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lundi, mars 27, 2017

Les sirènes autobiographiques

Un récent article du Devoir faisait état d’une « effervescence » de la « littérature de l’intime ». Qu’est-ce que cette littérature-là ? Difficile de répondre clairement à cette question, puisque les œuvres qui s'en réclament s'inscrivent en fait dans un genre éminemment problématique, l'autofiction, dont elles constitueraient en quelque sorte une version hard. Du moins, c’est ce que suggère l’article : « texte cru », « langue âpre »… Le critique mentionne pour exemple Prague, de Maude Veilleux, Déterrer les os, de Fanie Demeule, Queues, de Nicholas Giguère et, évidemment, l’excellent Putain, de Nelly Arcan.

Alors, qu'est-ce que l'autofiction ? Après avoir lu deux ouvrages sur le sujet, j'en suis au même point. Aucune définition du genre ne fait consensus chez les théoriciens de la littérature, aucune n'échappe à la contradiction. Et pour cause. Apparu en 1977 sur la quatrième de couverture de Fils, de Serge Doubrovsky, le terme autofiction a envahi le champ littéraire, s’appropriant des œuvres qui autrement auraient été perçues comme des autobiographies, des romans autobiographiques, voire des romans ; ce faisant, il perdait son efficacité descriptive. Aujourd'hui, il fonctionne comme un label, comme l’autocollant « Intel Inside » sur mon ordinateur. Le label « autofiction » me certifie… euh… quoi au fait ? Que les faits rapportés sont authentiques, réellement vécus, bien qu’insérés dans une trame fictive ? Tous les faits ? Et comment m'en assurer ? L'autofiction, dans sa prétention à l'authenticité, ne peut offrir que le vraisemblable, lequel demeure régi par des conventions, par les connaissances du lecteur, de la lectrice... Le fameux « pacte autobiographique » de Philippe Lejeune est un écran de fumée, comme ce « contrat » que personne ne lit avant d'installer un logiciel. 

Je pense à un précurseur comme Louis Ferdinand Céline, dont toute l’œuvre, l’extraordinaire travail sur la langue, va progressivement, de manière de plus en plus affirmée, placer le lecteur dans une situation simulant un rapport direct avec lui. Certains faits de la vie de Céline étaient bien connus du public dans les années 1940 et 1950, et lui apportaient le sceau d’authenticité indispensable à sa stratégie d’écriture.

À la base, une évidence demeurera toujours : l’autofiction, c’est encore de la fiction ; le récit de l’intime, c’est encore du récit. D'ailleurs, Céline lui-même tenait à la mention « roman » sur ses œuvres. Là où il y a littérature, il n’y a pas de réalité. Ce dont témoigne le label « autofiction », c’est d’un double désir : celui du lecteur-voyeur d’entrer dans l’intimité de l’auteur, et celui de l’auteur de « manifester son existence », pour prendre les mots d’Henri Godard. Si ces deux désirs s’accordent bien, la rencontre à laquelle ils donnent lieu n’en est pas moins illusoire. Qu’Isabelle Fortier, alias Nelly Arcand, se soit prostituée, et tout ce qu’elle a, ou n'a pas vécu en tant que prostituée, ne concerne pas la lecture de Putain. La lecture nous place devant une transposition, une représentation de la réalité. La narratrice n’est jamais l'autrice, même lorsqu’elle en porte le nom.

Oui, je m’énerve un peu. Parce que les critiques littéraires sont les premiers à succomber aux sirènes autobiographiques, comme si l’œuvre littéraire ne pouvait trouver sa valeur en elle-même. Il suffit de penser à l’enquête agressive menée par un journaliste pour découvrir le nom de la personne qui se cache sous le pseudonyme d’Elena Ferrante. Et, ici, au Québec, combien de dizaines d’articles sur la véritable identité de Réjean Ducharme ? Quand je pense qu’en 1968, Roland Barthes annonçait la « mort de l’auteur » ! Voici comment est présenté le roman Prague : « Un acte de courage kamikaze, un aveugle sacrifice de soi sur l’autel de la littérature, une troublante autofiction ». Marie-Louise Arsenault, excellente animatrice par ailleurs, est une véritable catastrophe à cet égard, au point qu’Yves Pelletier, venu présenter sa BD en 2014, a dû la remettre poliment à sa place.

Et pourtant l’auteur est dans l’oeuvre. Partout. Mais pas dans l’anecdote autobiographique, le plus souvent invérifiable. Il est dans le travail sur la langue, dans les thèmes, le propos, le style, dans l’intentionnalité qui porte le récit. C’est là que l'anecdote trouve son sens, et nulle part ailleurs.


mardi, juin 23, 2015

Faire quelque chose de ce qu'on a fait de soi

Alors qu'il a beaucoup été question ces derniers temps des pensionnats autochtones, il m'a pris envie de lire Champion et Ooneemeetoo, 1 de Tomson Highway, un très bon roman, peut-être même un grand roman.

Champion et son jeune frère, Ooneemeetoo, deux Cris de la réserve d'Eemanapiteepitat, à 800 milles au nord de Winnipeg, au Manitoba, vont connaître le destin tragique des 150 000 enfants amérindiens victimes du système des pensionnats. La violence sexuelle, la honte de soi, la perte des repères, et leurs conséquences répercutées à l'échelle d'une vie... Highway, s'inspirant de sa propre vie, ne nous épargne rien de ce sombre épisode de l'histoire canadienne. Le contact avec les Blancs produit des effets délétères, comme en témoignent aussi le sort des prostituées cries à Winnipeg, et l'évolution de « l'Eemanapiteepitat nouveau et dynamique » (p. 98) où, suite à l'arrivée d'une compagnie minière, les maisons en rondins de pins seront remplacées par des constructions en contreplaqué, et où l'alcool fera des ravages.

Mais Highway ne s'appesantit jamais sur cette dimension politique. Ici, nul pathos, nul réquisitoire. Son récit emporte toute souffrance dans un monde imprégné de ce réalisme magique associé à Garcia Marquez, mais aussi présent plus au nord, chez un d'Éric Dupont et sa Fiancée américaine. Il s'agirait, en fait, d'un trait culturel propre aux Amérindiens, portés à amplifier toute histoire, dont Highway s'inspire afin d'amener son récit plus loin, jusqu'aux « mythes ». (p. 41) Récit où le concret participe de la même réalité que le rêve, l'imaginaire, les légendes léguées par la tradition crie, la mythologie catholique... Le monde sensible s'en trouve agrandi, et se présente comme un espace infini, signifiant et imprégnée d'une profonde spiritualité.

L'exemple de la « Reine blanche » montre bien cette prégnance du fait spirituel. Sa présence traverse tout le récit. Au départ, il ne s'agit que de la Reine du carnaval de l'année 1951, mais au moment où elle embrasse Abraham Okimasis en lui remettant la coupe de champion du monde des courses en traîneau à chiens, celui-ci, qui vient de l'apercevoir, est déjà en situation de « mythification » :
« Le chasseur de caribou crut distinguer une couronne, façonnée de la même fourrure blanche, qui flottait au-dessus de la cape. Et la couronne clignotait et éclatait comme une constellation. » (p. 20)
« Lorsque Abraham reprit ses esprits — c’est du moins ce qu’il raconta des années plus tard à ses deux plus jeunes fils —, il vit la déesse monter jusqu’au ciel où elle se mit à flotter dans le crépuscule rose et mauve qui se transforma en l’immense noirceur de la nuit. Elle s’intégra au ciel nordique. Elle devint une pulsation nébuleuse, les sept étoiles de la Grande Ourse ornementant sa couronne. » (p. 21)
À la fin du récit, le fils d'Abraham, Oonoomeetoo, prend en quelque sorte le relais, en affirmant que « le Trickster représente Dieu sous les traits d’une femme, d’une déesse en fourrure. Comme sur la photo [de son père embrassé par la Reine du carnaval]. » (p. 254)

Et c'est peut-être ce sens du magique qui permettra aux deux fils Okimasis de traverser l'épreuve du pensionnat du lac Birch. Leur identité crie ne sera jamais totalement perdue, elle se réaffirmera à travers l'art des Blancs, dont Highway célèbre aussi la valeur, comme étant ce qu'il y a de plus près de la spiritualité amérindienne, par opposition au catholicisme des années 1950, basé sur le châtiment et la peur. Car, si les frères oblats inoculent la honte de soi, le poison de l'aliénation, sans même le savoir ils donnent aussi accès à ce qui s'avérera le seul contrepoison possible : l'art. Champion, Jeremiah de son nom catholique, après le pensionnat poursuivra sa formation et deviendra un excellent pianiste ; et Ooneemeetoo, devenu Gabriel, connaîtra une carrière de danseur. À la fin, réconciliés, les deux frères uniront leurs talents pour créer un spectacle qui sera à la fois une catharsis et une réconciliation avec la culture crie ; une libération.

Tomson ne s'en tient pas, heureusement, au seul procédé du réalisme magique. Son écriture, très libre, exploite tous les registres : des envolées les plus poétiques, en symbiose avec la nature, jusqu'au langage le plus cru, habituel chez les Cris et qui n'est pas sans rappeler l'oeuvre de Michel Tremblay :
« Maudite marde en bouteille, jura-t-elle, si j’ai ce tabarnak de trois une autre fois, je vous jette tous dehors, ma gang de cochons » (p. 246)
Et que dire des noms des personnages : Jane Kaka McCrae, « la femme la plus débraillée d’Eemanapiteepitat » (p. 24) et son fils Grosse Bite ; Marguerite à l’œil noir Magipom et son affreux mari, Poupée joviale ; Petit Goéland Ovaire...

Ces différents registres donnent du rythme au récit, composé de quarante-neuf courts chapitres, chacun d'eux regroupant différentes scènes, en différents lieux.

Un récit exigeant pour le lecteur, déstabilisant par moments, porté par un souffle de résilience individuelle et de résistance collective, avec une finale éblouissante, toute en ouverture, en espoir.

Un mot, pour terminer, sur l'excellente traduction de Robert Dickson. Un franco-ontarien, tout comme Daniel Poliquin, le traducteur de Thomas King.
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1. Tomson Highway, Champion et Ooneemeetoo, éd. Prise de parole, Sudbury, 2004, 265 p.

dimanche, mai 03, 2015

L'Indien mort

Ce n'est pas d'hier que je m'intéresse aux peuples amérindiens. En tant que souverainiste québécois, je suis conscient que, s'il est légitime pour le Québec de chercher à devenir maître de son destin, il l'est tout autant, voire davantage, pour les Cris, pour les Inuits, les Innus... Mais ce point de vue semble frappé d'un interdit dans la classe politique. Un interdit qui exprime un refus total, répressif. L'essai de Thomas King, L'Indien malcommode, 1 nous plonge, en quelque sorte, dans l'histoire de ce refus. Il ne faut pas s'attendre, ici, à un traité d'histoire de style académique. Le ton est celui de la conversation, où l'auteur, lui-même cherokee, utilise l'humour, l'ironie -- parfois amère, parfois mordante -- pour traiter un sujet grave dans lequel il est émotionnellement immergé.

Ce qui n'empêche pas l'auteur d'apporter d'entrée une importante précision : « Nous sommes nombreux à penser que l’histoire, c’est le passé. Faux. L’histoire, ce sont les histoires que nous racontons sur le passé. Et c’est tout. » (p. 16-17) Et ces histoires peuvent être incomplètes, biaisées, voire tout simplement inventées, et pourtant acceptées comme véridiques. Ainsi du massacre d'Almo, dans l'Idaho, le deuxième en importance de l'histoire américaine, où 295 colons furent massacrés par des Amérindiens. Une plaque commémore la tragédie. Seul problème : cette tragédie, elle n'a jamais eu lieu. Ainsi sommes-nous conviés à une contre-histoire, style libre.

King consacre ensuite deux chapitres à un survol de la représentation de l'Indien 2 dans l'art et les produits de consommation. Ce choix est conséquent, puisque les « Blancs » (p. 13) ne se sont jamais intéressés qu'à l'Indien imaginaire, « l'Indien mort » (p. 60), complètement stéréotypé, celui qui porte la coiffe de sachem, le tomahawk, la veste de daim, frappe son tambour en dansant, et parle le pidgin. « Peu importe la signification culturelle qu’elles revêtent pour les Autochtones [ces objets] sont, avant toute chose, les signes nord-américains de l’authenticité indienne » (p. 61) À travers les Wild West Shows de Buffalo Bill Cody, le cinéma, les téléséries comme le Justicier masqué, la littérature (notamment James Fenimore Cooper), l'art pictural, King identifie « trois types basiques d’Indiens : le sauvage assoiffé de sang, le sauvage noble et le sauvage agonisant » (p. 44). Mais, dans tous les cas, celui-ci est toujours dépeint comme un individu qui ne peut pas « survivre dans le monde moderne ». (p. 45) Une oeuvre de 1915 résume mieux que toute autre notre imaginaire de l'indien : la sculpture de James Earle Fraser intitulée La Fin de la piste : un Indien complètement affaissé sur son cheval, inerte, sa lance pointant vers le bas, et la bête sur laquelle il est monté, elle-même semblant en déséquilibre, ses pattes postérieures touchant à peine le sol, comme si une main géante et invisible la poussait par derrière.

James Earle Fraser, La Fin de la piste (1894)



Cette dépossession de l'Indien par l'art et le spectacle le transforme en produit de consommation. « [L]’Amérique du Nord ne voit plus les Indiens. Ce qu’elle voit, ce sont des objets ». (p. 60) Déjà, aux XVIIIe et XIXe, les « foires itinérantes du Far West [...] recouraient à l’iconographie et à l’inventivité des Autochtones pour commercialiser des élixirs et des onguents ». (p. 64) Aujourd'hui, c'est le domaine du sport professionnel, de l'industrie automobile, tout comme celui du nouvel âge, qui perpétuent l'inexistence de l'« Indien vivant » (p. 67) dans le monde réel.

L'Indien mort ne l'est pas uniquement par le fait de la dépossession culturelle, il l'est aussi du fait d'une nécessité politique ; il doit aussi être physiquement mort. Selon l'aphorisme attribué au général Phil Sheridan, « [i]l n’y a de bon Indien qu’un Indien mort. » (p. 61) Il y a officiellement 600 peuples aborigènes au Canada, et 550 aux États-Unis. Une grande diversité, que les colons européens ont toujours violemment refusé de reconnaître. Surtout que ces « sauvages » (p. 45) occupent les terres convoitées. « Que veulent les Blancs ? [...] La terre. (p. 194) « La terre a toujours été le seul véritable enjeu. » (p. 195) Le christianisme « conquérant » (p. 100) et manichéen des Blancs fera de l'extermination des peuples aborigènes l'« expression de la destinée manifeste » (p. 99), celle d'un « droit naturel » (p. 99), qui est le droit du « plus fort » (p. 99). Tous les moyens seront bons : les arguments fallacieux (ils ne savent pas exploiter la terre, « use it or lose it » (p. 202), les guerres d'extermination ou de « pacification », les traités systématiquement non respectés, 3 les déplacements forcés de populations entières, l'assimilation forcée, les pensionnats religieux, les lois iniques (Loi générale de lotissement, de 1887, 4 loi sur les Indiens de 1887, Résolution bicamérale 108 de 1953, 5 loi C-31 de 1985...), les décisions des tribunaux (non respectées par les Blancs lorsqu'elles leur sont défavorables)...

Le problème, c'est que, après 400 ans d'assauts législatifs et armés, les peuples aborigènes n'ont pas tous été exterminés. Beaucoup sont encore là, bien vivants, et même, ce que « l'Amérique du Nord déteste » plus que tout, « en règle », c'est-à-dire « malcommodes ». (p. 74) Pour autant, la partie n'est pas gagnée pour ces first nations. King, pour conclure son essai sur une note optimiste, nous offre trois histoires d'accords fonciers importants conclus entre des gouvernements et des peuples aborigènes : la création de la réserve de parc national et site du patrimoine haïda Gwaii Haanas, en Colombie-Britannique, en 1987 ; la Loi sur le règlement des revendications foncières des Autochtones de l’Alaska, en 1971 ; 6 et l’Accord sur les revendications territoriales du Nunavut qui, en 1999, créait le nouveau territoire du Nunavut. 7 Mais, voilà : en dépit de son effort d'optimisme, King ne peut cacher une certaine inquiétude. Certes, ces accords confèrent une certaine autonomie, un pouvoir économique permettant un développement, mais ces acquis sont fragiles, et, en outre, ils pourraient ouvrir la voie à l'assimilation. Le défi pour les peuples aborigènes reste entier : « La réalité de l’existence autochtone est telle que nous vivons des vies modernes, informées par des valeurs traditionnelles et des réalités contemporaines, et que nous voulons vivre notre vie à nos conditions à nous ».

L'Indien malcommode témoigne d'un savoir encyclopédique sur l'histoire des peuples Amérindiens. Mille noms de personnages y sont mentionnés, chacun accompagné du nom de sa tribu et, souvent, du lieu d'origine. « [M]oi, je voulais seulement voir ces noms écrits noir sur blanc, et je voulais être sûr que vous les voyiez vous aussi. » (p. 59) Nommer, c'est affirmer l'existence. Le but premier de cet ouvrage, au-delà de son propos explicite, c'est de rappeler aux lecteurs, de leur mettre sous les yeux, page après page, les Indiens réels, et la grande diversité ethno-culturelle des peuples auxquels ils appartiennent.

Il me faut mentionner en terminant l'excellente traduction, qui adhère parfaitement à l'esprit nord-américain de Thomas King, autrement dit : une traduction qui ne pouvait pas être le fait d'un Français. Je suis allé vérifié : Daniel Poliquin est originaire d'Ottawa.
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1. Thomas King, L'Indien malcommode. Un portrait inattendu des autochtones d'Amérique du Nord, éd. Boréal, Montréal, 2014, 242 p.
2. King emploie surtout le mot Indien, parfois Autochtone, Amérindien, jamais Aborigène. Mais il reconnaît que tous se valent. Pour ma part, je n'en exclus qu'un : Autochtone.
3. « Painter a cité le général William Tecumseh Sherman, qui avait dit que les traités « n’avaient jamais eu pour objet d’être respectés, mais de réaliser un but immédiat, de résoudre une difficulté sur le coup de la manière la plus simple qui fût, d’acquérir un bien convoité aux conditions les plus avantageuses qui fussent, et d’être écartés dès que ce but était compromis et que nous étions suffisamment forts pour imposer un nouvel arrangement plus avantageux pour nous » (p. 195-196)
4. « En règle générale, chaque chef de famille recevrait un lotissement de 160 acres. Les Indiens célibataires de plus de dix-huit ans et les orphelins de moins de dix-huit ans auraient droit à 80 acres, alors que les mineurs de moins de dix-huit ans auraient 40 acres. Le gouvernement fédéral conserverait en fiducie tous les lotissements pour une période de vingt-cinq ans, et pendant ce temps ces lotissements ne pourraient être vendus et seraient exemptés de l’impôt foncier. Tout bénéficiaire d’un lotissement perdait son statut en vertu du traité qui le visait, mais avait droit à la citoyenneté américaine » (p. 122) Cette loi « a eu pour effet de liquider toutes les réserves du Territoire indien (l’Oklahoma d’aujourd’hui) ainsi que l’assise foncière de nombre de tribus du Kansas, du Nebraska, des deux Dakotas, du Wyoming, du Montana, du Nouveau-Mexique, de l’Oregon et de l’État de Washington [...] Les peuples autochtones, qui étaient propriétaires de près de 138 millions d’acres en 1887, virent cette étendue décroître à environ 48 millions d’acres, des terres désertiques dans la plupart des cas. » (p. 124)
5. Cette Résolution « déclarait que les États-Unis avaient l’intention d’abroger tous les traités qu’ils avaient conclus avec les peuples autochtones et d’abolir la surveillance fédérale des tribus. La résolution mettait fin immédiatement à l’existence des Flatheads, des Klamaths, des Menominees, des Potawatomis et des Chippewas de Turtle Mountain ainsi que de toutes les tribus du Texas, de l’État de New York, de la Floride et de la Californie. » (p. 126) « Avant qu’on ne mette fin officiellement à cette politique, en 1966, 109 tribus avaient cessé d’exister, et un autre million d’acres de terres indiennes avaient été perdues. » (p. 127)
6. « En vertu de cette loi, les Autochtones de l’Alaska reçurent environ 4,4 millions d’acres de terre et près de 963 millions de dollars en liquide. Pour bien comprendre cette entente, sachez que 4,4 millions d’acres, c’est plus de terres détenues en fiducie qu’il y en a en ce moment pour toutes les autres tribus indiennes de l’Amérique. L’indemnisation en argent, c’est presque quatre fois plus que ce qu’ont touché collectivement les autres peuples autochtones dans les vingt-cinq ans d’existence de la Commission des revendications indiennes des États-Unis. » (p. 224-225)
7. « [L]es Inuits ont reçu plus de 350 000 kilomètres carrés de terre au sein du nouveau territoire ainsi que la somme d’un milliard de dollars, payable sur une période de quatorze ans » (p. 230)

mardi, mars 03, 2015

Un nazi déviant (suite)

Dans mon texte précédent, j’ai mentionné le caractère distancié de Maximilien Aue, le protagoniste du roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, le fait qu’il semble toujours en retrait par rapport au monde qui l’entoure, enfermé dans sa conscience, et seul. Une des réussites de ce roman, c’est de nous faire voir la Seconde Guerre mondiale par le regard de cet officier SS qui tente de s’identifier au « volk », au national-socialisme, mais sans jamais y parvenir, car immergé dans ses identités équivoques.

Dans un langage qui rappelle le personnage de Meursault, de L'Étranger, il nous décrit la guerre sur le front de l’Est, guerre dite « totale » qui a opposé, de 1941 à 1945, l’Allemagne nazie aux « Bolcheviks » soviétiques, et qui a fait plus de 30 millions de morts.

Les SS ont pour tâche d’assurer la sécurité derrière les troupes de la Wehrmacht dans leur avancée à travers l’Ukraine, en éliminant tout groupe de résistants. Que les juifs figurent au nombre de ces derniers, Aue peut difficilement l’admettre : « [P]our eux, depuis toujours, les mauvaises choses venaient de l’est, les bonnes, de l’ouest ; en 1918, ils avaient accueilli nos troupes comme des libérateurs, des sauveurs ». (p. 122-123) 1 Alors quand le colonel (Standartenfürher) Paul Blobel relaie l’ordre d’éliminer également les femmes et les enfants, qui ne constituent pourtant pas une menace, la réaction des officiers du Commando spécial 4a ne laisse aucun équivoque : « Mais, Herr Standartenführer, la plupart d’entre nous sont mariés, nous avons des enfants. On ne peut pas nous demander ça. » (p. 150) Aue nous montre que ce que l’Histoire plus tard nommera la « Shoah par balles » a été, du moins dans les premiers temps, une expérience traumatisante pour les commandos chargés des exécutions : suicides, alcool, problèmes de discipline... Il faut lire les pages consacrées au massacre de Babi Yar, d’une horreur absolue. De là, d’ailleurs, est venue l’idée des chambres à gaz.

En soulignant ces problèmes, le narrateur cherche à montrer que, par rapport à l’image que la postérité en a gardé, « les choses sont autrement complexes ». (p. 19) La « recherche de la vérité », que Aue tient pour « indispensable à la vie », (p. 16) à ses yeux n’admet pas une ligne de partage nette entre les coupables et les juges, entre le Mal et le Bien. Les terribles officiers SS étaient, dans bien des cas, des professeurs, des diplômés universitaires : « Ceux qui tuent sont des hommes, comme ceux qui sont tués, c’est cela qui est terrible » (p. 43) ; des hommes qui, pour la plupart, s’acquittent de leurs tâches « par sens du devoir et de l’obligation ». (p. 148)

Nous touchons au coeur du récit, à cette question qui hante Aue, et que son beau-frère, von Üxküll, va formuler à la fin, dans une scène dont le narrateur, fait intéressant, avoue ne pas savoir si elle est réelle ou imaginaire : « Pourquoi les Allemands ont-ils mis tant d’acharnement à tuer les Juifs ? » (p. 1247) Au-delà du fait immédiat de la hiérarchie militaire qui fait en sorte que chaque niveau de commandement est « tenu » par la « volonté » (p. 152) du niveau supérieur, Aue, à cette question, n’a que des bribes de réponses, d’inégales valeurs, dispersées à travers le récit comme un leitmotiv lancinant.

Mais aucune de ces réponses ne satisfait son besoin de vérité, même s’il n’ose pas se l’avouer à lui-même. Quand lui-même profère des inepties racistes, 2 il ne peut que ressentir, au fond de lui, qu'elles sont fausses, qu’elles ne collent pas à la réalité. Ce personnage déjà distancié, le sera d'autant que la réalité, aussi bien celle qui s'offre à son regard, que celle, intérieure, de l'identité, se dérobe sans cesse. Sans doute faut-il chercher là la raison de ces scènes hallucinatoires, comme celle où, au milieu de la foule, il est le seul à voir le Führer affublé du phylactère et du talit que portent les juifs à la synagogue. (p. 667) Le lecteur lui-même éprouvera, à la lecture de certains passages, ce sentiment d’irréalité proche du rêve qu’éprouve Aue, comme lorsqu’il mord le nez du Führer, puis, dans sa fuite jusque dans les tunnels du métro, lorsqu’il tombe sur les commissaires Weser et Clemens qui n’ont pas cessé de le poursuivre, alors même que l’enquête est officiellement terminée. Ici, nous sommes presque dans Le Procès, de Kafka.

Ces deux commissaires renvoient à L’Orestie, d’Eschyle, dans laquelle les Érynies vengeresses pourchassent Oreste pour le meurtre de sa mère. Une fois leur colère apaisée, elles se transforment en Euménides, c’est-à-dire en Bienveillantes.

Mais Aue n’est pas seulement poursuivi par la justice, il l'est aussi par tout ce qui, en lui, dans ses goûts, ses désirs, le ramène à la figure détestée de la mère ; sa volonté de s’identifier au national-socialisme, à la figure du Führer, substitut au père manquant, n’y changera rien. Quel paradoxe de voir cet homme intelligent, se disant attachée à la vérité, s'enfoncer dans le mensonge et l'horreur. Mais sa mémoire, comme la justice, ne lui laissera jamais de repos. Elle le pourchassera jusque dans les années 1970, alors qu'il vit en France et entreprend de raconter son histoire, pour ce à quoi il a participer en tant qu’officier SS alors qu’il aurait pu s’y soustraire, pour ces massacres de masse, ces actes irréversibles, contre nature, contre sa nature, qui ont scellé son destin.

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1 Johnatan Littell, Les Bienveillantes, Gallimard (coll. « Folio »), Paris, 2006, 1397 p.
2 « C’est tout simplement un problème racial, répondis-je. Nous savons qu’il existe des groupes racialement inférieurs, dont les Juifs, qui présentent des caractéristiques marquées qui à leur tour les prédisposent à la corruption bolcheviste, au vol, au meurtre, et à toutes sortes d’autres manifestations néfastes ». (p. 434)

mardi, février 24, 2015

Un nazi déviant

Les romans historiques sont très populaires, mais c'est un engouement auquel je ne participe pas du tout. Ce genre littéraire sert très mal la science historique, et même, souvent, je trouve, l'écriture romanesque. Ce n'est heureusement pas le cas des Bienveillantes, que je viens de terminer. Un roman quand même trop long (1400 pages !), bien documenté, mais qui ne saurait pourtant être qualifié de réaliste. C'est d'ailleurs le reproche qu'on a adressé à l'auteur, Jonathan Littell : son protagoniste, Maximilien Aue, un officier SS, n'est pas crédible. C'est vrai, pas crédible, mais intéressant. Un personnage distancié du monde qui l'entoure, une « conscience non ancrée dans le réel », 1 pour reprendre une formule très juste glanée sur le Web. Ce monde à travers lequel il se cherche, c'est celui, éminemment masculin, de la guerre, associé à la figure du père dont Aue poursuit la quête : « Le Führer, d’ailleurs, lorsqu’il se tenait immobile, lui ressemblait ». (p. 666) 2 Alors qu'il était enfant, son père, un Freikorps allemand, a disparu. Sa mère, une Française, finira par se remarier, ce que le fils ne lui pardonnera jamais. Contre cette femme qu'il déteste, il choisira l'Allemagne, le national-socialisme, le nazisme et, ultimement, la guerre et sa barbarie.

Le problème, c'est que ce choix est contraire à sa nature. Aue, quoique qu'il fasse, demeure du côté de la mère, de la France ; il est raffiné, féru de culture grecque et latine, aimant l'opéra, les bons vins, les échanges d'idées... La vie de châtelain lui conviendrait très bien. Alors que les troupes russes sont déjà entrées en Allemagne, le voilà en Pomméranie, dans le manoir de von Üxküll, l'époux de sa soeur : « je me sentais apaisé, en amitié avec tout cela, ce feu et ce bon vin et même le portrait du mari de ma sœur, accroché au-dessus de ce piano dont je ne savais pas jouer » (p. 1159) Or, en tant que national-socialiste, c'est précisément ce vieux monde aristocratique prussien qu'il doit éliminer pour faire place au « Volk ». D'où cette distance constante dans le regard.

Il faut dire aussi que, sur le plan sexuel, Aue est un nazi déviant, hérétique. Il a des comportements homosexuels, des désirs incestueux envers sa soeur jumelle... Une vie intime remplie de phantasmes, de fantômes, qui n'est pas sans lien avec l'autre grande thématique du roman : la guerre. J'y reviendrai.

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1 http://www.paperblog.fr/870536/les-bienveillantes-de-jonathan-littell-histoire-d-une-bevue
2 Johnatan Littell, Les Bienveillantes, Gallimard (coll. « Folio »), Paris, 2006, 1397 p.

mardi, décembre 17, 2013

Les mots déplacés

Je viens de terminer ce qui est pour moi le roman de l'année. Ou plutôt un récit, qui évite justement la fiction romanesque, et recherche avant tout la vérité. Mon premier récit d'Annie Ernaux. C'est le chroniqueur Pierre Foglia – encore lui – qui m'a amené jusqu'à La Place, dont le ton « aujourd'hui maman est morte » m'a remué. Dans ce que raconte Ernaux, j'ai reconnu – à mon échelle plus modeste – certains éléments de mon propre parcours.

Ici, c'est le père de la narratrice qui vient de mourir. Écrivaine, elle commence alors un roman dont il est le personnage principal, mais le « dégoût » l'arrête bientôt : 
« Pour rendre compte d'une vie soumise à la nécessité, je n'ai pas le droit de prendre d'abord le parti de l'art, ni de chercher à faire quelque chose de « passionnant », ou d'« émouvant ». Je rassemblerai les paroles, les gestes, les goûts de mon père, les faits marquants de sa vie, tous les signes objectifs d'une existence que j'ai aussi partagée ».
Et, à travers cette vie-là, celle de la mère aussi, et celle d'un milieu – la Normandie des ouvriers, des paysans, des petits commerçants. Le tout en une centaine de pages.

Le ton est neutre, le style, presque télégraphique, sec : « L'écriture plate me vient naturellement, celle-là même que j'utilisais en écrivant autrefois à mes parents pour leur dire les nouvelles essentielles ». Ses parents, gens d'humble condition, peu éduqués, honteux de leur état, de leur place – d'où le titre – dans la société, « auraient ressenti toute recherche de style comme une manière de les tenir à distance ».

Or, sans cette distance, inévitable, que la narratrice voudrait gommer, il n'y a pas de littérature possible, pas de style, surtout pas de ce style « plat » si travaillé. Distance physique, lorsque la narratrice quitte ses parents pour Lyon, où elle va vivre avec son mari ; distance culturelle, qui se crée durant les années d'études ; distance sociale, lorsque, par son mariage et son travail, elle accède au milieu bourgeois : « Peut-être sa [le père] plus grande fierté, ou même, la justification de son existence : que j'appartienne au monde qui l'avait dédaigné ». Les passages les plus touchants de ce récit sont ceux qui évoquent cette douleur, cet arrachement, pour les porter jusqu'à l'écriture :
« Je me suis pliée au désir du monde où je vis, qui s'efforce de vous faire oublier les souvenirs du monde d'en bas comme si c'était quelque chose de mauvais goût. » 
« J'ai glissé dans cette moitié du monde pour laquelle l'autre n'est qu'un décor. [...] Ma mère écrivait, vous pourriez venir vous reposer à la maison, n'osant pas dire de venir les voir pour eux-mêmes. J'y allais seule, taisant les vraies raisons de l'indifférence de leur gendre, raisons indicibles, entre lui et moi, et que j'ai admises comme allant de soi. »
On comprend pourquoi le récit de la vie de ce père, de ses années de jeune adulte jusqu'à sa mort, s'ouvre sur les épreuves pratiques du Capes, passage obligé donnant à la narratrice accès à un statut social « supérieur ». L'évocation du lien filial est entièrement absorbée dans la douleur de la distanciation, sujet principal du récit. Les mots de la narratrice ne peuvent qu'être des mots « déplacé[s] » par rapport au monde des parents. Seule issue possible : faire de l'écriture un acte autoréflexif de lucidité, une distance au second degré, vis-à-vis de soi-même ; mais, aussi bien, un acte de résistance contre l'« oubli » qu'imposent les convenances bourgeoises, un acte, certes contradictoire, de rédemption, puisque c'est par les mots déplacés qu'Ernaux « élève » son père jusqu'à la mémoire, la dignité, jusqu'à « la place » posthume qu'elle lui fait, près d'elle, dans sa vie littéraire.

*

Une scène, il y a trente ans : je suis sur la galerie avec papa, face au lac, on boit une bière, et je lui explique l'immensité de l'univers, la Terre, un grain de pollen, le Soleil, une étoile parmi les cent milliards d'étoiles de la Voie lactée, cette dernière n'étant elle-même qu'une galaxie parmi des milliards de galaxies, dans un univers sans fin... Son regard s'est détourné, s'est porté vers le lac, son lac, calme en cet fin d'après-midi, où chatoyaient les rayons du soleil déclinant. Un malaise est passé. Il ne m'écoutait plus. Ne disait rien. Mon univers tout à coup n'entrait plus dans le sien, concret, qu'il avait devant lui. Une petite mort.

Référence : 
Annie Ernaux, La Place, Paris, Gallimard (collection « Folio »), 2013 (1983). Livre numérique.

jeudi, août 22, 2013

Le problème du temps

Ce que j’aime chez Garcia Marquez, outre son humour, sa truculence et la féroce joie de vivre qui émane de ses récits, c’est son obsession du temps. Obsession qui n’étonnera pas, évidemment, chez un écrivain, et qu’on retrouve aussi bien chez un autre Caribéen, Dany Laferrière. Prenez L’Odeur du café, roman tout ensoleillé de nostalgie. On croira lire la charmante histoire d’un petit garçon qui passe l’été 1963 chez sa grand-mère. Or, une fois démêlé l’écheveau des événements (bonne chance !), ceux-ci replacés dans leur ordre séquentiel, on constate avec surprise que le narrateur nous raconte des faits antérieurs à cet été-là. Puis, sans transition, dans les derniers chapitres, nous voilà à l’automne, au moment fatidique où Vieux Os s’apprête à quitter sa grand-mère Da et Petit-Goâve pour aller à Port-au-Prince. Rien de cet été 1963, donc, ne nous est raconté. Cette belle saison, qui ne devait pas se terminer, s’est terminée si vite que c'est comme si elle n'avait pas eu lieu. Ce qui devait constituer le présent du récit s'est avéré être du passé récent et du futur rapproché. Le temps de l’enfance à Petit-Goâve, le temps anhistorique, ou idyllique, est un temps mort-né. Ici, la nostalgie prend un tour tragique. Tout comme chez Garcia Marquez. Mais, chez ce dernier, c’est la puissance de l’évocation qui m’a saisit. Lire Cent ans de solitude, pour moi, ç’a d’abord été faire l’expérience physique du passage du temps. Ce texte vous prend au corps, en plein thorax, et ne vous lâche plus jusqu’à la fin, jusqu’à cette apothéose invivable où le récit que lit le lecteur se confond avec les prophéties de Melquiades qu’est en train de lire le dernier des Buenda, et qui racontent -- il le réalise tout à coup -- l’extinction de la lignée des Buenda, jusqu’à sa propre mort ! Je n’ai pas très bien lu les dernières phrases, mon coeur battait comme un obus qui éclate. Cette expérience de « mort imminente », je vous assure, je ne suis pas près de l’oublier.

Dans L’Amour aux temps du choléra, une histoire qui se déroule sur plus de cinquante ans, le problème du temps est posé différemment. Florentino Arizo, tombé amoureux de Fermina Daza alors qu’il est encore jeune, va attendre toute sa vie le moment propice de conquérir le coeur farouche et orgueilleux de la belle enfant. Le cadre de cet amour est typique des romans de Garcia Marquez : une ville en proie à la décrépitude, à l’action déliquescente de la guerre, du progrès, de l’Histoire. Quand le mari de Fermina -- un médecin célèbre, appartenant à l’Histoire -- meurt enfin, elle accueille les sentiments de Florentino. Mais, voilà ce qui est intéressant, l'amour de ces deux vieillards ne peut pas s’accomplir dans le cadre temporel qui a gâché leur vie. Il faut un amour hors de l’Histoire. Ils le trouveront sur un des bateaux de la compagnie fluviale. Un bateau qui descend et remonte le Magdalena, comme hors du temps :
« Et jusqu’à quand vous croyez qu’on va pouvoir continuer ces putains d’allées et venues ? » demanda [le capitaine].
Florentino Ariza connaissait la réponse depuis cinquante-trois ans, sept mois, onze jours et onze nuits.
« Toute la vie », dit-il.
Chez Garcia Marquez comme chez Laferrière, j’ai toujours l’impression que le temps pose d’emblée un problème, et que le récit littéraire ne peut advenir qu’à lutter contre cette fatalité qui prend le visage de l’Histoire. La nostalgie est alors un refuge imaginaire, elle détermine une stratégie -- quand il y a lutte, il y a stratégie -- narrative visant à surmonter le problème.

vendredi, janvier 27, 2012

Identités


Quand on ignore beaucoup, on apprend à peu de choses. Aussitôt que j’entame un livre (autrefois je les ouvrais), je suis pris d’un double vertige : celui de mon abyssale ignorance, et celui des horizons tout à coup ouverts par ce que je découvre à chaque page. J’exagère à peine : mon pouls s’accélère, mon esprit se met sous tension, après quelques minutes il m’arrive même de haleter, surtout en lisant du Laferrière, comme ce J’écris comme je vis.

Avant de me mettre à le lire, je voyais Laferrière comme un intellectuel, un érudit ayant construit un pensée systémique à la Kundéra. Tu parles ! Ce type, c’est d’abord un voyeur, un jouisseur. Tout voir, tout vivre. L’esprit, l’intelligence, la culture tant que vous voudrez, oui, mais d’abord occupons-nous du corps. C’est ainsi qu’il vous assaille, avec l’énergie, l’incroyable énergie et le rythme de ses mots. Après seulement, le sens. Mais pas du tout dans une ambition systémique. Plutôt le sens dans tous les sens. Au point où vous ne savez plus où donner de la tête, ne savez plus où vous êtes. Lorsque cela vous arrive, dites-vous alors que vous êtes dans le monde de Laferrière, là où tout bouge. Ou plutôt -- c’est maintenant seulement que je prends toute la mesure de cette nuance -- c’est son monde qui entre en vous avec force. Un coup de force, un cou d’éclat, un coup d’État ! Mais où en étais-je ?... Ah oui, mon ignorance. Elle n’est pas si lourde. Avec les années, et un peu de curiosité, on finit tout de même par apprendre quelques trucs. Par exemple, deux de mes préposées m’ont déjà raconté qu’un jour, un Noir de Brooklyn les a expulsées de sa voiture, choqué qu’il était par le fait qu'elles se considèrent comme haïtiennes et non comme africaines. Cette étrange susceptibilité m’a été plus tard confirmée par ma préposée guinéenne : pour elle, tout Noir est Africain, point. Oui, lui ai-je répondu, mais si Micheal Jackson est Africain, alors moi, je suis Européen, comme George W. Bush ! J’ai vite compris qu’il était inutile de discuter. Que son idée n’était pas le fruit d’un raisonnement libre, mais qu’elle exprimait une émotion profondément enracinée dans un substrat culturel qui ne m’est pas familier. Pour qu’un Africain existe, il faut apparemment que l’Haïtien n’existe pas. Une telle fragilité rappelle que les identités sont des constructions imaginaires, culturelles et, jusqu’à un certain point, factices, donc vulnérables.

J’avais oublié cette histoire quand je suis tombé sur ce passage de J'écris comme je vis :
La plupart des Américains noirs sont tournés mentalement vers l’Afrique, alors que nous, en Haïti, on a déjà fait ce voyage identitaire, on a déjà donné dans ce fantasme, et cela a accouché de la dictature de Duvalier au bout du compte. [...] Le mythe d’une Afrique parfaite allait prendre place. Pour faire face à l’esprit français. Il fallait la toute-puissance culturelle africaine pour contrer l’hégémonie culturelle française en Haïti. Comme on le voit, tout était comme faussé au départ. Une montagne d’artifices. Et tout cela nous a conduits dans la dérive duvaliérienne. C’est peut-être une autre raison de ma réticence à la créolité. Haïti avait tenté de construire son identité avec deux fantasmes purs (je parle du regard que nous portons sur ces pays) : la France et l’Afrique, alors qu’on a les pieds sur le sol d’Amérique. (1)
Pourquoi est-ce que je parle de ça ? Parce que le monde de Laferrière, comme j’ai dit (m’écoutez-vous ?), m’est « rentré dedans ». Mais, aussi, parce que ce n’est pas qu’une affaire de Noirs. Il n’y a pas une question plus québécoise que la question identitaire. Même Elvis Gratton y pense ! Qu’est-ce qu’un Québécois ? Réponse : quelqu’un qui se demande ce qu’est un Québécois. J’y reviendrai.

Laferrière ne se gêne pas de dire que ces histoires d’identités ne l’intéressent pas. S’il en parle, c’est toujours en réaction à ceux -- des Blancs, mais aussi des Noirs -- qui veulent lui accoler l’étiquette d’écrivain haïtien, ou antillais, ou caribéen, ou noir : « Le premier qui écrit que j’ai un style tropical ou solaire, je lui casse la gueule ». (2) Chacune de ces étiquettes étant à ses yeux un piège qui enferme dans le système de pensée colonialiste. Laferrière revendique son individualité, son unicité et son ambition de devenir Dany Laferrière.

Voilà. J’en suis là. Le livre n’est pas encore terminé, mais je sens comme une petite fatigue, là. On va dire que mon ignorance s’est suffisamment allégée aujourd’hui.
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(1) Dany Laferrière. J’écris comme je vis. Les Éditions du Boréal, 2010, p. 112
(2) Ibid., p. 107.