Rechercher dans ma chambre

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vendredi, mai 01, 2020

Géométries de l'attention

Ne pas céder au sommeil. Faire quelque chose, n’importe quoi, tracer un carré, tiens. Commencer par un carré. Une feuille de papier, un pinceau… Procéder mentalement, une ligne à la fois. Simple, direz-vous. Attention : la fatigue rend tout plus difficile. Sauf le sommeil, bien sûr. Un simple carré. Solide. Pour résister à l’appel de la nuit. 

Maintenant, passer au cube. Deux carrés d’égale dimension, dessinés en perspective, l’un légèrement décalé, derrière l’autre, puis reliés par trois lignes obliques formant des arêtes. La quatrième ligne, je pourrais la mettre en pointillé, mais l’effet de transparence ainsi créé, mon cube s’en trouverait fragilisé. Or, je le veux indestructible. La quatrième ligne, donc, ne sera pas visible. Comment alors être sûr qu’elle y soit ? Qu’elle y restera ? Il me le faut pourtant, ce cube, étanche et permanent. Pour qu’à l’intérieur y brille mon état de veille. À l’intérieur, ma conscience, recueillie, préservée d'un monde opaque. La feuille blanche maintenant couverte de peinture noire. Un cube que nul, désormais, ne peut voir.

❖

Laissez-moi tranquille. J’ai un point à tracer sur cette feuille. Toute ma vie, tout ce que je fus, suis, serai, concentré dans ce point. Ma lenteur, ma colère, tout ce qui m’est encore possible... Au moment du Big Bang, l’univers entier tenait dans une tête d’aiguille : voilà ce qui s’appelle une réussite ! Encore faut-il pouvoir se concentrer… Il y a tant de gens ici. Que font-ils encore ici ? Qu’ils me laissent à la fin !

Seul, sur ma feuille blanche, mon point final.

lundi, décembre 03, 2012

Rendre l'arme

Lorsqu’il ouvre les yeux, aux premières lueurs du jour, il voit, posé sur le traversin, un revolver dont le canon pointe son visage, juste au-dessus de l’arcade sourcilière gauche. Le mieux, en pareille circonstance, se dit-il, c'est de ne pas bouger, si bien que, ne bougeant pas, au chaud sous la couette, il se rendort. Un sommeil léger, agité, où il rêve que la maison qu’il est en train de construire est secouée par un puissant séisme qui la menace d’écroulement. Il s’efforce tant bien que mal de retenir ensemble les éléments de la charpente à l’aide de ficelle. Plus tard, à la salle de bain, en se rasant, il évite comme d’habitude de se regarder dans la glace, mais comment échapper à la perforation causée par le projectile en traversant la tête de son reflet ? On aurait tort de croire qu’il fuit ainsi la réalité. Simplement, il n’aime pas se sentir observé, coupable, Dieu sait de quoi. C’est un point sur lequel il a dû, au cours de sa vie, insister à plusieurs reprises. Chaque fois, les mêmes regards d’étonnement, puis de suspicion. Il songe à l’arme sur le traversin, se disant, comme pour se rassurer, qu’on l’avait sans doute oublié là. « Je la rendrai à son propriétaire à la première occasion. »

La journée fut sans fin. Il ne savait que faire. Il ne pouvait plus compter sur son emploi – qu’il venait de perdre – pour occuper son esprit. Et pouvait-il courir le risque de sortir ? Le crâne fracassé attirerait inévitablement les regards. En outre, si on venait, durant son absence, frapper à la porte ? Car, il en est maintenant convaincu, tout rentrera dans l’ordre, tout, dès que l’arme aura été rendue à son propriétaire. Il se fait donc violence en imposant à son corps tourmenté une posture raide, froide, immobile devant la fenêtre, aux aguets. La première neige d’automne tourbillonne en rafales et enveloppe les rares passants d’un linceul diaphane. Bientôt le solstice d’hiver, les Fêtes... Le jour décline sur la rue déserte. Les sifflements du vent traversent les murs, s'immiscent jusqu'au tréfonds de l'âme. Combien de temps va-t-il falloir attendre ? Combien de temps, avant de rendre l’arme ?

samedi, mai 27, 2006

Un but à atteindre

L'ONU a lancé un appel : les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) ne seront pas atteints sans un engagement plus soutenu de la communauté internationale.

Le premier ministre Harper n'hésita pas une seconde face à ces Millennium development goals. En cette période de l'année, le mot goals soulève invariablement le plus grand enthousiasme.

Le Canada, leader en matière d'aide au développement, répondit aussitôt en envoyant sur la patinoire son meilleur marqueur, le célèbre numéro 17, un homme qui ne manquerait pas d'atteindre le but, quel qu'il fût.

La situation était fort simple : la partie était déjà terminée mais on accordait au 17, à titre humanitaire et conformément à la politique étrangère canadienne, l'occasion, une dernière fois -- son équipe venait d'être éliminée -- de s'élancer vers le but adverse.

S'agissait-il d'un moment historique ? Le 17 n'en était pas sûr, malgré, ou peut-être à cause des savantes explications d'Ottawa, dont il n'avait rien compris. Son entraîneur, qui le connaissait bien, lui résuma le tout en une image fort simple : il allait être seul sur la patinoire, il allait s'élancer vers le but et... suivre son instinct de marqueur.

Les spectateurs, informés à la dernière minute de l'événement inédit, n'avaient pas quitté leurs sièges. Ils étaient plus de 20 000, comme un mur d'enceinte opaque et oppressant. Au choc de la défaite de son équipe se mêlait donc maintenant, dans l'esprit du 17, la tension de ce moment décisif, du moins quant son avenir. Si je n'atteins pas le but, ils ne me le pardonneront pas, se dit-il. Un murmure profond tournoyait dans le noir tout autour de lui. L'air était lourd, tiède et suffocant.

Enfin il s'élança. Soulagé de ne plus avoir à réfléchir.

En traversant le centre de la patinoire, il s'empara du disque, puis accéléra en quelques foulées puissantes et élégantes. C'est curieusement lorsqu'il atteignit sa pleine vitesse qu'une première question le rattrapa. Que lui avait-il dit, au juste, cet homme ? Il s'apprêtait à retirer son uniforme quand on lui avait passé le téléphone : un appel d'Ottawa, une affaire importante. L'homme, un fonctionnaire, parlait rapidement, en employant un vocabulaire plutôt inhabituel dans un vestiaire. Qu'avait-il dit au juste ? Il avait saisi des bribes de sens : « fierté d'être canadien », « privilège », « héros », « talent », puis un mot semblable à ONG, ou OSM, OGM, OMD... Il s'agissait peut-être des gaz à effet de serre. Son beau-frère lui en avait parlé plus d'une fois. Hier encore il pestait contre Harper qui mettait la hache dans le programme... ÉnerGuide, oui, c'était cela, il se souvenait maintenant. Ouf ! Ce programme subventionnait l'isolation des maisons afin de réduire la consommation de mazout pour le chauffage. Le mazout, les gaz à effet de serre, oui... Une cause importante sans doute. L'isolation... Le beau frère ne disait-il pas pourtant que le Canada, après ce coup de hache, s'était retrouvé, justement, très isolé sur la scène internationale ? Il lui fallait suivre son instinct, voilà tout. C'est l'entraîneur qui l'avait dit, un homme qui le connaissait bien, savait tirer le meilleur de lui. L'instinct du marqueur... Ne pas réfléchir... De toute façon, il n'y avait plus à réfléchir, l'image étant fort simple : seul sur la patinoire, il s'élançait, passait la ligne bleue en s'emparant de la rondelle, fonçait à toute allure vers le but adverse... une feinte vers la gauche -- il était gaucher -- pour déplacer le gardien de but, puis vers la droite et hop ! du revers, la rondelle dans le coin supérieur, et les spectateurs se levant d'un bond, criant de joie...

C'est en amorçant sa feinte -- d'abord vers la gauche... -- qu'il remarqua qu'il n'y avait PAS de gardien de but ! -- ... puis vers la droite... -- on lui avait simplement demandé d'ATTEINDRE le but. Par automatisme il visa tout de même le coin supérieur comme prévu dans son exercice de visualisation, mais le choc émotionnnel était tel qu'il perdit le contrôle de la rondelle et qu'à la place ce fut lui qui se retrouva dans le fond de la cage. Cul par-dessus tête.
*
Lire aussi :
Buzzetti, Hélène, Castonguay, Alec. « Énerguide, un secret d'État. Ottawa refuse de dire en quoi le programme était inefficace ». Le Devoir [En ligne]. (Vendredi, le 9 juin 2006) (Page consultée le 9 juin 2006)

jeudi, mai 04, 2006

C'était quoi, au juste, cette fièvre ?

J'avais donc mon thermomètre rectal. Ne restait plus qu'à l'introduire doucement... Voilà.

Ainsi chaque matin, quatre matins durant. Debout, dans la salle de bain, penché devant le miroir.

À la suite de quoi j'expliquai aux copains que je n'avais pas encore attrapé la fièvre des séries, et que j'en étais bien soulagé. Le grand Duquette, qui toujours se croit le plus intelligent -- il m'énerve -- fit remarquer que de toute façon elle était passée, cette fièvre. Elle durait rarement plus d'une semaine.

La question me brûlait les lèvres, mais je n'osai la lui poser, par orgueil.

C'était quoi, au juste, cette fièvre ?

dimanche, avril 30, 2006

Une action politique

Cette marche pour la paix serait un grand événement. Et moi, cette douleur au tempe à mon réveil, et cette fatigue. Une nuit de mauvais sommeil. Des cauchemars sans doute.

Il était presque midi. J'essayais de me mettre en train, tout en mangeant le restant du souper de la veille. Le journal, sur la table, était ouvert : toute l'actualité internationale en un seul coup d'œil. Mon regard s'accrochait aux titres que je lisais avec une application exagérée.

Peu à peu, mon esprit émergeait. Des mots, puis des phrases, se formèrent : Mon camp... fout le camp... Non, bien sûr, quelle idée !

Mon camp, celui de la justice.

C'était mieux, mais... Il me fallait encore mieux...

Le monde... contre l'immonde.

Oui, voilà. Parfait. Du meilleur effet devant les caméras de télé... Sans les caméras de télé, cette marche n'en valait pas la peine. L'important était de ne pas rater ce qui, pour moi, serait une première action politique. Ne rien laisser au hasard...

Ma rêverie ne dura pas longtemps. Un grondement se fit entendre, puissant, saisissant tout, le corps, la pensée, les murs, jusqu'au sol. Je me levai, inquiet, mu par une soudaine tension intérieure.

J'étais en retard. Des militants, des milliers de militants disait la radio, marchaient vers... Au fait, où allaient-ils ? Plus moyen de m'en souvenir.

Dehors, le grondement était encore plus assourdissant. Je levai les yeux vers le ciel. C'était un avion-cargo, un Antonov immense. Il tournait au-dessus du quartier. Je pressai le pas.

En peu de temps, je rejoignis le cortège, sur Sherbrooke. De loin, celui-ci m'avait semblé avancer de manière ordonnée, sans hâte, au ralenti, eût-on dit. Mon approche apparemment coïncida avec une rupture de ce rythme. Le grondement insoutenable de l'Antonov... Je criai : « Allons ! Allons ! Plus vite ! ». Mais nul n'entendit. Je criai à nouveau, puis encore... L'immense avion-cargo tournoyait au-dessus de nos têtes comme un vautour, encore plus bas que tout à l'heure. L'exubérance, les slogans scandés à pleine voix, les cris de ralliement, propres à ce genre de rassemblement, toute cette force en marche n'avait peut-être existé que dans ma tête... Je ne savais plus. Le cortège n'avançait plus. Se désagrégeait. Nul exubérance. Que désordre et panique maintenant.

Je levai encore une fois -- courageusement -- les yeux. Et ce fut alors comme un coup de tonnerre dans mon sang. Je sus qu'il s'agissait de l'Antonov, celui-là et pas un autre, nul doute, utilisé par le gouvernement soudanais pour bombarder les populations innocentes du Darfour. Des milliers de victimes. Un communiqué dans le journal, hier...

Tout à coup j'entendis : « C'est lui ! » Le cri venait de près de moi, bientôt relayé par un autre, puis un autre plus loin. Une onde noire traversa la foule. Des regards chargés d'hostilité se braquèrent sur moi. « C'est lui ! ». Quelqu'un voulut m'empoigner mais je lui échappai. Je bousculai de même deux autres assaillants et me mis à courir.

Je ne regardais pas où j'allais. Je fuyais. Je n'entendais plus le grondement. Que, dans mes oreilles, un bourdonnement douloureux. Je courus. Longtemps. Jusqu'à perdre haleine, jusqu'à un terrain vague. L'Antonov ne me quittait pas. Je le savais, le sentais. Tournoyant, m'étourdissant. Je perdis pied et me retrouvai, exténué, transi d'effroi, étendu parmi les mégots, les canettes, tessons et autres détritus.

La masse gigantesque vibrant en moi. Mes deux paumes sur les oreilles...

Sous un ciel noir.

vendredi, avril 28, 2006

La « fièvre des séries » ?

« La fièvre des séries s'empare de Montréal ! »

La nouvelle, à la une de tous les grands quotidiens, m'a plongé dans l'inquiétude.

Quoi ! J'attendais la grippe aviaire, dont la souche H5N1 est, de l'avis des spécialistes, particulièrement virulente. Et voilà que... cette fièvre...

Et de quel virus est-elle le symptôme, cette fièvre ? Aucun des articles lus -- par ailleurs incompréhensibles -- n'était même intéressé à la question.

Donc, je descends à la pharmacie située dans le centre d'achat, sous l'édifice où j'habite. J'explique à la seule personne qui s'y trouve la raison qui m'amène. Celle-ci, après une brève hésitation, s'éloigna jusqu'à un rayon, hors de ma vue.

Quand finalement je me décidai à l'y rejoindre, elle réapparaissait : « Voici. C'est le seul que nous avons ».

Parfait, répondis-je.

J'avais mon thermomètre rectal.

Un moment de distraction

Hier, faisant mon premier sudoku, je me suis trouvé -- ces mains qui veulent toujours s'occuper ! -- à m'injecter une dose de thiopental de sodium.

La seringue était là, sur la table, selon toute vraisemblance. Je l'aurai prise. Voilà.

La deuxième seringue, elle, contenait du bromure de pancuronium, et la troisième, du chlorure de potassium. Que ces trois substances se soient retrouvées, pour ainsi dire à mon insu, à l'intérieur de mon organisme, mélangées au sang, illustre assez bien, je crois, la faiblesse de ma vigilance.

Un ami à qui je téléphonai le lendemain avança toutefois l'hypothèse suivante : c'est le sudoku, dont la résolution par calcul mental exige un important effort de concentration, qui m'aura été fatal.

Fatal ?

Oui, ajouta-t-il, ces trois substances sont celles injectées au condamné à mort aux États-Unis. Elles sont létales.

Je raccrochai.

❖

Sur le même sujet :
-- AFP. « Injections anticonstitutionnelles ». Le Devoir [En ligne]. (Samedi, 16 et dimanche, 17 décembre 2006) (Page consultée le 9 février 2007)
-- Human Rights Watch. « États-Unis : Négligence dans l’emploi des injections létales ». hcr.org [En ligne] (Lundi, 24 avril 2006) (Page consultée le 13 février 2008)