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mardi, décembre 01, 2009

Trop d'argent

L'Institut de la statistique du Québec a publié son rapport sur la rémunération au Québec la semaine dernière. Intéressant. Surtout de comparer les comptes rendus dans les journaux.

Le Devoir, idéologiquement à gauche, disons centre gauche, résumait ainsi :

« Selon les données rendues publiques hier, la rémunération globale des employés de l'État, qui prend en compte le salaire, les avantages sociaux et les heures de présence au travail, affiche un retard de 3,7 % par rapport à l'ensemble des autres salariés. Il était de 2,9 % l'année dernière. Ils jouissent toutefois d'une avance de 3,6 % par rapport au secteur privé, employés syndiqués et non syndiqués confondus. » (1)

Sur le portail Cyberpresse, campé à droite, nous lisons cependant :

« L'État québécois demeure un employeur tout à fait concurrentiel. Cette année, les fonctionnaires provinciaux bénéficieront, dans l'ensemble, d'une rémunération 3,6 % plus élevée que leurs homologues du privé, indique le nouveau rapport de l'Institut de la statistique du Québec. » (2)

Alors, ces employés de l'État, gagnent-ils trop ou pas assez ?

Trop.

Et les employés des sociétés d'État, comme Hydro-Québec, Loto-Québec, la SAQ ? Trop aussi. Tout comme les employés municipaux, à commencer par ces pompiers de merde.

Mais les infirmières en milieu hospitalier, elles ? Et les enseignants ?

Foutez-moi la paix.

Au Québec, comme ailleurs dans les pays occidentaux, trop d'honnêtes travailleurs gagnent trop d'argent. Pour quoi, cet argent ? Pour les trois ordinateurs par maison trop grande. Pour la télé au plasma de 52 pouces. Pour les tatas en VTT, pour les hors-bord et les motoneiges. Les voyages dans le Sud.

Pour maintenir un ordre social fondé sur l'iniquité et la souffrance (30 000 itinérants juste à Montréal (3), le pillage des ressources naturelles, la destruction de l'écosystème planétaire.

Et dire que Noël approche.

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(1) Shields, Alexandre. « Rémunération : l'administration québécoise est toujours en retard ». Le Devoir [En ligne] (Vendredi, 27 novembre 2009) (Page consultée le 28 novembre 2009)

(2) Krol, Ariane. « Québec, un employeur de choix ». Cyberpresse [En ligne] (Vendredi, 27 novembre 2009) (Page consultée le 28 novembre 2009)

(3) Rioux Soucy, Louise-Maude. « Vaste recherche pour briser le cycle de l'itinérance ». Le Devoir [En ligne] (Mardi, 24 novembre 2009) (Page consultée le 28 novembre 2009)

dimanche, octobre 11, 2009

99 francs

J'avais téléchargé 99 francs, de Jan Kounen, en pensant qu'il s'agissait d'une comédie. La présence de Jean Dujardin m'aura trompé. Le registre du film est plutôt celui du drame. Un passage m'a particulièrement frappé : « Pour lui la vie sans cocaïne est presqu'une découverte. C'est un peu comme la vie sans télé pour certains. Tout est plus lent, et l'on s'ennuie vite. Il se dit que c'est peu-être ça le secret qui sauvera le monde : accepter de s'ennuyer. »

La vie sans consommer de cocaïne, ici, nous renvoie très clairement à la vie sans consommer, point. A cette vie donc qui pourrait être la nôtre, à nous qui au fond n'aimons à peu près rien faire d'autre qu'acheter. Acheter même – surtout – ce qui est gratuit. Acheter des bidules, des gugusses électroniques, acheter ce qu'il faut pour refaire la décoration intérieure qui « en a bien besoin », acheter du divertissement, du plaisir instantané, acheter, tiens, des idées. Une quantité ahurissante d'idées, pour occuper l'esprit. Combien de livres édités à chaque année ? De journaux et de magazines imprimés à chaque semaine ? Pour ne rien dire de l'Internet et de sa pléthore abrutissante. Je lisais justement hier dans le Devoir que les essais philosophiques se vendent très bien depuis quelques années. Paraîtrait que les gens vivent « une perte de repères dans un monde où les systèmes de valeur se sont écroulés ». (1) Qui dit perte, dit vide, besoin, et – inévitablement – consommation. Le système est ainsi fait ; il n'y a pas d'issue. Ou plutôt : pas d'issue qui ne soit radicale. Qui ne passe, pour ainsi dire, par une aliénation au second degré. S'aliéner l'aliénation capitaliste. C'est-à-dire accepter de vivre en marge de la société telle qu'elle est aujourd'hui. Accepter de rompre le pacte tacite qui nous lit aux autres à travers la même compulsion à l'achat, d'être le grain de sable dans l'engrenage. Et accepter, pour cela, d'être jugé. Car il n'y a que cela qui « sauvera le monde ». Les allusions christiques sont d'ailleurs explicites dans 99 francs. Le protagoniste, Octave, incarné par Dujardin, ne pourra en fin de compte se résoudre à l'ennui. Sa condamnation du monde est aussi bien une condamnation de lui-même, laquelle l'amènera au suicide rédempteur.

Une alternative ironique et métacritique à cette fin tragique nous est cependant proposée : Octave retrouve Sophie (qui n'est donc plus morte) sur une plage ensoleillée. La scène, idyllique à souhait, se fige bientôt en une image qui est l'exacte reproduction du panneau publicitaire présenté au tout début du film.

Au consommateur, donc, de choisir la fin qui lui convient le mieux...

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(1) Doyon, Frédérique. « Philo-pop versus psycho-pop ». Le Devoir [En ligne] (Samedi 6 et dimanche 7 mai 2006) (Page consultée le 11 octobre 2009)

samedi, décembre 13, 2008

Culture de la distraction

Alors qu'a lieu à Poznan la conférence sur le climat, un bref commentaire de Louis-Gilles Francoeur nous ramène, une fois de plus, à nos propres comportements de consommation, à cette culture de la distraction, de la légèreté, dans laquelle nous baignons névrotiquement et qu'un voile de mauvaise conscience vient à peine ombrager de temps à autre. Je cite :

Selon le dernier inventaire de l'Union internationale pour la conservation de la nature, 19 % des coraux de la planète ont été stérilisés ou « blanchis » par le réchauffement des mers depuis une décennie. L'augmentation constante des concentrations de CO2 dans l'atmosphère terrestre pourrait faire disparaître le reste d'ici 20 à 40 ans en raison de notre gaspillage d'énergie dans nos maisons trop grandes et nos gros 4x4 et voitures inutilement puissants. On ne pense pas assez souvent, quand on pèse sur l'accélérateur, qu'on fait disparaître à jamais quelques grammes d'une énergie qui a pris plus de 100 millions d'années à se constituer et dont la contribution au réchauffement du climat va réduire à l'autre bout de la planète les ressources alimentaires d'humains aussi réels que nous, comme certains des 500 millions de personnes qui dépendent des récifs coralliens pour survivre. (1)

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(1) Francoeur, Louis-Gilles. « They Shoot Horses, Don't They ? ». Le Devoir [En ligne] (Vendredi 12 décembre 2008) (Page consultée le 13 décembre 2008)

mardi, octobre 21, 2008

L'argent-dette - Suite

Je reviens sur un passage du vidéo présenté dans mon dernier billet :

« En quelques décennies, à cause du lobbying féroces des banques, les obligations de réserves ont quasiment disparu dans plusieurs pays ».

Le cas de l'Islande est assez frappant. Le Devoir titrait samedi : « L'Islande au bord du gouffre ». (1) Dans ce petit pays jouissant d'un niveau de vie très élevé, le crédit, c'est-à-dire l'endettement, était devenu trop accessible. L'économie, certes, tournait à plein régime, les 330 000 habitants pouvaient assouvir leur soif de consommer, mais cette bulle irréelle ne pouvait qu'éclater. Le gouvernement, qui avait laissé les banques créer de l'argent-dette au-delà de toute mesure raisonnable, pris dans la tourmente, a dû finalement révéler que les dettes de ces dernières représentaient 12 fois le PNB du pays !

C'est d'abord la troisième banque du pays, Glitnir, qui a requis le secours de l'État. La nouvelle de sa nationalisation a aussitôt ébranlé la confiance dans les filiales de la seconde banque, Landsbanki. Il s'est alors produit ce que le vidéo appelle un « phénomène de retrait massif », un mouvement de panique qui a mis Landsbanki à genoux.

La crise financière actuelle, telle que l'illustre le cas de l'Islande, est le résultat, d'abord, de l'irresponsabilité des gouvernements qui ont déréglementé le secteur financier et tenu les citoyens dans l'ignorance des risques ; ensuite, de la cupidité et la stupidité des banques qui ont créé des produits financiers (comme les Credit Default Swap, les Asset Backed Securities) si complexes qu'elles s'y sont finalement perdues ; enfin, de la soif de consommer des citoyens eux-mêmes, qui, au fond, ne demandaient pas mieux que de pouvoir dépenser de l'argent qu'ils n'avaient pas.

Tel est le système, qui, ne l'oublions pas, repose tout entier sur l'accroissement perpétuel de l'endettement. Qu'il y ait crise ou pas ne change rien au fait que ce système d'endettement est insoutenable à long terme et qu'il doit impérativement être jeté aux poubelles de l'Histoire.

Nous en sommes tous là, face à un choix fondamental. Je cite Foglia :

« Pour moi, cette crise pose une question fondamentale qu'on fait tout pour éluder, contourner, qui ressurgit pourtant dans tous nos débats, dans nos élections, dans nos choix de vie : assouvissement ou émancipation ? Consommation ou culture ? Société ou marché ? » (2)

__________

(1) Auteur non mentionné. « L'Islande au bord du gouffre ». Le Devoir [En ligne] (Samedi, 18 octobre 2008) (Page consultée le 31 janvier 2010)

(2) Foglia, Pierre. « Une question niaiseuse ». cyberpresse.ca [En ligne] (Samedi 18 octobre 2008) (Page consultée le 18 octobre 2008)

jeudi, octobre 09, 2008

L'argent-dette

« On croit souvent que les banques prêtent l'argent que les déposants leur ont confié. Mais pas du tout. En fait, les banques créent l'argent qu'elles prêtent. Pas à partir de leurs bénéfices, ni à partir de l'argent déposé, mais directement à partir des promesses de remboursement faites par les emprunteurs. »

Tel est le propos initial de ce documentaire animé de Paul Grignon, L'Argent-dette (Money as Debt) qui pose cette question fondamentale : d'où vient l'argent ?

Prenez le temps de le visionner. Votre perception de la crise financière actuelle en sera certainement éclairée. Notamment, vous comprendrez pourquoi la crise actuelle est appelée crise du « crédit » ; pourquoi les gouvernements veulent éviter que les gens cessent de consommer, c'est-à-dire de s'endetter ; et pourquoi ces mêmes gouvernements veulent également éviter à tout prix que les gens se précipitent à leurs banques pour retirer leur argent.

Plus fondamentalement, c'est tout le système monétaire actuel -- dit « système de réserves fractionnelles » soutenues par des banques centrales -- qui est ici mis en cause, nommément la mainmise des banques privées sur une organisation de la société basée sur l'expansion illimitée du crédit.


Ce vidéo est hébergé sur le site vimeo.

Ci-dessous, quelques extraits :

« le crédit créé par une banque privée est légalement convertible en devises fiduciaires émises par le gouvernement comme les dollars, les euros, Les devises fiduciaires sont des devises créées par un décret gouvernemental. »

« Le montant total d'argent qu'il est possible de créer n'a qu'une seule limite réelle : le montant total de la dette. »

« Les gouvernements placent une limite légale sur la création d'argent fictif en imposant des règles sur les obligations de réserves fractionnelles, mais ces obligations sont fondamentalement arbitraires. Elles varient d'un pays à un autre, d'une époque à une autre. Longtemps, il a été commun d'exiger que les banques aient au moins un dollar en or en réserve pour garantir dix dollars d'argent-dette. Aujourd'hui, les ratio de réserves minimales ne s'appliquent plus du tout au rapport entre argent nouvellement créé et or en dépôt, elles [sic] s'appliquent uniquement au rapport entre argent nouvellement créé et argent existant. Aujourd'hui, les réserves d'une banque sont faites de deux choses : le montant en devises bien réelles qu'elle a déposé à la banque centrale et le montant total de son argent-dette. »

« En résumé, la réserve initiale d'un peu plus de mille cent onze dollars [1111,12] à la banque centrale permet de récolter des intérêts sur des sommes allant jusqu'à 100 000 dollars, que la banque [le système bancaire] n'a jamais eus. »

« En quelques décennies, à cause du lobbying féroces des banques, les obligations de réserves ont quasiment disparu dans plusieurs pays »

« l'argent créé par le gouvernement représente en général moins de 5 % de l'argent en circulation »

« dans le monde artificiel de l'argent, la simple promesse faite par une banque de vous prêter de l'argent est considérée comme de l'argent véritable »

« Est-ce que vous vous êtes déjà demandé comment tout le monde -- les gouvernements, les entreprises, les familles – peut être endetté en même temps et pour des sommes aussi colossales ? Est-ce que vous vous êtes demandé comment il peut y avoir tant d'argent à emprunter ? »

« Sans dettes, il n'y aurait pas d'argent du tout. »

« Il faut bien souligner que les banquiers créent uniquement le montant du principal ; ils ne créent pas l'argent qui sert à payer les intérêts. Alors, d'où vient cet argent ? Le seul endroit où les emprunteurs peuvent obtenir de l'argent pour payer les intérêts est l'ensemble des fonds de l'économie générale. Mais presque tous ces fonds ont été créés de la même façon, à partir de crédits bancaires. Donc partout, il y a des emprunteurs qui se trouvent dans la même situation : ils cherchent désespérément l'argent pour rembourser le principal et les intérêts dans une réserve globale d'argent qui ne contient que le principal. Il est tout à fait impossible pour tout le monde de payer le principal plus les intérêts car l'argent des intérêts n'existe pas. [...] Le grand problème, c'est que pour les emprunts à court [sic] terme, comme les hypothèques et les emprunts gouvernementaux, où les intérêts dépassent de loin le principal, les risques de saisies, et donc les dangers pour l'économie, sont très grands. À moins de créer beaucoup d'argent pour payer les intérêts. Pour que la société continue de fonctionner, le taux des saisies doit rester bas. De plus en plus de nouvelles dettes doivent être créées pour trouver l'argent qui servira à payer les dettes précédentes. Alors bien sûr, la dette totale augmente, et les intérêts aussi, ce qui cause une escalade exponentielle de l'endettement. Seul le temps qui sépare la création des nouveaux emprunts et leur remboursement empêche le manque d'argent global de mettre le système en faillite. »

« Comment un système monétaire fondé sur l'accélération perpétuelle de la croissance peut-il servir à construire une économie durable ? »

dimanche, février 17, 2008

« Il faut que le bébé tète tout le temps »

En lisant Foglia tout à l’heure, suis tombé sur ceci :

« Le système qui régit le monde, y compris la Chine soi-disant communiste, est une machine à créer des besoins et à les satisfaire. Pour que ça marche il faut que le bébé tète tout le temps, il faut que le bébé soit insatiable, il faut qu’il trépigne, j’en veux, j’en veux. Il faut qu’il ait toujours envie de. Je ne comprends pas pourquoi on a appelé ce système le libéralisme, il n’y a rien de libéral là-dedans.On aurait dû appeler cela l’assouvissement. C’est ce que c’est, de l’assouvissement. Un truc que je ne comprends pas du système. Plusieurs en fait, mais celui-là surtout. » (1)

Foglia emploi le mot « bébé » pour dire l'infantilisation.

Qu'a dit Bush au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 ? Aller dans les centres d'achats, aller acheter, dépenser.

C'est ce que veut le pouvoir de nous. Pour être bien sûr que nous n'allons pas économiser notre argent, travailler moins et utiliser nos temps libres à réfléchir à des questions embarrassantes pour lui, le pouvoir a inventé un système auquel il a donné un nom évocateur : libéralisme. Le libéralisme n'a pas pour but de faire de nous des citoyens libres et raisonnables, comme il serait tentant de le croire. Il a pour but au contraire de nous maintenir dans un état permanent d'aliénation, d'infantilisation. Et pour atteindre ce but, c’est mon propos d’aujourd’hui, un seul instrument, mais ô combien efficace : le kitsch.

Exemple. Le Devoir nous apprend en fin de semaine que la puissance des voitures vendues au Québec a augmenté de 55 % au cours des dix dernières années. Dans un contexte d'alarme climatique planétaire, il peut sembler étonnant de constater « que les gains réalisés par l'industrie automobile sur le plan technologique n'ont pas servi àdiminuer la consommation des véhicules et leurs émissions de gaz à effet de serre ». (2) Un citoyen raisonnable et socialement responsable n'utiliserait jamais une de ces voitures surpuissantes, polluantes et... plus dispendieuses. D’où la nécessité de la pub, dont la fonction première est, en utilisant ici le kitsch de la puissance, de susciter des comportements d'achat irresponsables. Le kitsch de la puissance est, pour les hommes en particulier, irrésistible. Il se compose d'un ensemble d'images facilement reconnaissables, appelés clichés. Parmi ces clichés : l'homme au volant de sa voiture fougueuse au moteur de 300, de 400 chevaux nerveux, prenant les virages à toute allure, maîtrisant sa monture mécanique, dominant la route. Ce cliché, dont les variantes sont innombrables, s'appuie sur un stéréotype : l'homme viril, c'est-à-dire l'homme, point. L'imagerie kitsch s'est emparé de ce stéréotype, l'a récupéré au profit des détenteurs pouvoir, en l’occurrence ici l’élite industrielle.

J'y reviendrai.

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(1) Foglia, Pierre. « L’assouvissement ». Cyberpresse.ca [En ligne] (Samedi, 19 janvier 2008) (Page consultée le 20 janvier 2008)

(2) Francoeur, Louis-Gilles. « Toujours plus grosses, toujours plus puissantes ». Le Devoir [En ligne]. (Samedi, 19 et dimanche, 20 janvier 2008) (Page consultée le 20 janvier 2008)

vendredi, février 15, 2008

Non, mais vous plaisentez, là ?!

Deuxième de deux textes.

Il y a donc ceux qui perçoivent l'écologie comme une idéologie radicale, laquelle, en osant parler de décroissance, fait passer la cause « verte » avant l'Homme et son droit légitime au bonheur. C'est la position défendue par Louis Cornellier et le trop connu Claude Allègre, position que j'ai critiquée dans mon dernier billet.

À l'opposé, il y a ceux, plus rares, comme Pierre Foglia, que je cite :

« Ce qui m’emmerde dans l’écologie, c’est son infantilisation. Les premiers cours de recyclage sont donnés dans les maternelles, mais ni à la maternelle, ni au secondaire, ni à l’université on n’en vient jamais à l’essentiel : l’expansion illimitée de la production. Y compris la production illimitée de produits écologiques.

» Toute l’activité de la société est tournée vers l’expansion illimitée. C’est le moteur du monde.

» Or c’est ce moteur, pas celui de votre Toyota qui est la première cause du réchauffement de la planète. Parler d’écologie sans parler de réduction de la consommation est une plaisanterie. » (1)

J'ai mis sur YouTube un extrait d'entrevue accordée par le professeur Rodolphe De Koninck sur les ondes de Télé-Québec. Cet extrait illustre parfaitement le propos de Foglia.

De Koninck pose d'abord le constat facile : notre empreinte écologique est trop marquée, nous tirons de la planète plus de ressources qu'elle ne peut en produire. La solution ? Aïe, aïe, aïe ! C'est là que le propos s'enlise, s'enfonce dans la banalité la plus lâche. L'animateur pose la question : oui, mais que faire « concrètement » pour réduire notre empreinte écologique ? Réponse du spécialiste : concrètement, euh... « on continue à analyser les aspects négatifs de notre façon d'occuper la terre et puis on l'enseigne ». (2) That's it. La solution viendra d'elle-même plus tard -- ouf ! -- au fur et à mesure que les nouvelles générations mieux éduquées remplaceront la nôtre. Pas un mot sur une nécessaire et courageuse réduction à court terme de la consommation. La remise en question de notre mode de vie, laissons-la en héritage à nos jeunes.

Ce refus larvé, ce déni, on le retrouve aussi dans ce commentaire d'un autre brillant universitaire, un nommé Christopher Green : « Dans son film, Al Gore avait raison de parler d'une vérité qui dérange. Le problème, c'est qu'il ne parle que d'une de ces vérités alors qu'il y en a deux. L'autre vérité, c'est que les technologies alternatives qui permettraient d'atteindre les objectifs qu'on se fixe en matière de changements climatiques n'existent pas encore et qu'il faudra peut-être 40 ou 50 ans pour les inventer. Et l'imposition d'une taxe astronomique sur le carbone n'y changera rien, dit le professeur de McGill. » Encore ici, pas un mot, pas la moindre ébauche d'une solution passant par la réduction de la consommation. Les technologies ? Oui, mais ce sera long. Alors, en attendant qu'est-ce qu'on fait ? Rien. On achète des voitures hybrides, des produits certifiés Energy Star, des ampoules fluocompactes, des produits équitables. Bref, on achète du temps, on fait semblant.

Parler d’écologie sans parler de réduction de la consommation est une plaisanterie.

Et c'est ce qu'on a envie de dire à tous ces intellectuels, professeurs, spécialistes à la con qui forment notre élite supposément éclairée : non, mais, vous plaisantez là, hein ?!

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(1) Foglia, Pierre. « On s’engueule encore un petit peu ? ». Cyberpresse.ca  [En ligne]. (Mardi, 11 décembre 2007) (Page consultée le 14 janvier 2008)

(2) L’extrait est accessible sur le site de YouTube, à l’adresse :

http://www.youtube.com/watch?v=Q2zuJH-q_Rc

(3) Desrosiers, Éric. « Climat : quand le marché s'en mêle » . Le Devoir [En ligne] (Samedi, 12 et dimanche, 13 janvier 2008) (Page consultée le 14 janvier 2008)

Sur la question du déni, lire aussi :

-- « Et si tout le monde était une Geneviève Jeanson ? ». 22 octobre 2007

mercredi, décembre 19, 2007

Petit feu intellectuel

Mais qu'est-ce qui a bien pu se passer ? Pendant quatre mois, absence totale de motivation à écrire. Et total aussi le désintérêt de l'actualité.

Alors quoi ?

J'ai joué à Literati sur Yahoo Jeux. Beaucoup joué. Et puis, avec l'acquisition d'un nouvel ordi, justement il y a quatre mois, de nouvelles possibilités sont apparues, notamment des possibilités multimédias. Copie de DVD, conversion de DVD en format Divx, montage video, etc. Bref, encore jouer, se distraire, encore s'aliéner par infantilisation. Puis, cette article de Foglia où il cite Gombrowicz, et que je cite à mon tour : « Finalement c'est ce fou de Polonais Witold Gombrowicz qui, à la même époque (1937), a inventé IKEA dans son premier roman, Ferdydurke : C'est seulement à l'aide d'un personnel adéquat que nous pourrons faire retomber le monde entier en enfance. »

C'était au mois de juillet. Comme une étincelle. Suivie d'une première flamme, une première flamblée. J'ai téléchargé Le Château, de Kafka, l'ai lu en prenant des notes, comme un élève appliqué. Il est beaucoup question de l'enfance dans ce récit étrange, inclassable. Non, pas de l'enfance, mais de l'infantilisation, ce qui est très différent. Kafka n'est pas si loin de Gombrowicz quoiqu'il y paraisse. Ni de Kundera.

Infantilisation, consumérisme, individualisme et kitsch, tel est l'horizon sur lequel se projette les lueurs fragiles de mon petit feu intellectuel.
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(1) Foglia, Pierre. « L'avenir de l'homme et de sa fiancée ». Cyberpresse.ca [En ligne]. (Samedi 14 juil 2007) (Page consultée le 21 septembre 2007)

lundi, octobre 22, 2007

Un nouvel ordi

Mardi dernier, Jennifer vient installer la nouvelle carte USB achetée sur e-Bay. Mon ordi est vieux, alors, plutôt que d’en acheter un neuf, je l’améliore par l’ajout de composantes plus performantes. Ainsi, ces dernières années, une barrette de mémoire SDRAM, un graveur de DVD, une carte réseau... Mon beauf, que je consulte parfois à ce propos, est catégorique :

Fous-moi cette scrap aux vidanges !

C'est vrai qu'il est devenu très lent, cet ordi, c’est vrai qu’il faut souvent s’y prendre à deux fois pour le faire démarrer, mais il n'y a qu'à le formater et à réinstaller tous les logiciciels. Une vraie cure de rajeunissement !

Ces conversations ne nous mènent jamais loin, chacun demeurant campé sur ses positions. Mes préoccupations environnementales lui paraissent une manière d’entêtement dénué de toute rationalité. Il se dit que, étant donnée ma situation, je devrais bien pouvoir me gâter un peu. Il est pourtant bien connu que les ordinateurs sont bourrés de matières et matériaux toxiques, lesquels finissent la plupart du temps par se retrouver dans l’environnement, avec les conséquences évidentes. Recycler ? Ouais... Pas si simple. Selon un classement « vert » établi par Greenpeace, le fabricant Lenovo est passé, en moins d'un an, du dernier au premier rang parmi un groupe de quatorze fabricants de produits électroniques. Pas banal. Tellement pas banal, en fait, qu'un doute m'est venu. « Deux raisons majeures expliquent cette progression fulgurante. D’abord l’engagement de Lenovo en faveur du principe de précaution et en faveur du principe [de] la responsabilité individuelle du producteur, qui implique que chaque entreprise est responsable des produits qu’elle commercialise et donc de leur devenir après obsolescence. Ensuite, la mise en place de services de reprise et de recyclage dans tous les pays où sont commercialisés ses produits -- ce qui en fait la première entreprise à atteindre cet objectif ». (1) Le problème de ce classement, c'est qu'il est établi « d’après les informations [que les fabricants] mettent à la disposition du grand public sur leurs sites internet ». Quoi, aucune vérification, aucune enquête indépendante ?

Se fier à la déclaration lénifiante de Lenovo, entreprise possédant d'importants centres d’exploitation à Beijing, en ce qui a trait au recyclage de ses ordinateurs, c'est, selon ma présomption, faire montre d'une étonnante naïveté. La Chine traîne en effet une très mauvaise réputation en la matière. Je lis samedi dans le Journal de l'environnement : « Les activités de recyclage de déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) d’un site industriel chinois seraient à l’origine de l’empoisonnement au plomb des enfants riverains. C’est la principale conclusion d’un article scientifique paru dans la revue Environmental health perspectives ». (2) Également, sur le site même de Greenpeace, l'information suivante : « En 2003, 23 000 tonnes de déchets électroniques clandestins ou provenant du marché ‘ gris ’ ont été expédiées illégalement de Grande-Bretagne vers l’Extrême-Orient, l’Inde, l’Afrique et la Chine. Et on estime qu’aux USA, 50 à 80 % des déchets collectés pour être recyclés sont exportés. Cette pratique est légale car les USA n’ont pas ratifié la Convention de Bâle. La Chine continentale a essayé d’empêcher ce commerce en interdisant l’importation d’e-déchets en 2000.Greenpeace a cependant découvert que les lois ne sont pas respectées ; des e-déchets continuent d’arriver à Guiyu dans la région de Ghuangzhou, dans la province de Guangdong, principal centre de ferraillage en Chine ». (3) Et parmi ces « e-déchets », aucun ne portant le logo de Lenovo ? Hem !...

Jennifer installe donc ma nouvelle carte USB, rebranche l'ordi qui s'allume mais... refuse de démarrer. Même pas le bip habituel. Une rapide recherche de panne (troubleshooting) confirme le pire : la carte principale est foutue.

C'était mardi dernier. Vendredi, G. me prêtait son ordi, sachant que, sans ce précieux appareil, ma vie se résume à presque rien et... que je ne pourrais pas calculer sa paie !

Puis, hier, j'ai acheté sur Best Buy un nouvel ordi.

Un HP, huitième au classement « vert » de Greenpeace...

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(1) Greanpeace. « Guide pour une high tech responsable ». (Mars 2007) (Document pdf consulté le 14 mai 2007)

(2) Avignon, Claire. « Chine : le recyclage des DEEE mauvais pour les enfants ». Le Journal de l'environnement [En ligne]. (Mardi, 3 avril 2007) (Page consultée le 14 mai 2007)

(3) Greenpeace France. « Débranchez l'électronique toxique ! ». (Page consultée le 14 mai 2007)

samedi, mars 26, 2005

Il faudra bien pourtant en sortir un jour

On trouve décidément de tout dans un journal. Récemment Le Devoir, sous la plume de Louis-Gilles Francoeur, posait cette question pertinente et lourde de sens : « Le nouveau Guide de consommation de carburant [...] confirme que les lois canadiennes autorisent les millionnaires à polluer libéralement : une Bentley Arnage avec une consommation urbaine de 23 litres les 100 km produit en toute impunité 9,2 tonnes de GES annuellement. Faudra-t-il en venir à interdire les véhicules les plus polluants, qui mettent en cause la sécurité environnementale de la planète, comme, au siècle dernier, on a mis fin au port d'armes libre au nom de la sécurité publique ? »

Quelques jours plus tard, le même journal, publiait un cahier spécial sur... les voitures de luxe. Y étaient présentés les résultats d'essais routiers de quelques modèles prestigieux. Plus que tout, ce qui a retenu mon attention, c'est le ton des articles ; je cite :
Côté mécanique, c'est le statu quo et on ne s'en plaindra pas. Lors de la refonte, on a conservé les deux V8 de la génération précédente, deux superbes moteurs dont l'onctuosité n'a d'égale que la fougue. Ils sont jumelés à une boîte automatique à 6 rapports dont la souplesse et la douceur s'harmonisent avec celles des moteurs. 1

L'Espagne, comme plusieurs pays européens, affiche des limites de vitesse que personne ne respecte. C'est donc au volant d'une 330i automatique que j'ai quitté le centre-ville de Valence pour me lancer à l'assaut des petites routes sinueuses de la banlieue. Durant près de deux heures et demie, j'ai savouré chaque instant derrière le volant. Entre les petites routes rapides à plus de 150 km/h et les chemins en enfilade au son d'une mécanique qui ne manque jamais de souffle, la Série 3 a fait preuve d'un aplomb et d'une rigidité exemplaires. Jamais récalcitrant quand vient le moment de mettre « toute la gomme », le moteur rugit d'un bonheur contagieux. Si, si, contagieux !  2
Il ne s'agit pas de jeter l'opprobre sur les chroniqueurs qui ont mené ces essais, ou sur la rédaction du Devoir qui, ici, a jugé qu'un tel cahier répondait à un intérêt réel d'une partie de sa clientèle.
Cela dit, il faudra bien un jour en sortir.

En sortir de cette euphorie de la performance, de la puissance vécue dans l'instant et l'« extase », pour reprendre le mot de Kundera. 3 Il faudra bien sortir de ce conditionnement social qui commence dès l'enfance avec les Hot Wheels, les Matchbox et autres Majorette, se poursuit à travers les pubs, qui m'inculque une conception de la liberté où toute pause critique, tout effort de lucidité est évacué. Une liberté qui n'accepte nulle maturité, ne m'élève pas verticalement au-dessus de réalités pourtant bien évidentes, au contraire me maintient bien au sol, sur des routes dont je n'ai d'autre choix que de suivre docilement le tracé, cherchant à dépasser plutôt que me dépasser.

Cette liberté infantilisante consistant à lancer ma voiture-jouet au-delà de la limite de vitesse permise, serait excusable si elle ne m'aveuglait pas aux enjeux environnementaux qui nous rattrapent implacablement, aussi vite puissons-nous vouloir filer.

Le désir de puissance est inscrit dans la psyché ; c'est un fait anthropologique. Il serait donc naïf de s'imaginer pouvoir l'éradiquer par des campagnes d'éducation publique et des lois. Il faut plutôt s'arrêter sur les comportements par lequel ce désir cherche à se satisfaire, qui sont pour la plupart des comportements de consommation, et leur créer des substituts. Et puisque le désir de se sentir détenteur d'un pouvoir est largement compensatoire, pourquoi ne pas chercher le pouvoir réel là où il se trouve, dans la solidarité, l'action politique concertée, le refus des dogmes économiques, à commencer par celui du consommateur-roi ?

Le désir de pouvoir ne trouve-t-il pas une formidable source de satisfaction dans la révolte tranquille de ces milliers d'étudiants qui ont décidé de prendre la rue et leur destin en mains ? Qu'est-ce que l'euphorie vide, dénuée de sens, de filer à 150 km/h dans une bagnole de 60 000 $, comparée au moment historique que nous offrent les jeunes qui, mine de rien, sont en train de nous servir une leçon.

Jean-Guillaume Dumont, journaliste au Devoir, s'étonnait ce week end que « malgré tous les désavantages économiques reliés à l'utilisation de la voiture, elle ne cesse de gagner en popularité aux dépens du transport en commun. Entre 1998 et 2003, le parc automobile dans la grande région montréalaise a augmenté de 10 %, alors que la population a crû de seulement 3 %. La longueur de toutes ces voitures, mises bout à bout, équivaut à la distance entre Montréal et Berlin. » 4 Pourquoi s'étonner ? Sous prétexte de toujours mieux nous servir, les élites cherchent depuis toujours en fait à nous asservir. Créer sans cesse de nouveaux besoins : voiture high tech, cellulaire dernier cri, ordinateur surpuissant, cinéma maison Hi-Fi... Ne pas nous laisser de répit, maintenir la pression, ne pas nous laisser le temps nécessaire à certaines remises en question.

Reprendre le pouvoir, dans ce monde de gadgets infantilisants et aliénants, c'est d'abord crier son refus et le mettre en pratique. En consommant moins, et mieux. « Simplicité volontaire », « consommation éthique », « consommaction », « commerce équitable », « éco-consommation », « bien commun »... tous ces termes traduisent, de manière, il est vrai, encore diffuse, fragmentée, le refus de l'ordre socio-économique actuel. Refus qui se cristalise épisodiquement autour d'événements comme l'opposition au projet de centrale thermique du Suroît, et maintenant l'opposition aux coupures de 103 millions $ à l'aide financière aux étudiants.

L'horizon devant lequel se profile cette rumeur et cette humeur désobéissante, faut-il le répéter, c'est celui d'un réchauffement climatique dont les conséquences potentiellement catastrophiques nous imposent un ralentissement immédiat du rythme où nous consommons.
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1. Laguë, Philippe. « Jaguar XJ - Au sommet de son art ». Le Devoir [En ligne]. (Mercredi, 16 mars 2005) (Page consultée le 15 février 2008)
2. Charette, Benoît. « BMW Série 3 2006 - La mesure étalon de la voiture de luxe ». Le Devoir [En ligne]. (Mercredi, 16 mars 2005) (Page consultée le 15 février 2008)
3. Milan Kundera, La Lenteur, Gallimard, 1995, 154 p. « [L]'homme penché sur sa motocyclette ne peut se concentrer que sur la seconde présente de son vol ; il s'accroche à un fragment de temps coupé et du passé et de l'avenir ; il est arraché à la continuité du temps ; il est en dehors du temps ; autrement dit, il est dans un état d'extase ; dans cet état, il ne sait rien de son âge, rien de sa femme, rien de ses enfants, rien de ses soucis et, partant, il n'a pas peur, car la source de la peur est dans l'avenir, et qui est libéré de l'avenir n'a rien à craindre. » (p. 10)
4. Dumont, Jean-Guillaume. « Économie - Un puissant moteur de développement ». Le Devoir [En ligne]. (Samedi, 19 et dimanche, 20 mars 2005) (Page consultée le 15 février 2008)

samedi, mars 12, 2005

Le piège de l'« efficacité énergétique »

Au cours des prochaines années, il sera de plus en plus question d'efficacité énergétique. Le Grand dictionnaire terminologique définit le concept comme suit : « Propriété d'un appareil dont la consommation d'énergie est réduite ». L'efficacité énergétique est donc liée au principe général d'économie d'énergie, mais ne doit être confondue avec lui. Elle se présente comme une vitrine attrayante derrière laquelle scintille le bonheur d'une consommation déculpabilisée : un lave-vaisselle certifié Energy Star, aux lignes épurées ; une maison, elle aussi certifiée Energy Star, inutilement luxueuse et grande ; une voiture hybride, là où il serait possible de prendre le transport public, ou mieux encore, le vélo.

L'objectif auquel nous sommes collectivement assignés est de réduire de manière DRASTIQUE la consommation d'énergie, et en cela, oui, une plus grande efficacité énergétique des appareils que nous utilisons est indispensable, mais insuffisante. Ce qu'il faut impérativement, c'est une réduction de la consommation, point. Car toute réduction de la consommation -- qu'ils s'agissent de biens manufacturés, de denrées, d'énergie électrique, ou d'hydrocarbure -- se traduit ultimement par une réduction de gaz à effet de serre (GES).

L'exemple de l'État du Vermont, notre voisin, montre bien les limites de l'efficacité énergétique.
Samedi dernier Le Devoir nous présentait les grandes lignes du programme d'économie d'énergie de cet État américain. Le programme, d'une efficacité sans égal au Canada, a donné des résultats impressionnants : « EVT [l'organisme qui gère le programme] a évité, durant ses quatre premières années d'existence, à cet État quelque 1,7 million de tonnes d'émission de GES, 2000 tonnes d'oxydes d'azote, 7000 tonnes de dioxyde de soufre et 600 tonnes de matières particulaires potentiellement cancérigènes. » 1

Voilà qui n'est pas rien. D'autant que l'État du Vermont ne compte que 600 000 habitants. Imaginez un tel programme à l'échelle du Québec !

Et pourtant cette belle réussite, qui draine l'effort de toute une collectivité, suscitant espoir et enthousiasme, demeure entachée d'une incohérence fondamentale. Les résultats obtenus sont en partie annulés par une augmentation de la consommation. Je cite :
Mais quand on lui fait remarquer qu'une maison d'un tel volume pour deux ou trois personnes engendre néanmoins une facture d'énergie discutable, Bart Frisbie non seulement en convient immédiatement mais ajoute spontanément : « L'augmentation de la surface et du volume des maisons est certainement ce qui explique que, malgré leur efficacité énergétique croissante, la demande en énergie pour le secteur résidentiel continue de grimper. Entre 2000 et 2003, la surface moyenne des résidences construites au Vermont est passée de 2000 à 2500 pieds carrés, une augmentation de 25 % ! »
Steven Maier, le représentant de Middlebury à la Chambre législative du Vermont et parrain d'un projet de loi sur le contrôle des émissions de gaz à effet de serre, reconnaît que les législateurs ont évité jusqu'ici cet aspect du problème qui touche un trait fondamental de la culture étasunienne : « Même si personnellement je préfère vivre avec des moyens et dans un espace modestes, je sais qu'ici, en général, on préfère acheter un gros utilitaire sport hybride plutôt qu'une petite voiture tout aussi performante et moins chère. Même chose pour les maisons. » 2

Voilà. Tout le problème est là. Tout programme d'économie d'énergie doit impérativement s'accompagner d'un plan de réduction de la consommation, point. Surtout au Canada, le deuxième plus grand émetteur de GES per capita de la planète, derrière l'Arabie Saoudite. Reprenons l'exemple de la voiture. En 1970, le parc automobile mondial était estimé à 194 millions d'unités, en 1997, ce nombre était passé à 500 millions, et pourrait franchir le cap du milliard en 2025. Une telle croissance ne pourra JAMAIS être compensée par une efficacité énergétique accrue des véhicules. Il n'y a pas d'alternative à la diminution du parc automobile. PAS d'alternative -- que nous le voulions ou non -- au changement profond de notre mode de vie, de notre conception pathologique du confort, du bonheur. Le protocole de Kyoto, qui suscite encore bien des grincements de dents, qui pourtant nous demande si peu, conviant aimablement le Canada à une réduction de 6 % des GES sous le niveau de 1990, n'est rien en regard de la réduction de 60 % 3 à laquelle nous serons collectivement obligés, cette fois avec un couteau sur la gorge !

J'exagère ?

La capacité d'absorption du CO2 de la planète est de 3 gigatonnes (Gt), c'est-à-dire trois mille milliards de tonnes de CO2. Or, l'activité humaine, principalement dans les pays industrialisés, produit plus du double de cette quantité, près de 9 Gt je crois.

Acheter des biens énergétiquement plus efficaces est un moyen d'assumer notre part de responsabilité en tant que citoyens du monde, mais ce moyen, insuffisant, ne doit pas nous distraire de l'urgence d'une transformation radicale et rapide de notre train de vie. Pour les consommateurs égocentriques que nous sommes, nul doute qu'une telle transformation sera plus douloureuse que la satisfaction bourgeoise de s'acheter une rutilante et high tech voiture hybride. Mais inévitable, si nous voulons épargner aux générations à venir le chaos d'un monde privé de ressources, encore plus inégalitaire et invivable qu'aujourd'hui.
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1. Francoeur, Louis-Gilles. « Se loger vert ». Le Devoir [En ligne]. (Samedi, 5 et dimanche, 6 mars 2005) (Page consultée le 15 février 2008)
2. Ibidem.
3. Jancovici, Jean-Marc. « A quel niveau faut-il stabiliser le CO2 dans l'atmosphère ? »

dimanche, février 27, 2005

Acheter équitable, oui mais...

Le titre du dernier roman de Laure Waridel, Acheter, c'est voter, est devenu en peu de temps un véritable slogan. L'idée derrière ce slogan, c'est que des gestes simples peuvent faire toute la différence, ou du moins une grande différence. Or, dans le cas du commerce équitable auquel je limiterai ici mon propos, cela est tout simplement faux. Combien de produits équitables connaît-on ? J'ai fait une rapide recherche sur l'Internet : il y a bien sûr les quatre produits canoniques : thé, café, sucre, cacao, auxquels s'ajoutent les céréales, le riz et la banane. Le site de la Fairtrade Labelling Organizations International mentionne une dizaine de produits, dont le vin, tout en prévoyant une croissance et une diversification de la production. Outre ces quelques denrées, on peut aussi acheter de jolies babioles à la boutique Dix mille villages, à Montréal. That's it. On est très loin de la « révolution au quotidien ».

Marginal comme phénomène, et voué à le rester, le commerce équitable, comme l'a noté Jean-François Nadeau, 1 est aussi très limité quant à ses effets socio-économiques : les pauvres dans les plantatations du Sud vont l'être un peu moins, les riches du Nord vont le rester tout autant. La notion même d'équité me paraît discutable : « Notion de la justice naturelle dans l'appréciation de ce qui est dû à chacun » (Petit Robert). Appréciation de ce qui est dû à chacun. Et qui, croit-on, décide de ce qui est dû à chacun, suivant une justice naturelle ? Juan Valdez, le plus célèbre des cafeteros colombiens ? Plutôt ceux qui paient le café à la caisse, et qui ne voudraient surtout pas que les prix montent de manière indue.

Si l'on exagère autant le pouvoir du commerce équitable, c'est à mon avis qu'on le confond allègrement avec le commerce de produits bio, comme c'était le cas d'un lecteur du Devoir samedi. Beaucoup de denrées équitables sont également bio, il est vrai, mais pas toutes. Les denrées bio sont incomparablement plus nombreuses et appelées à accaparer une part sans cesse croissante du marché.
Car le bio répond avant tout à un impératif environnemental et de santé. C'est pour eux-mêmes que de plus en plus de consommateurs se tournent vers le bio, suivant un raisonnement plus égoïste qu'altruiste. Le commerce équitable fait au contraire appel à la bonne conscience des consommateurs, fermant ainsi pudiquement les yeux sur une réalité que le chroniqueur Pierre Foglia évoquait récemment, à savoir que le peuple est devenu l'ennemi du peuple. Ce que Laure Waridel nous dit, c'est que ce serait bien d'acheter tous ensemble équitable, de penser aux pauvres. Elle ne dit pas : comme ce serait beau, un peuple généreux, elle s'arrête juste avant. Juste avant le kitsch. Attention ! Kitsch ne veut pas dire quétaine. J'emploie le mot dans le sens plus large que le romancier Milan Kundera lui donne dans son oeuvre. Là où morale s'installe, le kitsch s'installe aussi.

Le pas que Laure Waridel ne fait pas, d'autres, plus près du pouvoir, lui feront faire. J'ai été étonnée de la popularité de cette femme et de son slogan ; elle a reçu au cours des dernières années quelques distinctions qui ont fait d'elle une citoyenne exemplaire, une belle petite Miss Équitable. Le risque, à mon avis, c'est que cette image désamorce chez les Québécois un désir de changement, vague il est vrai, diffus mais présent, pressant, en désir de beauté chez un peuple qui aime bien se voir tel. Qu'en se kitschifiant le message perde tout son potentiel subversif et profite en fin de compte à ceux qui souhaitent que rien ne change.

C'est une bonne idée que d'acheter équitable, puisque ce n'est pas plus cher, tout en gardant en vue d'autres actions citoyennes peut-être plus efficaces pour changer l'ordre des choses. Comme consommer moins. Comme ne pas voter pour un gouvernement qui tient mordicus à réduire l'impôt sur le revenu des Québécois, ce même impôt qui est l'un des principaux instruments de redistribution de la richesse.
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1. Nadeau, Jean-François. « Inoffensive Laure Waridel ». Le Devoir [En ligne]. (Samedi, 19 et dimanche, 20 février 2005) (Page consultée le 15 février 2008)