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lundi, décembre 23, 2024

Variations sur un thème #3

 Un peu à la manière des « accouplements » de Benoît Melançon, voici deux variations sur un thème. Quid des femmes sur la route ?

Catherine Mavrikakis, Sur les routes, Héliotrope, Montréal, 2024, 126 p. Édition numérique.

« Il est bien évident que les femmes sont souvent exclues du road trip. On n’a qu’à penser au film Thelma & Louise pour sentir combien, même si la route est signe de liberté pour les femmes, il y a des dangers pour elles quand elles décident de la prendre. »

Kamel Daoud, Houris, Gallimard (coll. « Blanche »), Paris, 2024, 416 p. Édition numérique.

« La route, c’est mal pour une femme, tu sais, c’est maléfique et surtout, elle te prend ton honneur et ta réputation ; c’est la pire des choses que d’écouter la route pour une femme. La pire de toutes, crois-moi ! »

vendredi, août 09, 2024

Variations sur un thème #2

Un peu à la manière des « accouplements » de Benoît Melançon, voici deux variations sur un thème. Ici, il s'agit du thème de la littérature comme production de la classe dominante.

Édouard Louis, cité dans Jean-Philippe Pleau, Rue Duplessis, Montréal, Lux, 2024, 328 p. Édition numérique.

« Mon écriture est une guerre contre l’invisibilité. Souvent, dans les médias, on lit à propos d’un livre ou d’un film que c’est une œuvre formidable parce que rien n’est dit, que tout est à peine effleuré. C’est comme s’il y avait une valeur esthétique au fait de ne rien dire ; comme s’il y avait une valeur esthétique du silence. Et moi j’ai toujours pensé que cette valeur esthétique du silence était due au fait que la littérature est une arme des classes dominantes. Évidemment, les classes dominantes ont intérêt à ce qu’on ne raconte pas exactement la réalité, parce que sinon c’est trop gênant, c’est trop dérangeant et ça nous forcerait à nous interroger sur la réalité. »

Louis Gauthier, Voyage au Portugal avec un allemand, Montréal, Fides, 2002, p. 131.

« Monsieur Frantz prétend qu'il n'y a pas d'art révolutionnaire. Que l'art est toujours récupéré par la bourgeoisie. En fait, non, c'est pire, l'art n'est pas récupéré par la bourgeoisie, l'art tend de lui-même à la bourgeoisie. L'art est civilisé, courtois et satisfait, même lorsqu'il se prétend révolté, anarchiste, antisocial. L'art, par définition, est policé et mis en scène. La littérature n'est pas la vie, le mot n'est pas la chose. Monsieur Frantz ne craint pas, lui, la banalité de l'existence. »

mardi, août 09, 2022

Variations sur un thème #1

À la manière des « accouplements » de Benoît Melançon, voici ma première variation sur un thème, celui de la conscience de classe.

Céline, Louis-Ferdinand, Nord, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2011 (1960). Livre numérique.

« [L]e vrai rideau de fer c'est entre riches et les miteux... les questions d'idées sont vétilles entre égales fortunes... l'opulent nazi, un habitant du Kremlin, l'administrateur Gnome et Rhône, sont culs chemises, à regarder de près, s'échangent les épouses, biberonnent les mêmes Scotch, parcourent les mêmes golfs, marchandent les mêmes hélicoptères, ouvrent ensemble la chasse, petits déjeuners Honolulu, soupers Saint-Moritz !... et merde du reste !... babioles ! galvaudeux suants trimards, mégotiers, revendicateurs, à la niche ! »

Dawson, Caroline, Là où je me terre, Montréal, remue-ménage, 2020. Livre numérique.

« Après avoir gravi tous les échelons, j’arrivais en haut de la montagne dans un monde dont la violence symbolique me sautait aux yeux. Les voitures étincelantes et les souliers toujours propres de ceux qui en descendaient. Les vêtements pastel, immaculés, qui matchent. Les postures de ballerines des filles, l’aisance verbale des garçons, les dents droites et l’accent d’école privée. La disponibilité intellectuelle, la richesse du vocabulaire. La grâce, cette décontraction des corps. Les têtes avec des vraies coupes de cheveux, les bijoux discrets, la peau impeccable. Les corps parfaitement épilés avec des méthodes durables et efficaces. Les mains sans imperfections et les ongles sans saletés. Les marques sur les accessoires et jamais sur les corps. L’assurance inébranlable que le monde leur appartenait. Ils avaient bien raison »

Ernaux, Annie, Les Armoires vides, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2013 (1974). Livre numérique.

« Les personnes bien ont une voiture, des porte-documents, un imper, les mains propres. Ils ont la parole facile, n'importe où, n'importe comment. Au guichet de la poste, haut : « C'est incroyable ! Nous faire attendre ainsi ! » [...] Les femmes bien, je les regarde encore plus, elles sont toutes particulières, la coupe de cheveux, le tailleur, des bijoux, discrètes, pas un mot plus haut que l'autre. Elles ne bavachent pas dans la rue, elles font leurs courses dans le centre, avec de grands paniers au bout du bras. La légèreté, voilà, et impeccables, propres. »

Éric Vuillard, Une sortie honorable, Paris, Actes Sud, coll. « Un endroit où aller », 2022. Livre numérique.

« [S]i l’on voulait vraiment être épouvanté, il faudrait pouvoir pénétrer en silence dans le bureau où causent Eisenhower et Dulles, il faudrait se dissimuler sous les tapis de Sullivan & Cromwell, afin d’entendre ce qu’on raconte en coulisses, afin de surprendre les dialogues décontractés des frères Dulles, afin de les entendre parler librement, sans pudeur, et c’est là, dans cet espace éthéré, thermostable, immunisé, hors du monde, réfractaire aux images, où il est interdit de prendre des notes, comme si tout, hormis le virement scrupuleux de leurs dividendes, devait s’effacer, échapper à l’Histoire, c’est là, entre les épais sandwichs à la mortadelle dont raffolait Foster, et le verre de Schweppes que dépose en souriant la secrétaire, entre un remerciement poli et un coup de fil rapide à un collaborateur, entre le classement mécanique d’un dossier et un échange franc, direct, sur les intérêts américains en Afrique, que fut médité ce dont le maccarthysme n’est au fond que la façade incorrecte, médiatique, que fut orchestré et sciemment mis en place le mécanisme de la guerre froide qui amena le monde au bord du Chaos »