Ce n'est pas Sandra Bland qui pourra les contredire : elle est retrouvée pendue dans sa cellule le 16 juillet, trois jours après avoir été arrêtée pour une banale infraction routière. Le 14 juillet paraît Between the World and Me, du journaliste Ta-Nehisi Coates http://goo.gl/TIMX07

13 avril. L’Ontario annonce son intention de joindre le système de plafonnement et d’échange de droits d’émissions (SPEDE) au sein de la Western Climate Initiative, dont fait partie le Québec et la Californie. Initiative appréciable, mais, à huit mois de la cruciale conférence de Paris sur la réduction des GES, il faut voir que les mesures promises sont insuffisantes ; il faut en faire plus, et plus vite ! (Le 7 décembre, en marge de la COP21, le Manitoba annoncera son intention de joindre, lui aussi, le SPEDE)

15 avril. La Cour suprême inflige un important revers au programme de loi et d’ordre du gouvernement conservateur. Dans un jugement qui fera date, le tribunal invalide les peines minimales de prison de 3 ans (ou 5 ans en cas de récidive), liée à la simple possession d’armes à feu prohibées. Le jugement est rédigé de manière telle qu’il pourra assurément être invoqué pour contester d’autres peines minimales. http://goo.gl/1JrZo5

15 avril. La Cour suprême met un terme à la croisade du maire de Saguenay, Jean Tremblay, en interdisant la prière lors des réunions du conseil municipal. Un petit pas vers la neutralité religieuse des institutions publiques http://goo.gl/hlubie

24 avril. Une autre décision importante de la Cour suprême. « Fini les salles de classe sans fenêtre, les toilettes qui débordent, les couloirs sombres et le toit qui coule. Les francophones de la Colombie-Britannique ont franchi un pas important vers l’égalité [...] devant la Cour suprême, qui a déterminé que les droits linguistiques des élèves d’une école de Vancouver ont bel et bien été violés. Un jugement unanime qui pourrait ouvrir la voie à l’ouverture de nouvelles écoles de langue française ailleurs au pays. » http://goo.gl/qxqUpN

30 avril. En novembre 2014, l'affaire Ghomeshi avait donné lieu à une impressionnante vague de dénonciations de crimes sexuels, notamment sur Twitter. Le dépôt, ce 30 avril, du rapport de l'ex-juge Marie Deschamps sur les « inconduites sexuelles » dans les Forces armées canadienne, poursuit dans le même esprit. Conclusions accablantes, faisant état d'un « climat de sexualisation » tel que l’environnement de travail est « hostile » pour les femmes et les personnes homosexuelles ». Réaction négative de l'État-major http://goo.gl/HA9R9T http://goo.gl/3scxl0 Deux semaines plus tard est rapporté le cas de cette journaliste torontoise à qui de jeunes hommes ont lancé des obscénités http://goo.gl/dilQd3 Dans le métro de Paris, le harcèlement est fréquent http://goo.gl/1u9BkL Tout comme à Bruxelles https://goo.gl/2Req1h Au Canada, la GRC fait l'objet d'une demande d'« action collective » devant la Cour pour « sexisme » http://goo.gl/FZKwRA En Argentine, le mouvement « pas une de moins » mobilisent les femmes contre la violence dont elles sont victimes. http://goo.gl/FXjsIE C'est sans parler des inconduites sexuelles des casques bleus en Afrique et en Haïti.

5 mai. Victoire du NPD de Rachel Notley aux élections albertaines -- 53 députés élus. Une première. Il va falloir revoir nos idées reçues sur cette province, dont la métropole a pour maire un musulman. http://goo.gl/NTfXGU

6 mai. Adoption par la Chambre des communes du projet de loi antiterroriste C-51, presque unanimement condamné par d’anciens premiers ministres, d’ex-juges et des experts en surveillance http://goo.gl/xtrSqT  http://goo.gl/FbdcFH

13 mai. Dépôt d'un plan d'action de l'EU pour faire face à l'arrivée de milliers d'immigrants ayant traversé la Méditerranée au péril de leur vie http://goo.gl/S5eckU http://goo.gl/TJM6xG http://goo.gl/KtQOTF http://goo.gl/MVcKDv Résultat du chaos libyen, cette immigration favorisée par des réseaux de passeurs, met à mal la fragile solidarité européenne, son identité humanitaire ; une crise des valeurs.

2 juin. Dépôt du rapport de la Commission vérité et réconciliation qui, pendant sept ans, a recueilli des témoignages sur les tristement célèbres pensionnats autochtones. http://goo.gl/WsQlZe De 1874 à 1996, environ 150 000 ont été arrachés à leurs familles, maltraités, parfois abusés sexuellement. Au moins 3201 de ces enfants en sont décédés http://goo.gl/tOK4gW La commission conclut, sans surprise, à un « génocide culturel », un terme que s'est bien gardé de reprendre le premier ministre Harper. http://goo.gl/ScVdRX Elle pointe du doigt le « manque de connaissances historiques [qui] a de sérieuses conséquences [...] renforce les attitudes racistes » http://goo.gl/rZiZwf Les Canadiens n'ont aucun sens du compromis historique, enfermés qu'ils sont dans leur conception étroite de la liberté, qui ne peut être à leurs yeux qu'individuelle, alors que les Amérindiens sont d'abord en quête d'une émancipation collective, d'un devenir en tant que peuples.

1er juin. Décès de Jacques Parizeau, premier ministre du Québec du 26 septembre 1994 au 29 janvier 1996. Les médias anglophones n'en ont apparemment pas gardé un heureux souvenir ; les médias francophones, si. On ne refait pas l'histoire. http://goo.gl/3cd1KN

6 juin. Accord frontalier historique entre l'Inde et le Pakistan http://goo.gl/W6LZGs

26 juin. Jugement historique de la Cour suprême des États-Unis, qui légalise le mariage entre personnes de même sexe. Un petit croc-en-jambe à la droite religieuse http://goo.gl/lFOJD3

14 juillet. La sonde spatiale New Horizon survole Pluton à une distance de 12 550 km, après un voyage de 10 ans et 5 milliards de kilomètres. La sonde dispose de sept instruments de mesure très performants, permettant de scanner la surface de Pluton, d'analyser la composition de son atmosphère, sa géologie, de relever la température à sa surface et de prendre des photos d'une résolution incroyable -- 100 m par pixels !

14 juillet. Accord historique sur le programme nucléaire iranien. Après 12 ans de jeu de cache-cache, de soupçons, de sanctions économiques, l'Iran va finalement pouvoir se doter d'une capacité de production d'énergie à partir de combustible nucléaire, tandis que l'Europe et les États-Unis auront un certain contrôle sur ce combustible et l'usage qu'il en est fait. La levée des sanctions économiques va redonner aux Iraniens un peu d'optimisme. Seul dans son coin, Israël, soutenu par les républicains américains, parle d'une grave erreur. http://goo.gl/XO4A8a http://goo.gl/kDYwvo Il est vrai que cet accord aura sans doute, à moyen terme, un impact géopolitique.

23 juillet. La NASA annonce la découverte, grâce au télescope à infrarouges Kepler, d'une planète semblable à la Terre, http://goo.gl/lDpe8n http://goo.gl/KahqBM Mais ne faites pas vos bagages tout de suite. L'astre, pour être dans notre voisinage, n'en est pas moins située à 1400 années-lumière de notre bonne vieille Terre.

29 juillet. Sortie de Windows 10. Avec son nouveau système d'exploitation, Microsoft collecte des données liées à tout, absolument tout ce que vous faites sur PC, tout ce que vous tapez sur le clavier, tout ce que vous dites devant votre webcam. Aucune parade n'est possible. Du coup, Microsoft surpasse tous les Google, Facebook et autres Amazon en nous poussant encore plus loin dans le paradigme de la maison de verre http://goo.gl/kQCGFJ

27 septembre. Élections référendaires en Catalogne. Les indépendantistes obtiennent la majorité des sièges au parlement régional mais, avec un peu moins de 50 % des votes, ils n'ont pas reçu des Catalans le mandat clair espéré. Québec, Écosse, Catalogne : projet similaire, résultats similaires ! http://goo.gl/kBQ1FP  http://goo.gl/aNogKP

5 octobre. Conclusion d'une entente de principe en vue de la création d'une zone de libre-échange incluant 12 pays, dont le Canada. Faut-il se réjouir ou craindre ce Partenariat transpacifique ? Difficile à dire. Mais la faible productivité des entreprises canadiennes ne permet pas d'être très optimiste. http://goo.gl/AA91KY

19 octobre. Le Parti libéral du Canada, emmené par son jeune chef Justin Trudeau, remporte des élections historiques. Jamais une campagne n'avait duré 79 jours, le double de la durée habituelle. Le premier ministre sortant, le conservateur Steven Harper, croyait en tirer avantage ; mal lui en a pris : les libéraux, partis négligés, ont mené une campagne sans bavures et, à la fin, ont canalisé les votes en faveur du changement, au dépens des néo-démocrates balayés d'un bout à l'autre du pays. Jamais un parti n'était passé de la troisième position à celle de gouvernement majoritaire. Et ce, dans un parlement comptant désormais 338 députés, soit 33 de plus qu'à l'élection de 2011. Le PLC a également remporté tous les sièges dans les provinces maritimes, du jamais vu, et la majorité des sièges au Québec, ce qui ne s'était pas vu depuis 35 ans. http://goo.gl/m1dpDL

22 octobre. L'émission Enquête révèle des cas d'abus sexuels et de violence contre des femmes amérindiennes de Val-d'Or mettant en cause des policiers de la SQ http://goo.gl/7tP9C4 http://goo.gl/QcMaqa En mai, la directrice du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or avait pourtant adressé un lettre au directeur régional de la SQ, dont trois ministres ont obtenu copie, et cette lettre était suffisamment alarmante pour que la ministre de la Justice ordonne une enquête indépendante. Or, elle n'en a rien fait. Et cette histoire aurait tout simplement été balayée sous le tapis n'eut été d'Enquête. https://goo.gl/sCR21V Une enquête publique sur les 1000, 2000, 3000 femmes disparues au cours des 20 dernières années apparaît plus que jamais nécessaire.

13 novembre. Attentat à Paris. Neuf (dix ?) assaillants frappent à six endroits de Paris, dont le Stade de France et la salle de spectacles du Bataclan, faisant 130 morts et 352 blessés. Ces attentats sont revendiqués par l'État islamique qui, la veille, a aussi frappé le quartier de Bourj al-Barajné, un fief du Hezbollah dans la banlieue sud de Beyrouth, au Liban, faisant 43 mort et plus de 200 blessés. « Quant au crash d'un avion civile dans le Sinaï, deux semaines plus tôt, ayant fait 214 victimes russes, il a finalement été revendiqué par l'EI.

22 novembre. Une coalition de droite mené par Mauricio Macri remporte l'élection présidentielle argentine. http://goo.gl/GlOcrA Après douze ans au pouvoir, les péronistes ont été emportés par le désir de changement.

29 novembre. Ouverture de la conférence de Paris sur le climat, la COP 21. C'est l'événement de l'année. Tout au long de 2015, sessions de négociations, conférence scientifique, réunions informelles de ministres, les rendez-vous préparatoires ont été nombreux. Au final, les milliers de délégués venus de 195 pays ont conclu un accord qui, pour être « universel » et historique, n'en est pas moins tragiquement insuffisant. L'objectif de maintenir le réchauffement « nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels » est, certes, ambitieux, mais non contraignant. Et un pays pourra, trois ans après l'entrée en vigueur de l'accord, s'en retirer par simple notification http://goo.gl/48a2Ft http://goo.gl/NVRIIl http://goo.gl/aEvKo7 Quand aux 100 milliards de $ par an, pendant cinq ans à partir de 2020, les pays pauvres n'en pas la couleur ; l'adaptation au réchauffement climatique demeure un privilège des pays riches.

1er décembre. Roch Marc Christian Kaboré est élu président du Burkina Faso dès le premier tour, devenant ainsi le premier chef d’État démocratiquement élu depuis 1978.

6 décembre. La Table de l’unité démocratique, vaste coalition d’opposition de droite, remporte 99 des 167 sièges du parlement vénézuélien. Deux ans et demie après le décès de Hugo Chavez, son successeur, Nicola Maduro, n'a pas su freiner le déclin du « socialisme du XXIe siècle ». http://goo.gl/3HQX5z Après la défaite du dauphin de Cristina Kirchner à l'élection présidentielle argentine, et les difficultés de la présidente brésilienne Dilma Roussef, il semble que nous assistions à une phase de transition politique dans les trois plus grands pays d'Amérique du Sud, au profit de la droite

8 décembre. Elle était demandée depuis des années, la voici enfin. Le gouvernement Trudeau annonce officiellement -- avec des gestes symboliques qui montrent une fois de plus son désir de rompre avec l'ère Harper -- la création de la commission d'enquête sur les femmes amérindiennes disparues ou assassinées. Mais, pour l'heure, peu de détails ont été donnés. http://goo.gl/0YOzmy

samedi, décembre 19, 2015

Ça va mieux à présent

Mon premier roman western : Les Frères Sisters, 1 de Patrick deWitt. Un pur bonheur de lecture. Ce qui s'appelle l'art de raconter. Comme si composer des personnages, leur insuffler une identité bien définie, puis les mettre en action en respectant les repères du genre, tout en les déplaçant, afin de créer un récit étonnant et intelligent, parfois drôle, parfois émouvant, comme si une telle réussite allait de soi.

Charlie et Eli Sisters sont deux tueurs à gages. Donc, oui, des meurtres, de la violence : « Honte, sang, et déchéance. » Mais Eli, le cadet, est un tueur atypique. Sensible, très empathique -- même avec Tub, son pitoyable cheval ! -- plutôt sentimental, à la recherche de l’amour, et attentif à la signification des choses, il n’a été entraîné dans ce travail que par les circonstances, d’abord pour défendre son frère aîné dont l’agressivité en faisait la cible de désirs de vengeance. Puis les deux frères se sont mis au service du Commodore, un être puissant et malfaisant. 

Les Frères Sisters est un roman sur le lien fraternel, sur la famille. La carrière de tueur de Charlie commence lorsqu’il est tout jeune, à la maison, par le meurtre de son père, homme violent qui venait de briser le bras de sa femme ; elle se termine lorsque les deux frères, des années et bien des aventures plus tard, rentrent au bercail, sans leurs revolvers. L’un et l’autre ont des caractères opposés, de fréquents désaccords ; Eli peut bien se plaindre que c’est lui qui a le moins bon cheval, que c’est encore lui qui doit toujours suivre derrière et obéir, il n’en aime pas moins son frère d’un amour indéfectible, tout en se plaignant, à tort sans doute, de ne pas être aimé autant en retour. À la fin, quand Charlie perdra sa main avec laquelle il tient le révolver, Eli va constater un changement chez son frère, et lui-même cessera de se sentir « impuissant » et trouvera son idéal de vie qui n’est ni de mener, ni d’être mené : « Je veux rester maître de moi-même ».

Donc, un roman aussi sur la quête de liberté. Un thème important, dans un récit qui raconte la ruée vers l’or au milieu du XIXe siècle, l’aventure vers l’Ouest, la « folie des possibles ». Les Sisters, eux, vont renoncer à cette folie « qui peut vous corrompre jusqu’à l’os ». Tel est le sens du meurtre du Commodore à la fin du récit, commis à mains nus par Eli, sans arme, meurtre qui n’est pas le fait du tueur, mais répond à un « élan de haine envers [leur ex-chef] pour l’influence que sa personne exerçait sur nos vies ». Mais une telle quête de liberté est aussi nécessairement intérieure, passant par de nombreuses questions, à commencer par la plus fondamentale de toutes : « Pourquoi est-ce que je me délecte tant de cette régression à l’état animal ? » Cette question surgit évidemment vers la fin de l’aventure, elle témoigne du dernier stade d’une prise de distance du narrateur -- Eli -- par rapport à son « propre parcours [...] vide de sens »

Difficile de ne pas être touché par la relation entre les deux frères, et de ne pas se reconnaître dans ce tueur atypique qu’est Eli, de ne pas s'émouvoir de son empathie, comme dans la scène où il accompagne Hermann Warm dans ses derniers moments. Warm n’a plus ses esprits, il croit que c’est son ami Morris qui est là, près de lui. Eli lui explique que Morris est mort, mais Warm continue à s’adresser à Eli comme s’il s’agissait de Morris, alors Eli joue le jeu, d'autant que la dernière réplique pourrait s'appliquer aussi bien à lui-même qu'à Morris :
[Warm :] « J’ai l’impression que nous nous connaissons depuis longtemps.
-- Moi aussi.
-- Et je regrette vraiment que tu aies dû mourir avant.
-- Ça va mieux à présent. »
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1. deWitt, Patrick. Les Frères Sisters, [Fichier ePub], Éditions Alto, Québec, 2012, 295 p.

lundi, octobre 05, 2015

Les aventures de François Blais

Parmi les blogueurs du dimanche de mon genre, aucun n'a relevé ce qui constitue pourtant le sujet principal de Cataonie, 1 le dernier titre de François Blais. Chez les critiques de profession, Josée Lapointe, de La Presse, n'y consacre pas un seul mot, 2 et Christian Desmeules, du Devoir, se contente d'en noter le caractère « bédéesque ». 3 Étonnant, compte tenu du fait que l'oeuvre tire sa raison d'être et son dynamisme dans le jeu intertextuel, la parodie, dans un plaisir presque provoquant à tourner en dérision la littérature, ce qui est encore une manière de la célébrer.

Cataonie se compose de six courtes nouvelles ayant pour cadre le « Grand Shawinigan », (p. 27) dans lesquels l'auteur se met lui-même en scène sous les traits d'un narrateur aux manières affectées de dandy, méprisant, vain, monstrueusement immoral et, comme c'était le cas dans Sam, monomaniaque. Nul psychologie, ici, nul vraisemblance. L'accent est mis sur l'effet parodique. Tous les personnages, jusqu'aux « manant[s] », (p. 55) s'expriment dans le langage suranné du roman québécois du XIXe siècle, Angéline de Montbrun, avec force subjonctifs de l'imparfait. Le procédé est usé, sans doute, mais encore efficace :
« Naturellement, j’ai songé à cette nuit où, pris de boisson, vous fîtes mine, au moment de m’honorer, de vous tromper d’orifice. Je vous flanquai alors à la porte mais, les circonstances étant ce qu’elles sont, je crois qu’il ne serait point inconvenant que vous m’enculassiez. » (p. 23)
Cette logique est poussée jusqu'à la limite lorsque, dans la dernière nouvelle du recueil, intitulée « L'intrus », le narrateur devient lui-même un personnage du roman de Laure Conan, dont le titre n'est plus Angéline de Montbrun, mais François Blais ! Il est assez évident que le rapport de cet auteur à la littérature est, au moins en partie, résumé dans cette intrusion subversive, et plus largement dans ce recueil où les conventions sont détournées dans un esprit irrévérencieux qui rappelle Les Aventures de Sivis Pacem et Para Bellum, de Louis Gauthier.

Dès la première nouvelle, « Combien ? », le ton est donné. Le narrateur y vient de terminer d'écrire son roman, qu'il juge son meilleur, après trois ans d'effort. Or, ce roman a pour incipit : « La duchesse sortit à cinq heures », (p. 14) phrase tirée du Manifeste du surréalisme :
« Paul Valéry qui, naguère, à propos des romans, m’assurait qu’en ce qui le concerne, il se refuserait toujours à écrire : La marquise sortit à cinq heures. » 4
Ce qui est depuis presqu'un siècle l'exemple même de la médiocrité littéraire prend ici valeur de la prose la plus achevée. Mais faut-il s'en étonner de la part d'un personnage dont l'unique obsession a trait au nombre de mots que contient son roman ? Voulant dépasser le nombre de cent milles mots, il remplace les 346 occurrences de « Bankok », ville où se passe l'histoire, par « Salt Lake City » : « Évidemment, transporter l’action de Bangkok à Salt Lake City demanderait quelques retouches mineures mais, encore une fois, je verrais plus tard ». (p. 8) De même, des phrases sont réécrites, sans plus d'égards pour la cohérence du récit, les considérations d'ordre stylistique, le sens et la valeur générale de l'oeuvre.

Blais, de façon encore plus marquée que dans Sam, multiplie dans ces six nouvelles les gestes irrévérencieux envers la grande littérature. « La chute » n'est plus la célèbre pièce de théâtre du non moins célèbre écrivain Albert Camus, mais désigne la dernière partie d'une blague écrite par un certain André Camus et parue dans le magazine pour enfant Placid et Muso. Blais se fait évidemment un plaisir de nous raconter la blague in extenso, pour le simple plaisir de heurter le bon goût littéraire. La nouvelle « Raskolnikov » emprunte au roman Crime et châtiment la scène du meurtre à coups de hache d'une vieille dame, mais là où Dostoïevski aborde des questions liées à la responsabilité et la morale, Cataonie se limite à un passage absurde et parfaitement ubuesque :
« – Voilà : mon but est de vous occire et, dans quelques jours, assister à vos funérailles, y rencontrer le vicomte de G*** et m’en faire une relation utile.
» – Vous déraisonnez, monsieur. L’on n’assassine point les gens pour cela.
» – « On » m’exclut, ma tante. En tant qu’homme supérieur, je puis sans état d’âme me servir de votre cercueil comme marchepied pour atteindre les plus hautes sphères de la société. Pour les êtres tels que moi, les êtres tels que vous ne sont que des pions que l’on sacrifie à…
» – Je vous arrête, mon neveu. Assassinez-moi tant que vous voulez, mais je vous interdis de faire de la philosophie dans mon salon.
» – Fort bien. Vos dernières volontés sont sacrées. » (p. 50)
L'institution littéraire est également ciblée à travers le personnage du professeur universitaire, spécialiste de Laure Conan, mais qui n'a jamais lu Angéline de Montbrun !

Blais prend un plaisir évident à se jouer des conventions littéraires, qui exigent au moins une justesse psychologique, une intelligence manifeste du propos, un « style »... Il est d'ailleurs assez drôle de voir certains blogueurs chercher ce propos dans une critique sociale, qui serait à trouver sous l'humour. Comme si le jeu intertextuel, la parodie, l'absurde ainsi que des passages bédéesques 5 ne suffisaient pas à eux seuls à assurer la valeur littéraire. Même quand il paraît mauvais, l'auteur de Cataonie demeure dans son propos, dans sa cohérence, qui consiste en une manière de résister à l'attente du lecteur. Ainsi le recueil est-il  truffés d'éléments fort prosaïques, comme la blague du Placid et Muso, à laquelle réfère d'ailleurs la page couverture ; comme le fichier « tourmentsdeserge.doc » (p. 11), et des phrases du genre :
« Je repris donc mon manuscrit à la première ligne et commençai à compter. « La (1) duchesse (2) sortit (3) à (4) cinq (5) heures (6) », etc. » (p. 15)
Il y a une parenté évidente entre Louis Gauthier et François Blais, même si Les Aventures de Sivis Pacem et Para Bellum vont bien plus loin dans la subversion. On ne trouvera pas dans Cataonie des noms de personnages tels « Bicyclette Premier », « Misss Brodie XXX », « Sun Life » ; ni de phrases comme : « Au même moment, mais un peu plus tard » : la cohérence narrative y est respectée, tout comme la logique la plus élémentaire de l'énoncé. Chez Blais le jeu intertextuel et irrévérencieux n'est encore qu'une manière de célébrer la littérature, en la décoiffant un peu, sans plus. Mais cet auteur n'en semble pas moins partager la joie provocante du narrateur des Grandes légumes célestes vous parlent :
« Ah ! [ce roman]-là ne s'en était pas sorti, je peux le dire, je l'avais complètement massacré. Je l'avais rendu méconnaissable. Les gens se trompaient, se méprenaient sur son compte, le rangeaient dans leur bibliothèque sous la rubrique papier de toilette. Un livre dont je suis fier. » 6
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1. François Blais, Cataonie, éd. L'instant même, Québec, 2015, 91 p.
2. Josée Lapointe. « Cataonie ». La Presse, 28 février 2015. Page consultée le 20 septembre 2015
3. Christian Desmeules. « Folies de M. Blais et autres tourments de Serge ». Le Devoir, 14 février 2015. Page consultée le 20 septembre 2015.
4. André Breton. Manifeste du surréalisme. Wikilivres. Page consultée le 23 septembre 2015
5. Il y a du Achile Talon dans ce narrateur, comme le montre cette tirade : « D’ailleurs cela n’a aucune importance, pas plus que ces histoires de régime, puisque je compte, moi, faire table rase du passé ! Je suis un Homme Providentiel, comme on n’en trouve qu’un ou deux par siècle, et encore… Je ficherai tout par terre et je reconstruirai la société sur de nouvelles bases. Vous verrez, Firmin. » (p. 61) Quant à ce Firmin, par ses répliques outrecuidantes, il fait un excellent Hilarion Lefuneste.
6. Louis Gauthier, Les Grandes légumes célestes vous parlent. Précédé de Le Monstre-mari, Cercle du livre de France, 1973, p. 74