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jeudi, janvier 12, 2023

Une éthique du réel

Ce que j'aime dans cet essai, c'est d'abord que Nepveu n'y sépare jamais les observations sur la société québécoise, son histoire, sa littérature, des éléments autobiographiques les plus concrets : les différents lieux où il a vécu, les gens qui les habitaient, les édifices... « [L]e fait d’« avoir lieu », quand on parle des petits et grands événements ou de la pensée elle-même, suppose toujours également d’avoir un lieu, d’être situé non seulement dans le temps mais aussi dans un espace déterminé ». 

Nepveu raconte d'ailleurs que, jeune homme, il a ressenti un « brûlant besoin de réalité ». Son essai en témoigne bien. On y compte plus de cent occurrences des mots réel, réalité, qu'il semble utiliser comme de parfaits synonymes, ce qu'ils ne sont peut-être pas. 

Le réel dans cet essai me semble se répartir en trois espaces : « l'espace du dedans », pour reprendre le titre d'un recueil de poèmes de Henri Michaux ; le milieu de vie, l'environnement proche, sujet principal de cet essai, que l'auteur nous appelle à redécouvrir, suivant un engagement éthique ; et le lointain. Comme on le voit, ces espaces ne sont pas tous pourvus de spatialité, puisque le premier revêt un caractère intangible, « beaucoup plus difficile à définir et à préciser que l’objectivité du monde extérieur », mais non moins réel. Le plus important est que ces espaces sont intimement liés les uns aux autres ; il y a du lointain dans le monde environnant, comme il y a le « lointain intérieur », une formule que Nepveu emprunte à Michaux et qu'il décrit, à la suite d'Emily Dickinson, comme étant « là où les réalités nous atteignent intimement en devenant des signes et des images » (Dickinson : « Internal difference / Where the meanings are »). Le lointain ouvre à l'altérité, qui est inhérente à l'expérience humaine. L'auteur note avec à-propos qu'en français « l’absence de réaction ou d’intérêt pour une réalité quelconque se [dit] par l’absence de différence » : être in-différent. « [L]’expérience de la proximité ne peut commencer qu’à travers le sentiment qu’il y a du lointain dans ce qui se présente à mes sens. C’est alors seulement que le monde cesse de m’être in-différent ». 

À une telle importance accordée à la réalité, au monde proche, correspondra évidemment une poétique. La poésie a pour devoir, pour éthique, de découvrir ce qui est différent, autre. Elle engage le poète dans le monde concret, cette « multiplicité discordante de choses, de lieux et d’êtres ». Par là, elle revêt un caractère politique. Nepveu insiste sur ce point : la poésie n'est pas repli sur soi, mais au contraire ouverture, exploration des « géographies » proches. Son attention à ce qui est singulier, unique, ne rejette pas pour autant l'identité collective, le passé commun ; le paysage ne cache pas le pays. La « cohérence se cherche et peut se trouver dans une éthique altruiste, une conscience écologique, une action citoyenne, un sentiment aigu de la beauté ». 

C'est là où Nepveu, intellectuel de gauche (une étiquette qu'il n'emploie jamais), s'éloigne le plus des penseurs de droite, à la Mathieu Bock-Côté, qui refusent cette conception de l'identité proposée par des historiens tels que Gérard Bouchard et Paul-André Linteau, fondée sur le territoire, sur la pluralité, et défendent une identité qui cherche à « se définir d’en haut, sur le mode d’une injonction à l’adhésion ». Le récit du Canada français et du Québec que construisent ces penseurs « paraît désormais enlisé dans une répétition stérile qui suscite des sentiments peu inspirants : impatience de l’inachèvement, nostalgie du Grand Soir, dépression, et même régression du politique aux formes les plus banales et convenues du discours identitaire ». Nepveu croit « nécessaire et même vital de résister à une pensée qui confond stratégiquement le pluralisme et le multiculturalisme, la diversité et la négation de soi – qui tend à considérer l’identité comme un pur patrimoine à conserver ». Il en appelle au contraire à « la possibilité d’un rapport au territoire qui soit un rapport éthique à autrui, sur le plan collectif et politique », où nos « actes ont une extension et une signification territoriales ».

Cet essai est d'une grande richesse de réflexions. Écrit avec un sens de la mesure, de la retenue, de la nuance, un souci des réalités concrètes, hors de toute abstraction sèche, hors des clivages rigides.

 

Pierre Nepveu, Géographie du pays proche, Boréal (coll. « Papiers collés »), Montréal, 2022, 256 p. Édition numérique.

jeudi, janvier 12, 2012

Québec-Haïti

Depuis le temps que j’ai des préposées haïtiennes, j’ai pu remarqué les affinités entre le créole et le joual. Pas tant dans la musicalité, le créole ayant un rythme plus marqué, mais par certains mots : moué, mwen (en créole, en se prononce comme in en français) ; quin lé ben («  tiens-le bien »), ken ben li... Plus profondément, les deux langues sont nées de la pauvreté et de l’aliénation, ce qui aujourd’hui transparaît dans cette façon, commune aux Haïtiens et aux « Québécois », de se manifester de manière forte à travers le langage. Du moins est-ce ainsi que je le ressens.

La langue peut aussi devenir une question politique, comme nous le savons trop bien ici. Par exemple, cette interminable querelle entre tenants du français standard international et ceux que Lionel Meney appelle les endogénistes, tenants d’une langue standard québécoise distincte. (1) En Haïti, ils ont eu l’« authenticité, cette variante de l’indigénisme ». Je cite Le Cri des oiseaux fous, de Dany Laferrière :
Je suis imbibé de culture française  : raffinée, élégante, luxueuse, bien que la France ne soit pas bien vue en Haïti depuis quelque temps. La nouvelle génération veut retrouver ses racines. « Le  français est plutôt un carcan pour nous, disent mes copains. C’est une langue qui ne sert qu’à nous aider à grimper l’échelle sociale. On parle français pour faire savoir à notre vis-à-vis qu’on n’est pas n’importe qui. Maintenant, on veut autre chose d’une langue. Un rapport différent. Plus authentique. » Authenticité : le mot est lâché. Auparavant, le français ne servait qu’à bien montrer qu’on était allé à l’école, qu’on avait été formé par une culture universelle, qu’on était quelqu’un de civilisé. Maintenant, on veut autre chose. Quelque chose de plus proche de nous. On veut  aussi se retrouver entre nous dans une émotion vraie. On veut retrouver nos racines, notre  culture et d’abord notre langue. C’est le débat de ma génération. (2)
Plus que la langue, la politique, au Québec comme en Haïti, envahit tout l’espace culturelle. Toujours Laferrière :
Je veux respirer. J’étouffe, coincé entre mes camarades qui ne parlent que de la dictature et un pouvoir qui ne s’intéresse qu’à sa survie. (3) 
Dans un pays riche, le théâtre n’est que du théâtre, le cinéma est avant tout un divertissement, la littérature peut servir à faire rêver. Ici, tout doit servir à conforter le dictateur dans son fauteuil ou à le déstabiliser. La politique est le but de toute chose. Même moi, en ce moment,  je ne pense qu’à ça. Il n’y a pas moyen de sortir de ce cercle vicieux. (4)
Dans ce roman, Laferrière raconte les derniers moments de sa vie en Haïti. L’ironie du sort est que, lorsqu’il arrive ici en 1976, le pays traverse une crise politique, avec l’accession du PQ au pouvoir. Une crise qui aura durée une quarantaine d’années, durant lesquelles la politique a phagocyté tous les autres débats. Dans une de ses chroniques, justement intitulée «  Envie de partir  », Pierre Foglia exprime la même exaspération :
Au Québec on débat toujours de la même chose : de la séparation appréhendée du Québec. Quand on parle des immigrants, on ne parle pas des immigrants, on parle de fédéralisme et de séparatisme. Quand on parle de racisme, on ne parle pas de racisme, on parle de séparatisme et de fédéralisme. Quand on parle de banalisation de la Shoah, on parle encore de séparatisme et de fédéralisme. (5)
*

Il y a exactement deux ans, Haïti vivait une drame inimaginable. Mon cœur et mes pensées demeurent avec ce peuple qui a beaucoup à nous apprendre, et à qui on doit bien plus que l’on croit.
__________
(1) Antoine Robitaille. « L’entrevue - Lionel Meney ou le cauchemar des endogénistes ». Le Devoir, 22 février 2010.
(2) Dany Laferrière. Le Cri des oiseaux fous. Éditions du Boréal, Montréal, 2010, pp. 38-39
(3) Idem. P. 66
(4) Idem. P. 69
(5) Pierre Foglia. « Envie de partir » La Presse, jeudi 21 décembre 2000

dimanche, décembre 11, 2011

« Nos » sapins de Noël

Je reproduis ci-dessous ma réponse à un texte que ma cousine Nicole a lu sur Facebook, et avec lequel elle s’est trouvée en accord à un point tel qu’elle s’est empressée de l’envoyer à tous ses contacts. Vous trouverez le texte en question à la fin de ma réponse. Un bijou d’humanité incroyablement ancré dans la réalité.

Chère Nicole,

Puisque tu as eu l'amabilité de m'envoyer ce courriel rempli d'amour, permets-moi de te répondre.

Il est évident que la personne qui a mis ce texte sur Facebook était animée par de profondes valeurs chrétiennes. Tout en la lisant, je pensais au commandement : aime ton prochain comme toi-même. Ce n'est pas toujours facile d'aimer son prochain, surtout s'il est différent de nous, mais, en cette période des Fêtes, c'est un bonheur de constater qu'il y a des gens qui ont le cœur et l'intelligence d'aller au-delà des préjugés. C'est ça la magie de Noël !

J'aimerais attirer ton attention sur un passage de son texte particulièrement émouvant, quand elle dit :

« On vous donne tout ce dont vous avez besoin pour vous aider à vous intégrer ici même dans NOTRE PAYS. On vous donne un toit, de la nourriture, de l'argent, on vous inscrit à l'école pour apprendre la langue, on vous aide à acquérir de meilleures connaissances de NOTRE PAYS, vos études sont payées, afin de faciliter votre intégration sur le marché du travail. Mais à vous entendre... ce n'est pas encore ASSEZ ! »

Cette femme est tellement généreuse, tellement remplie d'amour qu'elle a donné sa job à un immigré. Et comme si ce n'était pas assez, elle l'a logé et nourri gratuitement, en plus de lui payer des études. Incroyable ! Et ce n'est pas tout. As-tu remarqué, elle dit : « On vous donne »... J'en déduis que, dans son village, probablement tout le monde fait la même chose. Wow ! On est loin de Hérouxville !

On est loin de Montréal aussi. Ici, à Montréal, où j'habite depuis 30 ans, je peux te dire que les immigrants, et il y en a beaucoup, on ne leur donne strictement rien. Pour payer leur loyer, nourrir leurs enfants, pour aider leurs frères, sœurs, parents, tantes et oncles restés au pays natal, ils doivent travailler comme des bêtes, pour des salaires souvent inférieurs au salaires des Montréalais, car les jobs bien rémunérées, les Montréalais essaient de les garder pour eux autant que possible. Je suis bien placé pour le savoir : toutes mes préposées viennent de pays étrangers ; les Canadiens français ne veulent pas d’une job aussi exigeante, payée seulement 13 $ de l’heure. Ça, c'est la réalité montréalaise ; en région, heureusement, c'est apparemment différent.

Pour comprendre la vie d'un immigrant, nous les Séguin, nous n'avons qu'à penser à la sœur de grand-maman Maria, qui, de New York, envoyait à sa famille à la Minerve des vêtements ayant des défauts de confection, invendables. L'histoire veut même que, des fois, c'est elle qui les rendait invendables ! Durant la seconde moitié du XIXe siècle, environ 800 000 Canadiens français ont quitté la misère des campagnes québécoises où ils ne voyaient aucun avenir, pour aller travailler dans les usines de textiles du nord-est des États-Unis. Ils n’ont pas eu la vie facile là-bas, ils ont été brimés, méprisés. Aujourd’hui, plus aucun descendant de ces immigrants ne parle le français ; ils ont tous été assimilés. Même scénario en Louisiane.

Tout immigrant a une double vie, une double responsabilité : ici et là-bas, au pays natal. Quand le téléphone sonne, et que c'est un appel « du pays », l'immigrant sait que ça va lui coûter cher : tel parent est tombé malade, il faut payer pour le faire soigner, ou bien c'est qu'il n'y a rien à manger, ou encore qu'il manque d'argent pour les études.

Parlant d'études, ce qu'il y a de frustrant pour les immigrants, c'est qu'ils sont en moyenne plus scolarisés que les Montréalais et qu'ils se retrouvent quand même avec les jobs les moins payantes. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est Statistique Canada. Et la raison est très simple : le Québec choisit, parmi les personnes qui veulent s'établir ici, celles qui ont une meilleure capacité à s'intégrer, c'est-à-dire celles qui parlent français et qui ont un diplôme. Mais apparemment, ça n'est pas suffisant. Malgré leur besoin urgent de travailler et leurs compétences, le taux de chômage chez les immigrants est de 12,5 %. Au sein de la communauté venant du Maghreb, c'est pire encore : le taux de chômage monte à 25 % ! Pourtant les Maghrébins parlent très bien français et sont reconnus pour être très scolarisés. Hélas ! ils sont musulmans, et là est le problème.

Dans le texte que tu nous a envoyé, la personne est très en colère parce que des Musulmans veulent l'empêcher de célébrer la Noël. Il faut la comprendre : elle et les gens de son village accueillent, avec beaucoup de générosité, ces Maghrébins dont personne ne veut, et en retour ces immigrants vraiment ingrats s'attaquent à leurs sapins de Noël !

La seule explication que je peux voir à cette malheureuse histoire, c'est que les gens de ce village sont tombés sur une bien mauvaise batch d'immigrants.

Je ne pensais pas qu'une telle chose pouvait arriver. Car j'ai connu pas mal de Musulmans à l'époque où j'étudiais à l'UQAM, et aucun d'eux n'avait de problème avec la Noël. Au contraire, ils aiment l'espèce de fébrilité qui s'empare de Montréal durant les Fêtes, et ils aiment beaucoup toutes ces lumières partout. Et ils fêtent eux aussi Noël, à leur façon. Ce sentiment est également partagé par ma préposée guinéenne, musulmane elle aussi.

Les gens de ce malheureux village ont été extraordinairement malchanceux. Ils sont tombés sur les seuls Musulmans anti-Noël du Québec !

En terminant, j'aimerais quand même soulever un point qui demande à être éclairci. Le texte dit : « Vous quittez vos pays parce que la guerre, la haine, la mort y règnent ». D’abord, la haine n’épargne personne, elle est partout, en Afrique aussi bien que dans un trou xénophobe comme Hérouxville. Ensuite, lorsque des gens fuient leur pays parce que leur vie est en danger, alors ils sont considérés comme des réfugiés. Si leur statut de réfugiés est confirmé par l'État, après quelques années, alors ils peuvent obtenir leur résidence permanente, puis leur citoyenneté, et alors ils entrent dans la catégorie des immigrants. Les réfugiés sont peu nombreux et représentent un cas particulier. La très grande majorité des personnes qui veulent s'établir au Québec ont d'autres raisons, notamment économiques, comme les Canadiens français autrefois.

C'est dommage, Nicole, que tu n'aies pas le nom de cette personne qui a mis ce texte sur sa page Facebook. J'aurais aimé lui répondre, la remercier de ce beau témoignage qui va si bien avec l'esprit des Fêtes.

Je t'envoie mes vœux de Noël dans quelques jours.

Profite bien de ton sapin !

Bisous.

Luc

*

Je suis athée et je ne fais pas chier le peuple avec ça... ce n'est pas parce que je ne crois pas en Dieu que je dois mettre de côté les traditions et les valeurs qu'on m'a apprises. La fête de Noël n'est pas une RELIGION... mais un ÉVÉNEMENT !

Noël existe depuis que le monde est monde... et n'est-ce pas en Israël que le tout a commencé ?

Vous quittez vos pays parce que la guerre, la haine, la mort y règnent. Vous venez vous établir ici dans NOTRE PAYS, pour pouvoir fuir tout ça et vivre heureux, en santé et à l'abri de tout ça.

On vous donne tout ce dont vous avez besoin pour vous aider à vous intégrer ici même dans NOTRE PAYS. On vous donne un toit, de la nourriture, de l'argent, on vous inscrit à l'école pour apprendre la langue, on vous aide à acquérir de meilleures connaissances de NOTRE PAYS, vos études sont payées, afin de faciliter votre intégration sur le marché du travail. Mais à vous entendre... ce n'est pas encore ASSEZ !

Moi c'est à vous que je dis C'EST ASSEZ... assez de vouloir changer nos traditions et nos coutumes, assez de brimer nos droits et libertés parce que c'est contraire à votre religion, assez de nous traiter de racistes parce qu'on aime pas votre façon de faire.

Pourquoi venez-vous dans notre pays si c'est pour tenter de le changer à l'image du pays que vous avez fuit ?

C'est nous qui vous offrons l'hospitalité, alors à vous de vous conformer à nos traditions et nos coutumes. Lorsqu'un étranger s'établit dans votre pays, il doit se convertir à vos traditions, à vos coutumes et celui qui ne les respecte pas... peut être passible de mort... dans certains pays. Et nous QUÉBÉCOIS devrions vous laissez [sic] tout changer sans rien dire ?... ASSEZ C'EST ASSEZ !

Retournez dans votre pays si nos traditions et nos coutumes vous déplaisent tant que ça... vous me faites chier à vouloir tout changer... ça suffit osti... RESPECTEZ NOS VALEURS !

Vos femmes peuvent aller vôter [sic] en portant le voile, vous porter [sic] vos armes sur vous, on vous a donné des espaces pour prier... MAINTENANT CALICEZ NOUS LA PAIX AVEC NOËL...

Si on veut mettre un sapin de Noël on va en mettre un, si on veut décorer la ville entière pour Noël, on va le faire. Si on a envie de crier NOËL partout on va le crier, si nos enfants on envie de parler de Noël à l'école, ils vont le faire...

RESPECTEZ NOUS SI VOUS VOULEZ QU'ON CONTINU [sic] À VOUS RESPECTER...

Qui sont les plus racistes d'après-vous ?... VOUS... musulmans, juifs et les autres... car vous voulez changer notre image !... Un raciste est une personne qui n'aime pas les gens d'une autre nationalité... n'est-ce pas une forme de racisme ce que vous faites ?

Réfléchissez dont [sic] avant de vouloir brimer NOTRE PAYS !

jeudi, mai 05, 2011

Un moment historique

Nous venons de vivre un moment historique. En une journée, la carte électorale a été complètement chamboulée. Le Bloc québécois et le Parti libéral du Canada (PLC) ont quasiment été rayés de la carte. Le ROC (Rest of Canada) a placé le Parti conservateur au pouvoir pour les quatre prochaines années ; dit autrement, pour la première fois dans l'Histoire du Canada, un parti accède à la majorité en ne faisant élire que six députés au Québec. Comme en 1993, le Québec a déterminé quel parti formerait l'opposition officielle ; à l'époque, il s'agissait du Bloc, aujourd'hui, du NPD. Le résultat de ce scrutin peut donc être vu, une fois de plus, comme l'affirmation politique de notre identité propre.

Mais je ne crois pas en revanche qu'il s'agisse d'une adhésion massive aux idées de gauche, même si adhésion il y a. Beaucoup de gens n'ont pas voté POUR le NPD, mais contre les libéraux, une fois de plus, contre Harper dont les idées, la gouvernance et la froideur, euh... refroidissent les Québécois, et contre le Bloc, usé par 20 ans de règne sur le Québec. Ensuite, beaucoup de gens n'ont pas voté pour le NPD, mais pour son chef, Jack Layton, très apprécié. Ces trois facteurs expliquent en grande partie le résultat que l'on connaît.

Pour les souverainistes, il s'agit du pire résultat électoral depuis 1970. Le Bloc a perdu son statut de parti à la Chambre des communes et le financement qui l'accompagne, avec lequel il aidait aussi le PQ. Il est difficile de ne pas interpréter ce désaveu -- cruel, il faut le dire -- du Bloc, après tant d'années de dévouement à la cause du Québec, comme un recul important de l'option souverainiste. Le temps nous dira si nous avons affaire ici à un sursaut d'humeur ou s'il s'agit d'un mouvement profond. Pour ma part, je crois plus en cette dernière hypothèse. Le mouvement souverainiste est habité depuis longtemps par une crainte : celle de n'être que le produit de la seule génération des baby-boomers. Or, justement, -- mais cela devra être confirmé -- il semble que ce soit surtout les jeunes qui aient voté pour le NPD.

Un chose est sûre : l'électorat québécois est devenu imprévisible, instable, signe que des tiraillements profonds sont à l'oeuvre. En ce sens, le résultat du 2 mai doit être mis en lien avec la montée fulgurante de l'ADQ en 2007, ainsi que le schisme qui a cours présentement au sein du PQ entre une droite qui s'en éloigne (Bouchard, Legault, Facal, par exemple), et une gauche « résiduelle » qui aura à montrer en quoi elle se distingue de Québec Solidaire dans la mesure où son engagement à tenir un référendum n'est plus crédible. Le taux record d'approbation qu'à obtenu Pauline Marois -- qui n'est pas reconnu pour son activisme référendaire -- de la part des militants indique peut-être que ceux-ci jouent leur va-tout, pressentant confusément que la fin d'un rêve approche. Ce qui ne veut pas dire nécessairement que le projet souverainiste soit à l'agonie ; mais les structures politiques qui l'ont porté, de même que la rhétorique de confrontation qui l'a exprimé ont vraisemblablement fait leur temps. 

Tout n'est donc pas nécessairement perdu pour les souverainistes. Surtout que ce vote massif en faveur du NPD pourrait  en fait constituer la dernière chance du fédéralisme au Québec. Après avoir rejeté les libéraux de Trudeau à la faveur des conservateurs de Brian Mulroney en 1984, trois ans après la « nuit des longs couteaux », puis rejeté ces mêmes conservateurs en 1993 à la faveur du Bloc (suite aux échecs de Meech et de Charlottetown), le dévolu jeté aujourd'hui sur le seul parti non encore entaché par l'Histoire, le parti de Jack Layton, s'il devait s'avérer décevant, pourrait précipiter l'événement tant attendu. L'affaiblissement du poids politique du Québec, qui n'a jamais été aussi évident, pourrait favoriser un tel dénouement.

L'avenir nous dira quel scénario se réalisera, mais pour l'heure nous assistons vraisemblablement à un réalignement politique majeur selon l'axe gauche-droite, au dépens du Bloc et du PLC, lesquels incarnaient l'axe souverainisme-fédéralisme. Le PLC, qui a pendant 40 ans mené la lutte aux « séparatisses », sous l'impulsion des figures de P. E. Trudeau et Jean Chrétien, qui fut LE parti canadien, celui qui a historiquement défini les valeurs, l'identité du Canada, le PLC n'a plus d'avenir. Le centre du spectre politique, où celui-ci avait l'habitude de gouverner, a été déserté par l'électorat qui s'est polarisé. Il s'agit d'une évolution majeure. Si la gauche, où maintenant se retrouve malgré lui le PLC, ne se réorganise pas, plus précisément si PLC et NPD ne fusionnent pas, les conservateurs auront de belles années devant eux.

mercredi, octobre 27, 2010

Allons prier au moratoire Saint-Joseph

Guy Laliberté, du haut de sa sagesse milliardaire, a parlé : « Les gaz de schiste, ça nous préoccupe, surtout que la Fondation One Drop mise sur l'accès à l'eau potable. Il ne faut pas être sourd ou aveugle. Présentement, je suis persuadé que nous n'avons pas toute l'information nécessaire pour prendre une décision ». (1) Il ne réclame pas pour autant un « moratoire », mot politiquement très chargé ces temps-ci et qu’évitera un homme appartenant à l’élite détentrice du pouvoir.

N’empêche que son intervention publique est la bienvenue. L’exploitation des gaz de schiste demande de grandes quantités d’eau, sans parler du risque élevé de contamination des eaux de surface par les bassins de rétention peu sécuritaires. (2) Or, présentement le gouvernement n’a aucune idée de la quantité d’eau que contiennent les nappes phréatiques du Québec. (3) Pour connaître l’état de nos ressources aquifères, il faudrait que le ministère de l’Environnement en fasse l’inventaire exhaustif, ce qui n’est pas pour demain. À moins d’un miracle.

Allons tous prier au moratoire Saint-Joseph.

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(1) Ian Bussières. « Gaz de schiste : Guy Laliberté plonge dans le débat ». cyberpresse.ca, 27 octobre 2010 (page consultée le 27 octobre 2010)

(2) Voir le reportage de Jean-René Dufort (« Gaz de schiste – Infoman ») sur ces bassins de surface où s’accumulent les eaux contaminées par les produits toxiques utilisés pour fracturer le shale (et non le schiste).

(3) Louis-Gilles Francoeur. « Gaz de schiste - Les réserves d'eau seraient menacées ». Le Devoir, 15 octobre 2010 (page consultée le 27 octobre 2010)

mercredi, octobre 13, 2010

La ministre Normandeau à Tout le monde en parle

Lors de son passage à Tout le monde en parle, la ministre des Ressources naturelles, Nathalie Normandeau, a joué à fond la carte nationaliste, quelque chose comme : pourquoi on se donnerait pas la chance historique d'exploiter une ressource abondante qui nous profitera à nous, Québécois, comme on l'a fait avec l'hydroélectricité ?

La comparaison avec l'hydroélectricité est assez malvenue puisque cette ressource a été nationalisée dans les années 1960. Or, les gaz de shale vont demeurer la propriété des entreprises qui ont obtenu pour une bouchée de pain les droits d'exploitation. La ministre trompe les Québécois quand elle présente cette dépossession comme une appropriation de « notre » ressource.

Son argument pour justifier le coût dérisoire des droits est de la même eau : les entreprises québécoises sont jeunes et n'ont pas encore les moyens financiers de payer des droits élevés. Ah oui ? Les entreprises qui ont obtenu les droits sur les gaz de schiste ne sont pourtant pas toutes québécoises. Talisman Energy, par exemple, est une multinationale albertaine dont les revenus en 2009 ont dépassé les sept milliards de dollars.

Cette idée que la ministre voudrait bien nous enfoncer dans le crâne (pourquoi pas au moyen d'un forage, tiens !), cette idée que les Québécois doivent s'approprier leur ressource, fait l'impasse sur une réalité toute simple : le marché de l'énergie est déréglementé et mondialisé ; les entreprises qui détiennent les droits sur les ressources du sous-sol québécois peuvent en disposer à leur guise, en vendre une petite partie sur le marché local et exporter le reste. D'ailleurs le ministre des Finances lui-même, Claude Bachand, admet cet possibilité. (1)

L’animateur de Tout le monde en parle a trouvé Normandeau solide. Moi, impudente

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(1) Charles Côté. « Gaz de schiste: le ministère des Finances envisage l'exportation ». cyberpresse.ca, 13 octobre 2010 (page consultée le jeudi 14 octobre 2010)

vendredi, septembre 17, 2010

La vermine

Juste avant que j’attrape ce foutu rhume carabiné… On dit : attraper, mais c’est plutôt le rhume qui nous attrape. C’est vivant cette vermine ! Tellement vivant que j’ai cru que j’allais en crever. Mais ce n’était qu’une fausse alerte. Me voilà de retour, au lit certes, mais tout de même capable de lire les journaux sur l’Internet.

Juste avant que j’attrape le rhume, disais-je, il était beaucoup question des panneaux de signalisation routière que le gouvernement Charest veut remplacer au plus vite à la grandeur du Québec. Il y en a 400 000 ; une bagatelle de 700 millions. Et pourquoi tant de hâte ? Pour « accommoder une population vieillissante » (1) qui pourraient avoir de la difficulté à lire les panneaux actuels. Réjouissons-nous d’avoir un gouvernement si accommodant. Comme par hasard, le service chargé de la fabrication de ces panneaux vient d’être cédé au secteur privé. (2)

De retour de l’hôpital, qu’est-ce que je lis ? Les gaz de schiste par-ci, les gaz de schiste par-là, des hommes d’affaires qui se frottent les mains, André Caillé qui nous prend pour des valises (3) et un gouvernement libéral qui, une fois de plus, couche avec l’industrie. Et la plus pute de toutes, la ministre des Ressources naturelles, qui nous dit que si nous voulons conserver nos garderies à sept dollars, eh ben il faut faire des « choix judicieux » : ce sera les gaz de schiste. (4) Car il faut voir plus loin que le bout de son nez, il faut penser à l’avenir, notre système de santé, nos services sociaux, ce dont nous sommes, nous petites gens, manifestement incapables.

Si bien lancée, Normandeau ne s’est pas arrêtée là. Les gaz de schiste, c’est comme la belle époque de René Lévesque et du développement de l’hydroélectricité, dit-elle. Remarquez, elle n’est pas aller jusqu’à évoquer la nationalisation de cette ressource. Trop dangereux. Explosif. Les gaz de schiste doivent d’abord profiter au secteur privé, quelques entreprises québécoises qui prospectent le sous-sol québécois depuis une dizaine d’années, et des multinationales d’Alberta et d’ailleurs qui éventuellement vont les avaler. Nos ressources gazières sont essentiellement destinées à l’exportation. Le marché de l’énergie n’a pas de frontières, le pétrole et le gaz se vendent sur les places boursières, l’acheteur peut être chinois ou brésilien. La ministre Normandeau sait très bien cela, mais le mot d’ordre du gouvernement et de l’Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ), c’est de nous bullshiter jusqu’au « consensus ».

Ce qui me tue, c’est l’effronterie de la manœuvre, le mépris qui lui est sous-jacent. Les ficelles sont si grosses, pour ne pas dire grossières : du personnel politique au plus haut échelon passe d’urgence au service du lobby gazier, (5) des firmes de relations publiques sont enrôlées, quatre « consultations » publiques sont lancées de front alors que le BAPE -- le seul organisme consultatif à pouvoir mener un tel débat au nom de l’intérêt de tous les Québécois – de son côté a reçu un mandat biaisé, limité à quatre mois alors qu’il lui faudrait plusieurs années. (6)

Cette fin de semaine, c’est justement la fin de semaine Nettoyons la Terre. Une bonne occasion de nous débarrasser de nos déchets politiques et de cette vermine affairiste et cupide qui menace la santé démocratique du Québec.

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 (1) Fabien Deglise. « Panneaux neufs : une manne de 700 millions pour le privé ». Le Devoir, 4 août 2010. (Page consultée le 15 septembre 2010)

(2) Fabien Deglise. « Transports Québec - Tomber dans le panneau du vieillissement ». Le Devoir, 5 août 2010. (Page consultée le 15 septembre 2010)

(3) Pierre Foglia. « Les valises ». cyberpresse.ca, 2 septembre 2010.

(4) Alexandre Shields. « Gaz de schiste : Normandeau fait vibrer des cordes sensibles ». Le Devoir, 15 septembre 2010. (Page consultée le 15 septembre 2010)

(5) Antoine Robitaille. « Un gouvernement en crise - Les schistes, une filière libérale ? ». Le Devoir, 3 septembre 2010. (Page consultée le 15 septembre 2010)

(6) Louis-Gilles Francoeur. « Deux experts se prononcent - Le BAPE : un mandat atrophié ». Le Devoir, 4 septembre 2010. (Page consultée le 15 septembre 2010)

mercredi, juin 23, 2010

Vingt ans après l'échec de Meech. Grosse fatigue

Une commémoration bien québécoise cette semaine : celle d’un échec. Il y a vingt ans, l’accord du lac Meech devenait « l’échec du lac Meech ». Moi-même, je me souviens, j’y étais opposé. Quand le député manitobain Elijah Harper a fait déraillé le processus de ratification de l’accord, j’ai poussé un grand « yes sir ! » bien senti. J’y voyais un événement favorable à la souveraineté du Québec que je croyais, à l’époque, encore possible. J’attendais, pour reprendre les mots de René Lévesque, notre « rendez-vous normal avec l’Histoire ». Ce rendez-vous n’a jamais eu lieu. De 1980 à 1995, nous avons donc vécu l’échec du premier référendum, puis l’échec de Meech, puis le rejet de l’entente de Charlottetown, puis l’échec d’un second référendum sur la souveraineté. Que peut bien vouloir dire aujourd’hui ce vers de Miron : « Un jour j’aurai dit oui à ma naissance » ? Plus rien. Le statut du Québec au sein du Canada demeure problématique. Mais, aussi bien, son rapport au monde. Qui sommes-nous ? Quelle est notre pertinence ? Que voulons-nous ? Être heureux avec notre nouveau iPad ? Si ce n’est que cela, alors pourquoi défendre notre langue ? Pourquoi freaker sur la question du voile islamique ? Que voulons-nous au juste préserver, perpétuer ?

Ces questions n’ont rien de rhétorique. Elles nous habitent comme des fantômes. Les fantômes d’un peuple qui se meurt à lui-même et au monde. Au point où désormais il doute de la plus fondamentale des évidences, celle d’être un peuple. Cette régression s’accompagne d’une perte implacable du pouvoir politique, lequel se concentre de plus en plus à Ottawa.

Une idée communément admise -- et si rassurante -- veut que l’échec de Meech et celui de Charlottetown aient consacré la victoire du statu quo. Il n’y a pas de statu quo possible. Le Canada continue d’évoluer suivant sa dynamique propre, vers un État unitaire, centralisé, indifférent à la spécificité québécoise et aux revendications qui découlent du désir – évanescent il est vrai – de la préserver. Il y a trois ans, le groupe TSX (qui détient la bourse de Toronto) achetait la bourse de Montréal, une transaction que certains médias ont pudiquement appelé « fusion ». Aujourd’hui, le gouvernement Harper s’entête à vouloir créer, contre l’avis de tous les experts, une commission des valeurs mobilières unique, au lieu des dix commissions provinciales actuelles, une attaque si brutale à l’autonomie des provinces que le gouvernement Charest a porté l’affrontement devant la Cour d’appel du Québec. Parallèlement, Harper, avec l’appui des libéraux de Michael Ignatieff, s’apprête à passer la loi C-12 qui ajoutera 30 nouvelles circonscriptions aux 308 que compte actuellement le pays : 18 iront à l’Ontario, 7 à la Colombie-Britannique, 5 à l’Alberta et… aucune au Québec. Rappelons que c’est le Québec qui, aux dernières élections, a empêché le Parti conservateur d’obtenir une majorité à la Chambre des communes. Il s’agit donc pour Harper de faire en sorte de pouvoir désormais se passer de nos votes, une stratégie qui profitera aussi au Parti libéral du Canada. Pour occulter notre marginalisation, à laquelle participent sans broncher les quelques députés québécois des deux principaux partis fédéraux, il sera désormais interdit d’utiliser l’expression « Québécois de service » à la Chambre des communes.

Dans cette même perspective, il faut aussi rappelé le jugement controversé rendu par la Cour suprême du Canada, lequel a invalidé la loi 104 qui interdisait le recours aux « écoles passerelles » au Québec.

Ces quelques exemples n’ont pour but que d’illustrer les conséquences de notre démission collective, de notre régression dans la recherche d’un bonheur individuel, axé plus que jamais sur la consommation infantilisante, aliénante et dénuée de sens. Vingt ans après l’échec de Meech, notre refus de faire des choix affirmés qui nous définissent et nous ouvrent au monde, nous place en position vulnérable, défensive, face aux choix des détenteurs du pouvoir.

C’est peut-être là, dans cet démission, qu’il faut voir l’expression de ce que Hubert Aquin appelait, il y a plus de quarante ans déjà, notre  « fatigue culturelle ».

dimanche, février 14, 2010

Quitter Haïti

Patrick Lagacé a fait parler de lui dernièrement. On lui reproche un texte écrit à son dernier jour en Haïti, un texte critique envers le peuple haïtien, et entaché de préjugés. (1) J'ajouterais quant à moi : écrit par un homme profondément heurté, secoué par ce qu'il a vu, et qui cherche mentalement à sortir de là, à s'en sortir.

Mais, voilà : il ne suffit pas de quitter Haïti pour qu'Haïti nous quitte.

Moi-même, dans le confort de mon appartement, j'ai des moments d'émotions. La poitrine nouée tantôt par le chagrin, tantôt par la colère, l'indignation et la volée d'insultes.

Comme dimanche passé, en écoutant Tout le monde en parle.

Gaétan Barrette, président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), y explique qu'en taxant davantage les bouteilles d'eau, les hot-dogs et la gomme balloune, le gouvernement se donnerait les moyens de financer « l'expertise » à sa juste valeur. Pas seulement l'expertise des médecins spécialistes, non, non, qu'allez-vous chercher là ! Toutes les expertises ! Celle des « professeurs », des « infirmières » et des... « aidants naturels ».

Arrêt sur image. Au moment de prononcer cette énormité, le Dr Barette tourne son regard vers Chloé Saint-Marie qui a la politesse de ne pas lui répondre. Mais elle a un mouvement du corps, un mouvement qui ne dure qu'une seconde, mais que le montage souligne dans un plan rapproché : elle ne la trouve pas drôle. Elle qui consacre sa vie à lutter pour la cause des aidants naturels, voilà que cette cause, devant un million de téléspectateurs, est détournée au profit d'une petite caste en quête de légitimité. Tabarn... !

Si l'expertise n'est pas financée selon les attentes de la FMSQ – qui réclame la parité, rien de moins, avec les spécialistes canadiens – eh bien elle va s'en aller ailleurs. Où ? Pourquoi pas à Vancouver, tiens, une si belle ville. Les salaires y sont aussi très élevés. D'ailleurs, c'est de là que nous vient ce propos de Pierre Foglia :

Robin et Carline « [s]ont ici depuis deux ans. Le paradis. Ne s'ennuient pas du froid, mais s'ennuient beaucoup des garderies à 7 dollars, des hypothèques raisonnables, des universités subventionnées, du transport scolaire. À Vancouver, pas d'autobus scolaire, il faut laisser les enfants à un service de garde qui les mènera et les récupérera... 1000 $ par mois. Le paradis, mais vont quand même retourner à Trois-Rivières cet été ». (2)

Le Dr Barrette ne semble pas s'intéresser beaucoup à cette réalité. Pas plus qu'à cette réflexion d'un professeur de l'Université de Montréal qui a voté contre un mandat de grève : « Ce n'est pas un rejet des principes, mais étant donné le contexte économique, il faut faire preuve de modération, a-t-il affirmé. On n'a pas les salaires des médecins spécialistes, mais on n'a pas de si mauvais salaires non plus ». (3)

Le président de la FMSQ ne s'intéresse pas beaucoup à l'actualité.

Comment dit-on gros crisse de mangeux d'marde en créole ?

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(1) Patrick Lagacé. « Haïti, malade de ses charades ». cyberbresse.ca [En ligne] (Samedi, 30 janvier 2010) (Page consultée le 14 février 2010)

(2) Pierre Foglia. « La flamme ». cyberbresse.ca [En ligne] (Vendredi, 12 février 2010) (Page consultée le 14 février 2010)

(3) Lise-Marie Gervais. « Université de Montréal - Les professeurs refusent la grève ». Le Devoir [En ligne] (Mercredi, 10 février 2010) (Page consultée le 14 février 2010)

Sur le même sujet :

– « Le vide ». Mercredi, 3 février 2010

A lire aussi :

– Jean-Paul Mari. « Haiti. Le cauchemar des hommes en blanc ». Le Nouvel Observateur [En ligne] (Semaine du jeudi 25 février 2010) (Page consultée le 5 mars 2010)

– Michel David. « L'odeur de la poudre ». Le Devoir [En ligne] (Samedi, 20 mars 2010) (Page consultée le 28 mars 2010)

jeudi, décembre 17, 2009

La tranquille certitude de la ministre Courchesne

Le Parti libéral du Québec est corrompu. La cause est entendue et il n'y a, ma foi, plus grand chose à en dire. Reste la sentence, qui sera prononcée au prochain scrutin.

J'ai tout de même trouvé assez savoureux, lors d'un point de presse le 2 décembre dernier, l'aveu involontaire de la ministre Courchesne : « Vous savez aussi bien que moi qu'il y a beaucoup, moi, je dirais [que] la majorité des entreprises privées soutiennent tous les partis politiques ». (1) Et comme pour s'enfoncer encore un peu plus, elle a ensuite répété le commentaire en anglais.

Commentaire qui n'a rien d'un lapsus inopportun, mais tout d'une tranquille certitude... contraire à la loi. Celle-ci en effet ne permet que les dons individuels d'argent, jusqu'à un maximum de 3000 $ par individu, par année.

Inutile de dire que M. le directeur général des élections a froncé les sourcils. Surtout que c'est la deuxième fois qu'un ministre libéral se compromet ainsi.

Dans la masse des révélations des dernières semaines, ce fait anecdotique a le mérite de nous confirmer que Mme Courchesne sait très bien, tout comme ses collègues, où aller chercher les 100 000 $ qu'elle est tenue d'apporter au PLQ à chaque année. (2)

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(1) Presse canadienne. « En bref - Courchesne devra s'expliquer ». Le Devoir [En ligne] (Mardi, 15 décembre 2009) (Page consultée le 17 décembre 2009)

(2) Presse canadienne. « Financement du PLQ : les ministres donnent l'exemple ». Le Devoir [En ligne] (Vendredi, 11 décembre 2009) (Page consultée le 17 décembre 2009)

Sur le même sujet :

Presse canadienne. « Financement du Parti libéral du Québec - Normandeau défend les pratiques ». Le Devoir [En ligne] (Mardi, 9 mars 2010) (Page consultée le 9 mars 2010)

lundi, décembre 07, 2009

Une très bonne question

« Au sein de la députation libérale, on se dit que mieux vaut susciter la grogne populaire en écartant la tenue d'une enquête publique que de renoncer au pouvoir pendant dix ans à la suite de l'enquête. C'est la leçon qu'on tire de la commission Gomery et des malheurs des libéraux fédéraux depuis.

» On se dit aussi que Gérald Tremblay a fini par gagner ses élections même s'il a fermé les yeux pendant des années sur la collusion dans l'industrie de la construction. » (1)

Ces deux paragraphes, tirés du Devoir, résument tout ce que j'ai lu depuis un mois sur le gouvernement Charest. Les faits sont accablants, et les médias nous en apportent de nouveaux à chaque jour. Les derniers en date concernent le marchandage de places en garderie. Véritable système de corruption, c'est-à-dire d'avilissement :

« Le milieu des garderies n'est pas réputé riche. Que tant de propriétaires de garderies donnent de l'argent à un parti politique, c'est déjà étonnant. Que plusieurs d'entre eux, en plus, obtiennent des permis après avoir fait des dons importants, alors qu'ils n'avaient jamais contribué auparavant, cela l'est encore plus.

» Lorsqu'une famille donne 24 000 $ en six ans (ça fait 4000 $ par année, ce qui est beaucoup au Québec) à un parti et obtient quatre permis de garderie, il est permis de poser des questions.

» Lorsque dans une région comme Lanaudière, 70 % des garderies ayant obtenu des permis appartiennent à des donateurs du parti au pouvoir, il est aussi légitime de soulever une ou deux questions.

» Idem lorsque des entreprises obtiennent un permis après que leur projet de garderie eut reçu une évaluation médiocre du ministère de la Famille. » (2)

Remarquez, il fallait s'y attendre. Le PLQ, contrairement à Québec Solidaire ou au PQ de 1976, n'est pas porté par un programme politique visionnaire, par des idéaux, voire même, par le souci du bien commun. Le parti de Charest tire sa force – entendez : sa richesse – de la somme des intérêts particuliers qu'il conjugue, de ses accointances historiques avec le milieu des affaires. La preuve a contrario de cet état de fait : Charest a démis en février 2006 son ministre de l'Environnement, Thomas Mulcair, pourtant très populaire, afin de calmer certains collègues ainsi que certains élus municipaux et promoteurs immobiliers, tous fort courroucés de constater que les lois environnementales seraient désormais appliquées. (3)

Ajoutez à ce péché originel du PLQ le fait qu'il est au pouvoir depuis 2003, qu'il vient de remporter une troisième élection d'affilée – du jamais vu depuis Duplessis – et qu'il fait face, au parlement, à une opposition affaiblie en quête de crédibilité.

Dans un tel contexte de pourrissement, le pouvoir sert avant tout à l'enrichissement du parti et des amis du régime. Je cite à nouveau l'article du Devoir :

« D'ailleurs, presque sept ans après avoir pris le pouvoir, le PLQ est une formidable machine à collecter de l'argent. L'an dernier, le parti de Jean Charest a encaissé 10 millions. C'était une année faste, car c'était une année d'élections. Mais bon an, mal an, le PLQ récolte entre sept et neuf millions, soit le double du PQ. On se demande ce que fait le PLQ avec autant d'argent, surtout quand on pense que les dépenses électorales des partis au Québec ne peuvent excéder 3,8 millions et que les élections ont lieu habituellement tous les quatre ans. »

Voilà une très bonne question.

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(1) Dutrisac, Robert. « Québec - Le pari de l'entêtement ». Le Devoir [En ligne] (Samedi, 5 décembre 2009) (Page consultée le 7 décembre 2009)

(2) Marissal, Vincent. « Poupongate ou pur hasard ? ». Cyberpresse [En ligne] (Jeudi, 3 décembre 2009) (Page consultée le 7 décembre 2009)

(3) Francoeur, Louis-Gilles. « Environnement - Mulcair victime de son bilan et de sa pugnacité ». Le Devoir [En ligne] (Mercredi, 1er mars 2006) (Page consultée le 7 décembre 2009)

A lire aussi :

– « Pourrissement ». 27 novembre 2008

mercredi, décembre 17, 2008

Sapin de Noël

Je n’ai jamais compris pourquoi le sapin de Noël avait été renommé « sapin des Fêtes ». Un ami musulman à qui je posais la question n’y comprend rien lui non plus : lui-même fête Noël ! Cette idée universellement stupide n’a pu venir que de gens déconnectés de la réalité des immigrants dont plusieurs sont chrétiens incidemment.

Un article du Devoir, signé par l’anthropologue Daniel Baril, contribuera, je l'espère, à dissiper ce malentendu. Je cite :

Le mot Noël n’a rien de spécifiquement chrétien ni même de religieux au sens actuel du terme. Le mot a deux étymologies possibles. La première serait une contraction du latin natalis (naissance), tiré de natalis dies sol invictus, le « jour natal du Soleil invaincu ». (Noël semble loin de natalis, comme l’a souligné Hubert Laforge dans ces pages, mais on connaît d’autres mots ayant subi des transformations semblables, notamment patella, qui a donné poêle.)

Bien avant l’apparition du christianisme, cette fête était célébrée chez les Romains le 25 décembre, date à laquelle correspondait le solstice d’hiver avant la réforme du calendrier par Jules César. Cette fête du Soleil invaincu était celle de Mithra et a été christianisée au IVe siècle après que l’empereur Constantin eût imposé le christianisme comme religion d’État. Le natalis dies dont il est question dans Noël ne réfère donc pas à la naissance de Jésus, comme le pensent plusieurs, mais à celle de Mithra. Voilà ce que les dictionnaires ne précisent pas.

Une autre origine possible est le terme gaulois noio (nouveau) combiné au grec hel (soleil), ce qui donne noio hel pour nommer le jour du solstice. Que l’on adopte l’une ou l’autre des étymologies, Noël nous renvoie, dans les deux cas, aux fêtes du solstice d’hiver. Même les Vikings s’adonnaient à des festivités à l’approche de ce moment de l’année, festivités appelées yul ; dans les langues scandinaves d’aujourd’hui, Noël se dit Yul, mot que l’on retrouve aussi dans l’anglais classique comme dans le terme yul log, la bûche de Noël.

Coutume celtique

Quant au sapin de Noël, il nous viendrait des Celtes. Plus de 1000 ans avant le christianisme, les Celtes décoraient un sapin (symbole de vie) avec des fruits et des fleurs lors du solstice d’hiver. La pratique serait passée au christianisme par les Alsaciens qui en avaient maintenu la tradition. Mais ce n’est qu’au XIXe siècle que le protestantisme allemand l’a adopté alors que le catholicisme ne s’y est résigné qu’au XXe siècle. Jusqu’aux années 40, l’Église catholique considérait encore le sapin de Noël comme une pratique païenne condamnable. Il est pour le moins paradoxal qu’on attribue aujourd’hui au sapin de Noël un caractère trop catholique !

Ce que certains chrétiens fêtent le 25 décembre, c’est la Nativité. Le fait qu’il subsiste deux termes pour désigner cette date montre qu’il y a là deux dimensions. Les fêtes de familles, les partys de bureau, les festins, les décorations, les échanges de cadeaux et les beuveries sont liées à Noël et n’ont rien à voir avec le Jésus de la crèche. Aujourd’hui, Noël est souligné même au Japon et il faut y voir l’effet de la commercialisation plutôt que celui des missionnaires. Malgré la christianisation des fêtes du 25 décembre, la Nativité n’est en fait pas parvenue à éclipser les fêtes carnavalesques héritées des Saturnales romaines et des réjouissances celtes. De la même façon que Mithra est tombé dans l’oubli, le père Noël a éclipsé le sens religieux de la fête. ¹

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¹ Baril, Daniel. « Noël n'a rien de religieux, le sapin non plus ». (Mardi 16 décembre 2008) (Page consultée le 16 décembre 2008)

lundi, mars 12, 2007

Désir d'« achèvement » au fond de la conscience québécoise

Dans le Devoir de cette fin de semaine, Louis Cornellier citait le sociologue Jacques Beauchemin :

« La victoire du PQ, écrit-il, est loin d'être acquise et, le cas échéant, la perspective d'un référendum gagnant ne l'est pas plus. S'il accorde néanmoins son vote au PQ, c'est simplement qu'il veut signifier, par ce petit geste et ‘ par-delà toutes les considérations stratégiques du monde, [...] le vieux désir d'achèvement qui est au fond de la conscience historique québécoise ’ et qu'il se sent ‘ le devoir de prolonger ’ » (1)

Que j’aime cette phrase : le vieux désir d'achèvement qui est au fond de la conscience historique québécoise. Surtout ce mot : achèvement, du verbe achever, qui veut dire : « Apporter le dernier élément nécessaire pour que se réalise pleinement un état, un fait », mais aussi, tiens, tiens : « Porter le coup de grâce à (une personne, un animal) » (Petit Robert).

Ce mot, donc, résume à lui seul le dilemme québécois : souveraineté ou fédéralisme, affirmation collective et assomption d’une indenté nationale, ou minorisation, dissolution dans la totalité canadian.

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(1) Cornellier, Louis. « Les intellectuels rejettent le populisme adéquiste et le conservatisme libéral ». Le Devoir [En ligne]. (Samedi le 10 et dimanche le 11 mars 2007) (Page consultée le 12 mars 2007)