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vendredi, octobre 13, 2023

Hubert Reeves (1932-2023)

Le ciel de ma petite vie vient de perdre son étoile polaire.
 
Mon idole Hubert Reeves s'est éteint aujourd'hui.
 
J'allais avoir vingt ans en 1985 quand j'ai lu Patience dans l'azur. Le titre est tiré d'un poème de Paul Valéry dont, page 17, je lus l'extrait suivant, mémorable :
Patience, patience,
Patience dans l’azur !
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr !
Dans cet essai, devenu un classique de la vulgarisation scientifique, je découvrais que les atomes de mon corps, les atomes de matière, vivante ou inerte – sauf certains atomes légers – ont été fabriqués dans les étoiles, il y a des milliards d'années. Je découvrais que l'univers a une histoire, celle de la matière qui s'organise, de la « soupe » de particules qui suit le Big Bang, jusqu'à l'émergence de la conscience humaine capable de s'interroger sur elle-même et sur le monde.

À partir de là, je n'ai plus regardé la voûte étoilée de la même façon et, par conséquent, ma propre existence s'en est trouvée radicalement transformée. Dans le vide laissé par mon athéisme naissant venait se loger une conscience nouvelle, qui me liait désormais à la totalité de l'univers en devenir. Pour la première fois, je m'ouvrais avec émerveillement, parfois avec angoisse, à un sentiment qui, aujourd'hui, est au cœur de ma vie : le sentiment de mystère.
 
J'ai lu par la suite Poussières d'étoiles, Malicorne, Le Banc du temps qui passe, où, chaque page, je communiais à un esprit ouvert, patient, désintéressé, humble, rigoureux, honnête, qui nous invite à ne pas chercher, à travers les pseudosciences, des réponses simples, immédiates et définitives, mais à savourer la sagesse, l'émerveillement des questions. C'est en séparant rigoureusement science et croyances que nous nous donnons la possibilité de nouvelles découvertes qui vont approfondir nos connaissances et, par là, le sentiment de mystère qui est au fondement de notre humanité.
 
Aujourd'hui, autant les pseudosciences prolifèrent, autant la bonne vulgarisation est abondante. Pour ma part, outre Les années lumière, dont je suis un auditeur fidèle, j'admire particulièrement le travail de vulgarisation d'Étienne Klein, de David Louapre et d'Aurélien Barrau. Ils sont les continuateurs de l'œuvre de Reeves. Par eux, comme par l'unique fenêtre de ma chambre, la lumière entre dans ma vie.
 
 


 

samedi, juillet 01, 2023

Louis Gauthier (1944-2003)

Mort de l'écrivain québécois Louis Gauthier (1944-2023).
 
Un fantôme de plus.
 
Gauthier a été ma première découverte littéraire, c'est-à-dire, survenue alors que la littérature commençait à devenir pour moi une dimension de l'existence. J'avais peut-être dix-neuf ans, un ami m'avait prêté Les Aventures de Sivis Pacem et Para Bellum (1970), le « livre le plus lu en fumant un joint », dixit Pierre Foglia. Roman parodique, débridé, en effet, sabordage littéraire que le narrateur des Grands légumes célestes vous parlent (1973) résumera, trois ans plus tard, ainsi : « Ah ! celui-là ne s'en était pas sorti, je peux le dire, je l'avais complètement massacré. Je l'avais rendu méconnaissable. Les gens se trompaient, se méprenaient sur son compte, le rangeaient dans leur bibliothèque sous la rubrique papier de toilette. Un livre dont je suis fier ».
 
Mon attachement à cet écrivain méconnu, à l'humour particulier, ne s'est depuis jamais démenti. Son œuvre présente deux modalités d'expression : d'abord humoristique, parodique (Anna, Les Aventures de Sivis Pacem et Para Bellum, Les Grands légumes célestes vous parlent), puis, après le référendum de 1980, mélancolique (Voyage en Irlande avec un parapluie, Le Pont de Londres, Voyage au Portugal avec un Allemand) ; entre ces deux séries, un roman de transition : Souvenir du San Chiquita.
 
Or, ces modalités sont les deux facettes d'une même réalité, d'une même impossibilité, que Gauthier n'a jamais cessé d'explorer, jusqu'au silence. La question posée sera toujours la même : comment être original ? comment ne pas répéter ce qui a déjà été écrit (dit, fait) par d'autres ? Comment être authentique ? Qu'est-ce qui fonde l'identité ? Qu'est-ce qu'être québécois ? C'est par cette, ou ces questions que je suis né à moi-même ; aujourd'hui encore, elles me définissent.
 
Vous remarquerez, tous les titres cités plus haut reprennent des clichés, des lieux communs. Du coup, je pense à Laferrière. Chez lui, le cliché, aussi très présent, est un vecteur d'énergie, et renvoie à l'art naïf, à une expérience positive du monde. Chez Gauthier, rien de tel ; l'exubérance, l'énergie du cliché se retourne contre la littérature, puis, se vidant, s'épuisant, contre le narrateur lui-même, qui, malgré ses voyages, ne trouve pas d'issue à son mal-être.
 
Les romans de Gauthier me font aussi penser à ceux de François Blais (1973-2022), son héritier spirituel. Même esprit parodique, même lucidité féroce, pour paraphraser Emil Cioran. L'issue : le silence pour le premier, le suicide pour le second.
 
Mais l'écriture de Gauthier me semble plus resserrée, précise, dépouillée, d'une grande maîtrise. Je joins à ce billet deux pages tirées des Grands légumes célestes vous parlent, en espérant vous donner le goût de (re)lire cet auteur sous-estimé.
 


Référence : 
Louis Gauthier, Les Grands légumes célestes vous parlent, précédé de Le Monstre-mari, Montréal, Cercle du livre de France, 1973, 153 p.

mardi, mai 11, 2021

Serge Bouchard (1947-2021)

Serge Bouchard se raconte dans une série produite par l’Université Laval, Les possédés et leurs mondes. Sept épisodes. Ne cherchez pas ici les effets de caméra, les montages savants. Série à très petit budget. Un seul plan, absolument statique. Mais Bouchard est là. Quel personnage ! 
 
Un futur « remarquable oublié ». Un défricheur, un libre penseur. Dès son enfance dans le Pointe-aux-Trembles industriel et pollué, il se rêvait en ermite, dans une cabane, parmi les épinettes ; ou en gardien de but des… Red Wings de Détroit ! Son idole ? Pas Maurice Richard : Tim Horton ! Plus tard, ses curiosités intellectuelles : les Innus, qui n’intéressaient personne ; les routiers, dont personne ne voyait ce qu’ils pouvaient bien avoir à dire. Après les événements de Ristigouche, en 1980, pas un anthropologue ne voulait travailler avec la police ; lui, il a accepté. Même sur le plan de la théorie anthropologique, il est sorti des rangs. Jamais il n’a été un penseur installé, assis sur un savoir confortable, routinier. Toujours, la vie de travailleur autonome, la vie à contrat, la vie, point. C’est-à-dire une certaine précarité. Lui qui est né dans une famille pauvre, dans un quartier pauvre, Pointe-aux-Trembles, « à l’est de tout ce qui existe », le voilà en 1998, à cinquante ans, après mille et un contrats, sur le bord de la faillite. Incroyable ! Tel est le prix de l’indépendance.
 
Son amour des camions lui vient, dès l’enfance, d’un père et d’oncles qui vivaient de la route, métier qui lui a été strictement interdit. Il s’est bien repris. D’abord, vers la fin des années 1970, en voyageant durant deux ans avec des « truckers » – baie James, nord de l’Ontario, Manitoba – en vue d’une thèse qui s’intitulerait Nous autres, les gars de truck : Essai sur la culture et l’idéologie des camionneurs de longue-distance dans le nord-ouest québécois. Puis, derrière le volant de son auto, sur les longues routes d’Amérique, qu’il a parcourues pendant quarante ans, à la rencontre des gens, des cultures, du passé oublié, refoulé, dont les traces discrètes surgissent ici et là. Un homme de terrain, un homme à hauteur d’homme. 
 
Mais ce qui l’intéressait surtout, c'est l’imaginaire. Tous ses écrits nous y ramènent. C’est que, dans ce monde ici-bas, le moindre objet, dès qu’il a vécu, se charge d’imaginaire, d’existence, devient dense, manifeste sa présence sacrée, et se met à parler. Bouchard n'a cessé de nous rappeler « l’efficacité symbolique de nos rapports aux objets, à la vie, à la mémoire ».
 
Pour moi, surtout, il est comme ces explorateurs canadiens-français du XVIIIe dont il a tant parlé, ce Jean-Baptiste Faribault, par exemple, qui fut « un passeur culturel, un créateur de mondes ». Et le monde dans lequel il m’a fait plonger, c’est celui de l’Amérique des peuples autochtones, du métissage, de l'extraordinaire diversité culturelle qui régnait ici avant la création du Canada.
 
Aujourd’hui, il peut à nouveau prendre un café avec sa Marie-Christine tant aimée, piquer une jasette avec son vieil ami Bernard Arcand, ou avec Rémi Savard qu’il tenait en haute estime. Ou entouré d’Innus, fumant la pipe avec Mathieu Mestokosho, léger dans ses volutes d’éternité.
 
 
Références : 

Serge Bouchard, Le Moineau domestique, Montréal, Boréal (coll. « Boréal compact »), 2021, 208 p.
Serge Bouchard, Les Yeux tristes de mon camion, Montréal, Boréal (coll. « Papiers collés »), 2016, 216 p.