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mardi, février 01, 2022

La troisième extinction

J'étais de ceux qui croient que l'homme primitif, celui d'avant la révolution agricole survenue il y a 12 000 ans, vivait en harmonie avec la nature. Préjugé complètement erroné. Selon Yuval Noah Harari, les preuves paléontologiques indiquent clairement qu'à partir de la « révolution cognitive » d'homo sapiens, il y a environ 70 000 ans, notre espèce a été une véritable catastrophe pour la biodiversité et l'équilibre des écosystèmes. 

Voilà ce que nous apprend cette excellente bédé, qui reprend le titre de l'essai de l'auteur consacré au même sujet : Sapiens.

« Les plus durement touchés furent les gros animaux à fourrure. Au moment de la révolution cognitive, la planète hébergeait autour de deux cents genres de gros mammifères terrestres de plus de cinquante kilos. Au moment de la révolution agricole, une centaine seulement demeurait. » Homo sapiens provoqua l'extinction de près de la moitié des grands animaux de la planète, bien avant d'inventer la roue, l'écriture ou les outils de fer.

Plus en détail, voici le parcours : de l'Afrique à l'Indonésie, puis, de là, la traversée jusqu'à l'Australie, il y a quelque 50 000 ans, moment où se produisit une extinction massive sur ce continent (exit le lion marsupial, le kangourou géant, et le diprotodon) ; puis, vers le nord, homo sapiens extermine les populations de mammouths, et ce, jusqu'en Amérique du Nord où il a traversé il y a quelque 16000 ans, décimant alors, dans sa progression vers le sud, des rongeurs de la taille d'un ours, des troupeaux de chevaux et de chameaux, des lions géants, des chats à dents de cimeterre, des paresseux terrestres géants qui pesaient jusqu'à huit tonnes et pouvaient mesurer jusqu'à six mètres de haut ! En 2000 ans, l'Amérique du Nord perdit trente-quatre de ses quarante-sept genres de gros mammifères, et l'Amérique du Sud, cinquante sur soixante. S'éteignirent également des milliers d'espèces de petits mammifères, de reptiles et d'oiseaux, et même d'insectes et de parasites. Toutes les espèces de tiques du mammouth disparurent avec ce dernier. Dans les Caraïbes, ce phénomène à été plus tardif. Par exemple, à Cuba et sur l'île d'Ayiti, des fèces pétrifiées de paresseux terrestres ont été trouvées, qui dataient d'environ 7000 ans – exactement l'époque où les premiers humains réussirent à coloniser ces deux grandes îles.

Dans le Pacifique, la principale vague d'extinction commença il y a environ 3500 ans, quand homo sapiens colonisa les îles Salomon, Fidji et la Nouvelle-Calédonie. Directement ou indirectement, ils tuèrent des centaines d'espèces  d'oiseaux, insectes, escargots et autres faunes locales. De là, la vague progressa vers l'est, le sud et le nord, au coeur du Pacifique, supprimant sur son passage la faune unique de Samoa et de Tonga, il y a 3200 ans... Des Marquises, il y a 2000 ans... De l'île de Pâques, des îles Cook et d'Hawaii, il y a 1500 ans... Et, pour finir, de Nouvelle-Zélande, il y a 800 ans, où la mégafaune et 60% des espèces d'oiseaux disparurent en deux siècles.

Des désastres écologiques semblables se produisirent sur les îles qui parsèment l'océan arctique, la Méditerranée, l'Atlantique et l'océan indien. À Madagascar, les oiseaux-éléphants et les lémurs géants, comme la plupart des autres gros animaux, disparurent subitement voici 1500 ans, précisément à l'arrivée de l'homme.

Il y a 70 000 ans, homo sapiens cohabitait avec six autres espèces humaines. Or, elles ont toutes disparu après la révolution cognitive et la lente expansion territoriale de nos ancêtres. Harari ne nous dit pas que ces derniers sont responsables du sort des nos « cousins » du genre homo, faute de preuves suffisantes, mais, au vu de ce qu'ont subi des milliers d'autres espèces, il y a pour le moins une forte présomption de culpabilité !

Évidemment, ce dont nous parle cette bédé passionnante, ultimement, c'est nous, aujourd'hui. De nos ancêtres à nous, il n'y a pas rupture, mais continuité. La vague d'extinction actuelle est la troisième provoquée par notre espèce...


Harari, Yuval Noah, Daniel Casanave et David Vandermeulen, Sapiens. La Naissance de l'humanité, Paris, Albin Michel, 2020, 245 p.

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