Rechercher dans ma chambre

mardi, décembre 26, 2023

Mon année culturelle 2023

Quand je considère les essais lus cette année, je me rends compte que plusieurs d'entre eux nous invitent à réinvestir la réalité. Alors que le monde bascule dans le déni, le délire, cet appel me semble plus que salutaire.

Tout a commencé en janvier, avec l'excellent Géographies du pays proche, où Pierre Nepveu nous convie à une « éthique de la proximité », qui consiste à s'ouvrir au monde autour de soi, que nous soyons à la ville ou à la campagne, à porter sur nos réalités proches un regard neuf, curieux, déshabitué, sensible à l'étrangeté qui ne manque pas alors d'apparaître. Bref, nous dit-il, ayons « l'œil américain ». L'expression n'est pas de lui ; il cite le titre d'un ouvrage de Pierre Morency qui a été un pur bonheur de lecture ! Morency, poète et ornithologue, nous parle, à sa manière unique, d'oiseaux, de mammifères, de plantes, c'est-à-dire de ce monde naturel dont nous faisons partie, quoi que nous en pensions. Quelques jours auparavant, les Confessions animales, de Serge Bouchard, avaient donné le ton, dans cet essai où notre anthropologue national donne la parole à l'ours, au chevreuil, au huard, et tant d'autres animaux qui peuplent notre histoire, notre imaginaire. Du grand Bouchard ! Un livre que chaque foyer québécois devrait avoir, tout comme L'Œil américain, bien en vue sur une étagère, à côté du Petit Robert. À l'automne, je suis revenu à Morency, après avoir (enfin !) trouvé sur le Web Lumière des oiseaux, dont j'avais lu – il y a une trentaine d'année ! – une critique mémorable de Réginald Martel. Puis, pour conclure l'année, ce fut le remarquable Têtes de linotte, du biologiste Louis Lefebvre ; un ouvrage de vulgarisation absolument passionnant, où l'auteur nous révèle par mille exemples l'intelligence des oiseaux, leur étonnante capacité d'innovation, comparable, pour certaines espèces, à celle des primates.

Je tiens aussi à souligner, parmi les essais lus, Baldwin, Styron et moi, de Mélikah Abdelmoumen, et Le XIXe siècle américain, de Mylène Desautels, où celle-ci se penche sur quelques grandes figures de l'histoire des États-Unis. Ces deux ouvrages ont en commun une certaine sensibilité de gauche, ainsi qu'un regard toujours soucieux de faire valoir la complexité des choses, un regard ouvert, prudent, honnête, tourné vers la réalité.

Côté fiction, la mort de Philippe Sollers, puis de Louis Gauthier et Hubert Reeves, ont influencé mes lectures. Sollers, considéré comme un écrivain de droite, n'a pas la meilleure réputation en France. Une vie divine m'a pourtant séduit, qui mêle une lecture de l'œuvre nietzschéenne au récit personnel d'un alter ego de l'auteur, sur un ton léger, vivant, rythmé par les assonances, les allitérations ; un roman qui se lit avec les oreilles, pour le plaisir, qui réconcilie, ouvre à la vie, un roman « de l'esprit qui toujours dit oui ».

La période fin janvier, début février, a été particulièrement heureuse ; coup sur coup, quatre excellents romans : La Décision, de Karine Tuil (phrases assenées, comme écrites sous une tension constante, justesse et précision des observations psychologiques, vraisemblance des situations), Mille secrets, mille dangers, roman autobiographique d'Alain Farah, Que notre joie demeure, qui a valu le Médicis à Kevin Lambert, et l'étonnant Mélasse de fantaisie, de Francis Ouellette.

Voici l'ensemble de mes lectures (et visionnements) de l'année :

Janvier : Confessions animales (S. Bouchard) (E) (5), Géographie du pays proche (P. Nepveu) (E) (9), L'Œil américain (P. Morency) (E) (16), L'Œil du maître. Figures de l'imaginaire colonial québécois (D. Giroux) (E) (21), La Jeune fille à la tresse (F. de Luca) (Rn) (24), La Décision (K. Tuil) (Rn) (28) ; février : Mille secrets, mille dangers (A. Farah) (RA) (5), Que notre joie demeure (K. Lambert) (Rn) (12), Mélasse de fantaisie (F. Ouellette) (Rn) (18), Mangeclous (A. Cohen) (Rn) (26) ; mars : L'Écriture ou la vie (J. Semprun) (A) (6), Parlons travail (P. Roth) (E) (13), Histoire d'une vie (A. Appelfeld) (RA) (18), Des jours d'une stupéfiante clarté (A. Appelfeld) (Rn) (22) ; avril : Lire et détruire (E. et J. Coen) (F) (1), La Génération lyrique (F. Ricard) (E) (8), Lost in translation (S. Coppola) (F) (9), Pour en finir avec la question juive (L'être ou l'être pas) (J.-C. Grumberg) (T) (11), Matière à contredire (É. Klein) (E) (14), En salle (C. Baglin) (Rn) (17), Mes amis (E. Bove) (Rn) (28) ; mai : Morel (M. Raymond Bock) (Rn) (6), Les Larmes de saint Laurent (D. Fortier) (Rn) (16), Une Vie divine (P. Sollers) (Rn) (31) ; juin : Des mots sans-culottes (H. Walter) (E) (6), Vies minuscules (P. Michon) (R) (15), Paludes (A. Gide) (Rn) (20), Médium (P. Sollers) (Rn) (25), Centre (P. Sollers) (Rn) ; juillet : Voyage au Portugal avec un Allemand (L. Gauthier) (Rn) (r) (4), Les Grands légumes célestes vous parlent (L. Gauthier) (Rn) (r) (8), Tous nos corps (G. Gospodínov) (CT) (12), Le Roitelet (J.-F. Beauchemin) (Rn) (16), The Fabelmans (S. Spielberg) (F) (19), L'Homme sans passé (A. Kaurismäki) (F) (21), Candide (Voltaire) (CP) (r) (23), Jacques le Fataliste et son maître (Diderot) (RP) (29) ; août : Le Nageur (P. Assouline) (B) (15), Le Garçon qui voulait dormir (A. Appelfeld) (Rn) (22), Un Homme qui dort (G. Perec) (Rn) (r) (26) ; septembre : Salut Galarneau ! (J. Godbout) (Rn) (r) (1), Le XIXe siècle américain. De la déportation des Autochtones à la guerre civile (Desautels, Mylène) (E) (4), Baldwin, Styron et moi (M. Abdelmoumen) (E) (7), L'Échiquier (J.-P. Toussaint) (RA) (21), Le Joueur d'échecs (S. Sweig) (En) (23), Lettres à un jeune poète et autres lettres (R. M. Rilke) (L) (28) ; octobre : Lumière des oiseaux (P. Morency) (Rt) (17), Je n'aurai pas le temps (H. Reeves) (A) (25) ; novembre : L'Avenir d'une illusion (S. Freud) (E) (2)), L'Inquiétante étrangeté (S. Freud) (E) (8), Synapses (S. Brousseau) (CT) (12), Encabanée (G. Filteau-Chiba) (R) (14), Tête de linotte ? (L. Lefebvre) (E) (25) ; décembre : Chaque Blessure est une promesse (S. Brousseau) (RA) (8), Le Salon (O. Lalo) (Rn) (14), Le Petit Chose (A. Daudet) (Rn) (26).

Légende : Les chiffres entre parenthèses indiquent la date de fin de lecture ou de visionnement ; B : Biographie ; BD : bande dessinée ; BL : beau livre ; CP : conte philosophique ; CT : courts textes ; D : documentaire ; E : essai ; F : film ; FA : film d'animation ; J : journal ; L : lettres ; N : nouvelles ; P : poésie ; r : relecture ou revisionnement ; RA : récit ou roman autobiographique ; RB : récit biographique ; Rt : récit ; Rn : roman ; RP : roman philosophique ;  RS : récit de soi ; T : pièce de théâtre.


vendredi, octobre 13, 2023

Hubert Reeves (1932-2023)

Le ciel de ma petite vie vient de perdre son étoile polaire.
 
Mon idole Hubert Reeves s'est éteint aujourd'hui.
 
J'allais avoir vingt ans en 1985 quand j'ai lu Patience dans l'azur. Le titre est tiré d'un poème de Paul Valéry dont, page 17, je lus l'extrait suivant, mémorable :
Patience, patience,
Patience dans l’azur !
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr !
Dans cet essai, devenu un classique de la vulgarisation scientifique, je découvrais que les atomes de mon corps, les atomes de matière, vivante ou inerte – sauf certains atomes légers – ont été fabriqués dans les étoiles, il y a des milliards d'années. Je découvrais que l'univers a une histoire, celle de la matière qui s'organise, de la « soupe » de particules qui suit le Big Bang, jusqu'à l'émergence de la conscience humaine capable de s'interroger sur elle-même et sur le monde.

À partir de là, je n'ai plus regardé la voûte étoilée de la même façon et, par conséquent, ma propre existence s'en est trouvée radicalement transformée. Dans le vide laissé par mon athéisme naissant venait se loger une conscience nouvelle, qui me liait désormais à la totalité de l'univers en devenir. Pour la première fois, je m'ouvrais avec émerveillement, parfois avec angoisse, à un sentiment qui, aujourd'hui, est au cœur de ma vie : le sentiment de mystère.
 
J'ai lu par la suite Poussières d'étoiles, Malicorne, Le Banc du temps qui passe, où, chaque page, je communiais à un esprit ouvert, patient, désintéressé, humble, rigoureux, honnête, qui nous invite à ne pas chercher, à travers les pseudosciences, des réponses simples, immédiates et définitives, mais à savourer la sagesse, l'émerveillement des questions. C'est en séparant rigoureusement science et croyances que nous nous donnons la possibilité de nouvelles découvertes qui vont approfondir nos connaissances et, par là, le sentiment de mystère qui est au fondement de notre humanité.
 
Aujourd'hui, autant les pseudosciences prolifèrent, autant la bonne vulgarisation est abondante. Pour ma part, outre Les années lumière, dont je suis un auditeur fidèle, j'admire particulièrement le travail de vulgarisation d'Étienne Klein, de David Louapre et d'Aurélien Barrau. Ils sont les continuateurs de l'œuvre de Reeves. Par eux, comme par l'unique fenêtre de ma chambre, la lumière entre dans ma vie.
 
 


 

lundi, septembre 11, 2023

« Un éternel et salvateur ébranlement »

Cet essai porte sur l'identité et l'appropriation culturelle, deux thèmes intimement liés l'un à l'autre. Deux thèmes dont l'actualité souligne le caractère éminemment politique

Sur le plan identitaire, Abdelmoumen, fille d'un père tunisien et d'une mère saguenéenne, québécoise de naissance ayant développé des racines jusqu'en France, nous montre comment la société a de la difficulté à appréhender le métissage, la mixité, comment l'individu aussi bien que l'institution veulent nous réduire à des identités clairement définies, fixes, arrêtées, semblables à des « fiches signalétiques » : voilà une Blanche, voilà une Noire, et là, une Arabe (confondue avec une Musulmane)... Les catégories utilisées ne rendent pas compte de la diversité du monde réel et, finalement, lui porte atteinte. Ce mot même de diversité, qui devrait recouvrir l'ensemble de la société, « dans toutes ses différences », incluant aussi les personnes appartenant à la « majorité », à la « norme » à partir de laquelle se mesure les différences
, ne désigne en fait que la catégorie des « racisés ».

Le ton d'Abdelmoumen n'est pas revanchard, amer ou cynique. Écorchée par les préjugés, sa démarche ne nous convie pas moins à une éthique d'ouverture à l'Autre, d'écoute, de remise en question des certitudes, hors de tout jugement péremptoire. D'abord chercher à comprendre, à ressaisir les complexités. Cette éthique basée sur l'empathie, elle nous en raconte la parfaite incarnation dans l'amitié improbable, et pourtant indéfectible, entre les écrivains James Baldwin et William Styron, le premier petit-fils d'esclave, le dernier petits-fils de propriétaire d'esclaves.

C'est Baldwin qui a encouragé Styron à se lancer dans l'écriture des Confessions de Nat Turner, à aller, lui, le Blanc, jusqu'à se mettre à la place de Turner, dans sa peau. Un des cas les plus célèbres d'appropriation culturelle, l'autre grand thème de cet essai. Le roman a évidemment suscité des réactions de colère, notamment celles qui ont mené à la publication de William Styron’s Nat Turner : Ten Black Writers Respond. Mais voilà le nœud du problème : cette réponse de dix écrivains noirs a sombré dans l'oubli, alors que le roman de Styron est entré dans l'Histoire. Hasard ?

Dans la foulée de la polémique, Baldwin a organisé en mai 1968 un débat, devant public, entre deux de ses amis : Styron lui-même, et l'Afro-Américain Ossie Davis. Vers la fin de ce débat, Davis a cette réplique, brillante, si juste et émouvante :

« Je vais dire les choses très simplement. Si j’ai surréagi, je ne m’en excuse pas. Je continuerai de surréagir tant que le racisme existera et que mes enfants seront en danger. Ce qui me gêne dans le Nat Turner de Bill Styron, est qu’il vient d’un Blanc. C’est illogique, mais en même temps, ça ne l’est pas. Car, en effet, pourquoi ne l’ai-je pas créé moi-même, si je l’aime tant, ce Nat Turner ? D’une certaine façon, c’est ma faute. D’une autre façon, ça ne l’est pas et ça a rapport avec ma position dans cette société. Monsieur Styron a écrit, exprimé, ce qu’il avait le profond besoin d’exprimer. Depuis son point de vue, sa place et sa culture. Il ne m’a pas nourri de la version de la chose dont j’avais besoin. Sans doute ne le pourrait-il pas. Ça n’a rien à voir avec sa capacité ou non de se mettre à la place de Nat Turner. Évidemment qu’il en est capable. Il faut pour cela de l’empathie et ça, il n’en manque pas. Mais nous devons reprendre le contrôle sur nos récits, notre culture, nos symboles. Et même si dans notre désir de reprendre le contrôle, nous semblons rustres, et bruyants, même si nous écrivons dix essais contre vous, même si nous faisons toutes les erreurs du monde, vous devez nous laisser faire, nous laisser être fiers que des personnes, qui ont si longtemps été traitées comme des enfants, des sous-hommes, se lèvent et prennent leurs responsabilités. Et peut-être bien qu’ainsi nous pourrions, aujourd’hui, commencer à créer quelque chose qui soit à nous et que ce sera votre tour, dans dix ans, de ne pas avoir le choix de le lire, de le voir, et de l’entendre. »
Abdelmoumen cite à deux reprises cette réplique dans son essai. Réplique qui rappelle à tous les Styron, les Robert Lepage de ce monde, l'importance de toujours être conscients de la place sociale, historique, depuis laquelle ils parlent, et la place depuis laquelle l'Autre parle. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle Abdelmoumen d'emblée nous raconte ses origines, son parcours, les éléments, les expériences qui composent sont identité, afin que nous puissions comprendre la place depuis laquelle elle parle, cette place, à la fois unique et partagée, qui donne sens à sa parole.

Pour moi, là est la grande leçon de cet essai qui a éclairé ma réflexion. Je sais désormais où me situer dans le débat entourant les spectacles controversés du célèbre metteur en scène Robert Lepage, SLAV et Kanata. La réplique d'Ossie Davis m'a ramené à mon sentiment profond d'empathie pour ces groupes infériorisés – ici, noirs, autochtones – qui cherche à faire entendre leur parole, à s'approprier leur histoire, à définir eux-mêmes le sens de leur vie. Et le mot de Baldwin, soulignant que chaque côté a raison, a ses raisons, a éclairé mon sentiment ambivalent ;  Abdelmoumen y fait écho, dans le péritexte de son essai : 

« Parfois, on a pour seul choix de se tenir en équilibre entre deux positions contraires. Sur le fil. Dans un éternel et salvateur ébranlement ».

 

Mélikah Abdelmoumen, Baldwin, Styron et moi, Mémoire d'encrier, Montréal, 2022, 194 p. Édition numérique.

dimanche, août 13, 2023

Dans les médias


Mardi, 3 juin 2025

Radio-Canada. « Rattrapage du 3 juin 2025 : La sécurité dans les prisons québécoises, et une OBNL sur l’IA par Yoshua Bengio »

Mardi, 10 décès 2024

Le Devoir. « Comme Shell, BP fait marche arrière sur les énergies renouvelables »

Lundi du décembre 2024

Le Devoir. « Plus de 1000 autorisations d’«interventions» en milieux humides en deux ans »

Mardi 26 novembre 2024

Le Devoir. « Qui a peur du genre ? »

Mercredi 20 novembre 2024

La Presse. « La ploutocratie »

Mardi 25 juin 2024

Le Devoir. « Des milliers de cours en francisation compromis »

Dimanche, 16 juin 2024

Radio-Canada. « Le climat, nouvelle arme électorale de l’extrême droite »

Lundi, 6 mai 2024 : 

Le Devoir. « L’animateur Bernard Pivot est mort »

Jeudi, 2 mai 2024 : 

Radio-Canada. « Contaminants éternels : Les dépotoirs polluent en toute légalité »

Vendredi, 1er décembre

Radio-Canada. « Le Projet 2025, l’arme de vengeance de Donald Trump »

Lundi, 27 novembre : 

Le Devoir. « L’IA généraliste est-elle déjà parmi nous ? »

Mercredi, 25 octobre : 

Radio-Canada. « Comment combattre la désinformation »

Samedi, 14 octobre 2023 : 

France culture. « Petits voyages dans le cosmos d'Hubert Reeves »

Vendredi, 13 octobre 2023 : 

La Presse. « Hubert Reeves s'éteint à 91 ans »

Mercredi, 4 octobre 2023 : 

La Presse. « Permis d’espionner »

Samedi, 30 septembre 2023 : 

Le Devoir. « L’empire de Trump menacé par la justice new-yorkaise »

Lundi, 25 septembre : 

Le Devoir. « Vous payez déjà pour Facebook (et voici combien) »

Mardi, 5 septembre 2023 : 

Le Devoir. « Racines américaines »

Le Devoir. « Le tremplin de l’empire américain »

Mercredi, 23 août 2023 : 

Radio-Canada. « Il manque 8558 enseignants dans le réseau de l’éducation québécois »

Mercredi, 16 août 2023 : 

La Presse. « Moins de voitures au Québec. Fitzgibbon persiste et signe, Legault tempère »

Lundi, 14 août 2023 : 

La Presse. « Montana. Victoire pour des jeunes dans un procès historique sur le climat »

La Presse. « Droits des femmes en Israël. La ségrégation des sexes s’infiltre dans la sphère publique »

La Presse. « Primaires en Argentine. L’ultralibéral Milei en force »

Dimanche, 13 août : 

La Presse. « Mouvement Buy Nothing. Ne pas acheter gagne en popularité »

samedi, juillet 01, 2023

Louis Gauthier (1944-2003)

Mort de l'écrivain québécois Louis Gauthier (1944-2023).
 
Un fantôme de plus.
 
Gauthier a été ma première découverte littéraire, c'est-à-dire, survenue alors que la littérature commençait à devenir pour moi une dimension de l'existence. J'avais peut-être dix-neuf ans, un ami m'avait prêté Les Aventures de Sivis Pacem et Para Bellum (1970), le « livre le plus lu en fumant un joint », dixit Pierre Foglia. Roman parodique, débridé, en effet, sabordage littéraire que le narrateur des Grands légumes célestes vous parlent (1973) résumera, trois ans plus tard, ainsi : « Ah ! celui-là ne s'en était pas sorti, je peux le dire, je l'avais complètement massacré. Je l'avais rendu méconnaissable. Les gens se trompaient, se méprenaient sur son compte, le rangeaient dans leur bibliothèque sous la rubrique papier de toilette. Un livre dont je suis fier ».
 
Mon attachement à cet écrivain méconnu, à l'humour particulier, ne s'est depuis jamais démenti. Son œuvre présente deux modalités d'expression : d'abord humoristique, parodique (Anna, Les Aventures de Sivis Pacem et Para Bellum, Les Grands légumes célestes vous parlent), puis, après le référendum de 1980, mélancolique (Voyage en Irlande avec un parapluie, Le Pont de Londres, Voyage au Portugal avec un Allemand) ; entre ces deux séries, un roman de transition : Souvenir du San Chiquita.
 
Or, ces modalités sont les deux facettes d'une même réalité, d'une même impossibilité, que Gauthier n'a jamais cessé d'explorer, jusqu'au silence. La question posée sera toujours la même : comment être original ? comment ne pas répéter ce qui a déjà été écrit (dit, fait) par d'autres ? Comment être authentique ? Qu'est-ce qui fonde l'identité ? Qu'est-ce qu'être québécois ? C'est par cette, ou ces questions que je suis né à moi-même ; aujourd'hui encore, elles me définissent.
 
Vous remarquerez, tous les titres cités plus haut reprennent des clichés, des lieux communs. Du coup, je pense à Laferrière. Chez lui, le cliché, aussi très présent, est un vecteur d'énergie, et renvoie à l'art naïf, à une expérience positive du monde. Chez Gauthier, rien de tel ; l'exubérance, l'énergie du cliché se retourne contre la littérature, puis, se vidant, s'épuisant, contre le narrateur lui-même, qui, malgré ses voyages, ne trouve pas d'issue à son mal-être.
 
Les romans de Gauthier me font aussi penser à ceux de François Blais (1973-2022), son héritier spirituel. Même esprit parodique, même lucidité féroce, pour paraphraser Emil Cioran. L'issue : le silence pour le premier, le suicide pour le second.
 
Mais l'écriture de Gauthier me semble plus resserrée, précise, dépouillée, d'une grande maîtrise. Je joins à ce billet deux pages tirées des Grands légumes célestes vous parlent, en espérant vous donner le goût de (re)lire cet auteur sous-estimé.
 


Référence : 
Louis Gauthier, Les Grands légumes célestes vous parlent, précédé de Le Monstre-mari, Montréal, Cercle du livre de France, 1973, 153 p.

jeudi, janvier 12, 2023

Une éthique du réel

Ce que j'aime dans cet essai, c'est d'abord que Nepveu n'y sépare jamais les observations sur la société québécoise, son histoire, sa littérature, des éléments autobiographiques les plus concrets : les différents lieux où il a vécu, les gens qui les habitaient, les édifices... « [L]e fait d’« avoir lieu », quand on parle des petits et grands événements ou de la pensée elle-même, suppose toujours également d’avoir un lieu, d’être situé non seulement dans le temps mais aussi dans un espace déterminé ». 

Nepveu raconte d'ailleurs que, jeune homme, il a ressenti un « brûlant besoin de réalité ». Son essai en témoigne bien. On y compte plus de cent occurrences des mots réel, réalité, qu'il semble utiliser comme de parfaits synonymes, ce qu'ils ne sont peut-être pas. 

Le réel dans cet essai me semble se répartir en trois espaces : « l'espace du dedans », pour reprendre le titre d'un recueil de poèmes de Henri Michaux ; le milieu de vie, l'environnement proche, sujet principal de cet essai, que l'auteur nous appelle à redécouvrir, suivant un engagement éthique ; et le lointain. Comme on le voit, ces espaces ne sont pas tous pourvus de spatialité, puisque le premier revêt un caractère intangible, « beaucoup plus difficile à définir et à préciser que l’objectivité du monde extérieur », mais non moins réel. Le plus important est que ces espaces sont intimement liés les uns aux autres ; il y a du lointain dans le monde environnant, comme il y a le « lointain intérieur », une formule que Nepveu emprunte à Michaux et qu'il décrit, à la suite d'Emily Dickinson, comme étant « là où les réalités nous atteignent intimement en devenant des signes et des images » (Dickinson : « Internal difference / Where the meanings are »). Le lointain ouvre à l'altérité, qui est inhérente à l'expérience humaine. L'auteur note avec à-propos qu'en français « l’absence de réaction ou d’intérêt pour une réalité quelconque se [dit] par l’absence de différence » : être in-différent. « [L]’expérience de la proximité ne peut commencer qu’à travers le sentiment qu’il y a du lointain dans ce qui se présente à mes sens. C’est alors seulement que le monde cesse de m’être in-différent ». 

À une telle importance accordée à la réalité, au monde proche, correspondra évidemment une poétique. La poésie a pour devoir, pour éthique, de découvrir ce qui est différent, autre. Elle engage le poète dans le monde concret, cette « multiplicité discordante de choses, de lieux et d’êtres ». Par là, elle revêt un caractère politique. Nepveu insiste sur ce point : la poésie n'est pas repli sur soi, mais au contraire ouverture, exploration des « géographies » proches. Son attention à ce qui est singulier, unique, ne rejette pas pour autant l'identité collective, le passé commun ; le paysage ne cache pas le pays. La « cohérence se cherche et peut se trouver dans une éthique altruiste, une conscience écologique, une action citoyenne, un sentiment aigu de la beauté ». 

C'est là où Nepveu, intellectuel de gauche (une étiquette qu'il n'emploie jamais), s'éloigne le plus des penseurs de droite, à la Mathieu Bock-Côté, qui refusent cette conception de l'identité proposée par des historiens tels que Gérard Bouchard et Paul-André Linteau, fondée sur le territoire, sur la pluralité, et défendent une identité qui cherche à « se définir d’en haut, sur le mode d’une injonction à l’adhésion ». Le récit du Canada français et du Québec que construisent ces penseurs « paraît désormais enlisé dans une répétition stérile qui suscite des sentiments peu inspirants : impatience de l’inachèvement, nostalgie du Grand Soir, dépression, et même régression du politique aux formes les plus banales et convenues du discours identitaire ». Nepveu croit « nécessaire et même vital de résister à une pensée qui confond stratégiquement le pluralisme et le multiculturalisme, la diversité et la négation de soi – qui tend à considérer l’identité comme un pur patrimoine à conserver ». Il en appelle au contraire à « la possibilité d’un rapport au territoire qui soit un rapport éthique à autrui, sur le plan collectif et politique », où nos « actes ont une extension et une signification territoriales ».

Cet essai est d'une grande richesse de réflexions. Écrit avec un sens de la mesure, de la retenue, de la nuance, un souci des réalités concrètes, hors de toute abstraction sèche, hors des clivages rigides.

 

Pierre Nepveu, Géographie du pays proche, Boréal (coll. « Papiers collés »), Montréal, 2022, 256 p. Édition numérique.

lundi, décembre 26, 2022

Mon année culturelle 2022

Depuis une dizaine d'années, j'ai vécu de grandes rencontres : Jacques Le Goff, Olivier Roy, Annie Ernaux, Éric Vuillard, Clément Rosset, Étienne Klein... Et cette année, Carlo Rovelli. Comme Klein, Rovelli est physicien, et excellent vulgarisateur. Son Helgoland est mon essai de l'année. L'auteur y présente une interprétation dite relationnelle de la physique quantique, selon laquelle « les propriétés de chaque entité ne sont rien d’autre que la façon dont celle-ci affecte d’autres entités ». Il en émerge une conception radicalement différente du réel, de la réalité. J'y reviendrai prochainement.

J'ai également lu avec le plus grand intérêt L'Impossible dialogue, du sociologue des sciences Yves Gingras. Celui-ci, fidèle à sa manière cassante, documentée, factuelle, remet à l'heure les pendules de ceux qui croient que science et religion (spiritualité) peuvent dialoguer entre elles, que leurs discours seraient « complémentaires », de « niveaux » différents, mais convergents. Un livre pour moi absolument jouissif. Comme Rovelli, Gingras critique au passage certaines niaiseries quantiques circulant dans la mouvance du mouvement New Age. À lire ! 

Mon troisième essai a été un succès mondial, mais j'ai préféré le lire sous forme de BD : Sapiens, de Yuval Noah Harari. J'ai pu enfin avoir une vision globale des déplacements migratoires d'homo sapiens depuis la révolution cognitive il y a 70 000 ans, et leurs conséquences. Le bilan a de quoi nous faire réfléchir : trois vagues d'extinctions d'espèces...

Autre sujet d'actualité : la gentrification de Montréal. Dans un essai très éclairant, Gentriville, M. Sterlin et A. Trussart montrent que ce phénomène, qui affecte plusieurs quartiers de Montréal, obéit à une dynamique complexe. Amorçée par les étudiants et les artistes à la recherche de logements abordables, la gentrification est également accélérée par la Ville, via ses politiques de « revitalisation » des quartiers, par une « culture de propriétaire » où l'habitation est d'abord vue comme un investissement (ex. : la pratique du flip), par Airbnb,  par de jeunes professionnels qui décident, après leurs études, de s'installer à Montréal... Les quartiers gentrifiés se reconnaissent en ce qu'ils deviennent des bastions de Québec Solidaire.

L'année littéraire 2022 a été marqué par deux événements qui m'ont réjoui : la publication post mortem de deux romans inédits de Louis-Ferdinand Céline, Guerre et Londres, et le prix Nobel décerné à Annie Ernaux. Il se trouve que j'ai, moi aussi, célébré ces deux grandes figures, en lisant plusieurs de leurs oeuvres, auxquelles j'ai consacré deux textes, ici et ici. Pour autant, je m'en voudrais de ne pas mentionner le dernier Éric Vuillard, Une Sortie honorable, excellent, et qui m'a amené à jeter les bases d'une typologie morale de ses personnages.

Enfin, côté BD, outre Sapiens, je souligne Chroniques de jeunesse, de Guy Delisle, toujours excellent, et Une Longue canicule, d'Anne Villeneuve, qui m'a beaucoup ému.

Voici l'ensemble de mes lectures (et visionnements) de l'année :

Janvier : Helgoland (E) (C. Rovelli) (5), Le Train des enfants (V. Ardone) (Rn) (6), À train perdu (J. Saucier) (Rn) (14), Une Sortie honorable (E. Vuillard) (Rt) (17), Au revoir là-haut (P. Lemaître) (Rn) (27) ; février : Sapiens. Tome 1 (Y. N. Harari, D. Vandermeulen, D. Casanave) (BD) (1), Chroniques de jeunesse (G. Delisle) (BD) (6), Le Goût du vrai (E. Klein) (E) (9), Il était sept fois la révolution (E. Klein) (E) (r) (16), Shenzhen (G. Delisle) (BD) (19), Betty (T. McDaniel) (Rn) (27) ; mars : Émilie ne sera plus jamais cueillie par l'anémone (M. Garneau) (T) (3), Le Sourire de la petite juive (A. Farhoud) (Rn) (9), Fake news, l'info qui ne tourne pas rond (D. Bui, L. Plée) (BD) (11), Le Roman (M. Raimond) (E) (22), Le Bonheur a la queue glissante (A. Farhoud) (Rn) (28) ; avril : Adieu, Babylone (N. Kattan) (Rn) (6), L’Impossible dialogue (Y. Gingras) (E) (12), Reconnaître le fascisme (U. Eco) (E) (21), Là où je me terre (C. Dawson) (Rn) (25), Pétrole (F. Archambault) (T) (30) ; mai : Gentriville (M. Sterlin, A. Trussart)(E) (10), Le Sel de la terre (S. Archibald) (E) (11), Document 1 (F. Blais) (Rn) (17), Impromptu (C. Mavrikakis) (Rn) (22), Les Armoires vides (A. Ernaux) (Rn) (24), Ce qu’ils disent ou rien (A. Ernaux) (Rn) (28) ; juin : Lumières aveugles (B. Labatut) (E) (1), Blizzard (M. Vingtras) (Rn) (5), La Femme gelée (A. Ernaux) (Rn) (10), Guerre (Rn) (14), La Place (A. Ernaux) (RS) (r) (20), Une Femme (A. Ernaux) (RB) (24), Un An (J. Echenoz) (Rn) (26) ; juillet : Passion simple (A. Ernaux) (RS) (4), Ghost Dog (F) (7), Last Days (F) (8), Je ne suis pas sortie de ma nuit (A. Ernaux) (J) (9), L’Écriture comme un couteau (A. Ernaux) (E) (15), L’Autre fille (A. Ernaux) (RS) (20), D’un château l’autre (L.-F. Céline) (Rn) (24) ; août : Nord (L.-F. Céline) (Rn) (14), Le Chien de Dieu (J. Dufaux, J. Terpant) (BD) (18), Rigodon (L.-F. Céline) (Rn) (24) ; septembre : Céline (H. Godard) (B) (7), Les années super-8 (Annie Ernaux) (D) (13), Entretien avec le professeur Y (L.-F. Céline) (E) (13), Céline et l'actualité littéraire (1932-1957) (L-F. Céline) (17), À travers Céline, la littérature (H. Godard) (E) (22), Bébert, le chat de Louis-Ferdinand Céline (F. Vitoux) (E) (28), Une longue canicule (A. Villeneuve) (BD) (28) ; octobre : Le Sous-majordome (P. deWitt) (Rn) (7), Chroniques du Léopard (Appollo, Téhem) (BD) (17), Rendez à ces arbres ce qui appartient à ces arbres (B. Diouf) (E) (27) ; novembre : L'Année du singe (P. Smith) (RS) (4), Vivre avec nos morts (D. Horvilleur) (E) (13), Les Lieux et la poussière (R. Peregalli) (E) (21), Football (J.-P. Toussaint) (E) (29) ; décembre : La Porte (M. M. Muller) (Rn) (1), Vivre vite (B. Giraud) (RS) (8), Les Fins heureuses (S. Brousseau) (N) (20), Pucks en stock (collectif) (E) (23), Sapiens. Tome 2 (Y. N. Harari, D. Vandermeulen, D. Casanave) (BD) (27), Mouron des champs (M.-H. Voyer) (P) (30)

Légende : Les chiffres entre parenthèses indiquent la date de fin de lecture ou de visionnement ; B : Biographie ; BD : bande dessinée ; BL : beau livre ; D : documentaire ; E : essai ; F : film ; FA : film d'animation ; J : journal ; N : nouvelles ; P : poésie ; r : relecture ou revisionnement ; Rt : récit ; RB : récit biographique ; Rn : roman ; RS : récit de soi ; T : pièce de théâtre.


vendredi, décembre 16, 2022

Une mécanique d'événements

Dans son récit de soi, Vivre vite, Brigitte Giraud revient sur l'accident de moto qui a tué son conjoint, Claude, le mardi 22 juin 1999 à 16 h 24 (décès constaté à 21 h 30). La moto : une Honda 900 CBR Fireblade, une bombe sur deux roues, une machine infernale. Comme une juge d'instruction, elle fait enquête, vingt ans après les faits, interroge les personnes impliquées, de près ou de loin, dans le tragique événement. Elle démonte, pièce par pièce, une implacable mécanique d'événements (« l’engrenage qui allait faire basculer notre existence »). Son récit, qui rappelle Chronique d'une mort annoncée, de Garcia Marquez, enchaîne les « si » : « Si je n’avais pas voulu vendre l’appartement », « si je n’avais pas visité cette maison », et encore si ceci, si cela... Vingt-trois chapitres, vingt-trois « si ». Et ces pièces, elle les considère, comme encore saisie d'un sentiment d'irréalité : chacune, prise en elle-même, semble si banale, et pourtant, une fois assemblée aux autres, surgit l'impensable : la mort, l'absence définitive de l'être aimé, une rupture dans la continuité du temps. Dans son effort de reconstitution, elle va jusqu'à tenter de ressaisir Claude de l'intérieur, imaginer les pensées qui l'ont mené à poser tel geste plutôt que tel autre... On comprend alors que, même après tout ce temps, le deuil n'est pas encore fait, qu'elle n'a pas lâché prise, qu'elle cherche encore à retrouver une présence qui lui échappe justement de plus en plus : le regard de Claude, son sourire, son odeur, sa manière de bouger... Son récit est tout entier dressé contre la fuite du temps, contre l'absence et l'oubli. Elle cherche aussi à donner un sens à des événements qui, elle le sait bien, n'en ont pas. Il n'y a pas de destin, pas de « machine infernale », pour reprendre le titre de la célèbre pièce de Cocteau. Il n'y a qu'une succession d'événements contingents. Il n'y que la mise en récit du drame, une forme de témoignage, aux accents de mea culpa. Mais ce qu'on comprend aussi, c'est que, par l'écriture, l'autrice, tout en redonnant vie au passé, semble s'en libérer. Quelques indices : elle qui se dit obsédée par le nombre vingt-deux (jour de l'accident), son récit compte... vingt-trois chapitres, d'ailleurs numérotés, et se conclut sur ces phrases que je n'ai d'abord pas comprises : « Je tournais le dos, quelque chose avait eu lieu. J’étais rassurée. »

Ce que j'aime de ce récit, c'est aussi qu'à travers la chaîne causale des « si », ressurgit la dimension sociale des comportements humains. L'insatisfaction permanente, le consumérisme, les rapports de classes, le désir d'ascension sociale (c'est-à-dire, ironiquement, d'échapper à son sort), les effets de mode, l'image (« cool ») qu'on veut projeter de soi, les stéréotypes masculins, féminins, tous ces éléments pèsent sur les actes individuels. S'il y a une machine infernale, elle est là, dans les déterminismes sociaux. S'il y a un procès à instruire, c'est peut-être celui de la société. Et là encore, le temps est à l'oeuvre, car les choses se transforment sans cesse, et Giraud le note à plusieurs reprises. Dès la première page : « C’en est fini du silence et de la lumière. La nature qui m’entoure se changera en béton et le paysage disparaîtra ». Il y a avant (l'accident) et après. Et avant, c'était mieux. Qui oserait dire le contraire ? 


Giraud, Brigitte, Vivre vite, Paris, Flammarion, 2022, 208 p.

lundi, novembre 14, 2022

La vie devant

L'envie de lire Vivre avec nos morts m'est venue soudainement, en constatant que l'autrice était rabbine. Et puis le titre aussi, qui a touché quelque chose, juste là, au coeur du vécu. Car des morts, on en a ! Même que vieillir, c'est précisément ça : se remplir de fantômes. Comme dans la chanson de Ferré : « Que sont mes amis devenus / Que j'avais de si près tenus / Et tant aimés / Ils ont été trop clairsemés / Je crois le vent les a ôtés ».

Delphine Horvilleur les connaît bien les fantômes. L'histoire juive en déborde ! Fantômes de silence, de souffrances millénaires tues. Depuis quelques décennies, des survivants, survivantes de la Shoah rendent leur dernier souffle en emportant avec eux leur secret, laisant enfants, petits-enfants, dans l'ignorance. Pour se représenter le poids oppressant de cet héritage clandestin, il suffit de lire les derniers romans de Philip Roth. Lorsque ces enfants se tournent vers Horvilleur, c'est dans l'espoir qu'elle leur rende une vérité nécessaire au deuil, à la vie. Au-delà des faits historiques, la rabbine s'emploie à donner sens à leur présent, leur relation complexe avec le défunt, la défunte, en rattachant l'événement à la tradition judaïque (Torah, Talmud, Midrash). Rien d'aride, ici. Chaque chapitre tourne autour d'une situation, d'un cas exemplaire. Des éléments autobiographiques se mêlent ici et là au commentaire qui demeure tourné vers la vie. 

Petit livre écrit avec sensibilité et intelligence. Qui nous apprend des choses sur le judaïsme, et sur la vie.


Delphine Horvilłeur, Vivre avec nos morts, Paris, Grasset, 2021, 234 p. Édition numérique.

mardi, octobre 11, 2022

Pourquoi j'aime #1 : Annie Ernaux

J'entame aujourd'hui une série de courts textes consacrés à quelques auteurs, autrices, qui ont un impact dans ma vie.

Pourquoi j'aime #1
Annie Ernaux

J'aime Ernaux parce que son travail d'écriture, de remémoration, tend vers un seul but : la réalité, la vérité. Il s'agit de transcender le « je » (« vide », « transpersonnel »), de viser, à travers lui, le social. Et quoi de plus social que le langage, « concret, factuel » (« les mots comme des choses »), celui du milieu populaire de son enfance en Normandie, de ses parents, petits commerçants. Ici, nul épanchement, nul règlement de comptes à la Springora, Kouchner... Le petit moi est congédié.

J'aime Ernaux parce que son travail d'écriture est porté par une « conscience de classe », pour  reprendre le terme de Pierre Vallières. La nobélisée a lu Bourdieu, et a pris des notes. À une époque où une certaine gauche a abandonné ce thème mobilisateur, il est réjouissant de voir aussi des Édouard Louis, des Kevin Lambert, des Caroline Dawson, y revenir. Lié, tout comme la conscience de classe, à l'expérience fondamentale de la honte, le féminisme d'Ernaux, lui, est évidemment passé par Beauvoir. Les deux thèmes, pris ensemble, donnent à l'œuvre une pertinence qui n'est pas près de passer.

J'aime Annie Ernaux parce que, comme Louis-Ferdinand Céline, elle écrit « contre ». Contre la littérature, son effet « déréalisant », contre certaines valeurs bourgeoises, une certaine « bienséance intellectuelle »... Son écriture est violente par son refus du lyrisme, de la métaphore, par son refus de hiérarchiser les sujets, de les traiter différemment selon qu'ils seraient élevés ou pas, et par son refus, aussi, du « misérabilisme », du « populisme qui serait tellement rassurant, acceptable ». Bref, par son refus de trahir le monde « dominé » dont elle est issue en affichant une quelconque complicité avec le lecteur, la lectrice cultivé·e.

J'aime Annie Ernaux pour la forme littéraire qu'elle a créée, nouvelle : une écriture « plate », au ton détaché, précise, frontale, utilisant la parataxe, l'asyndète, juxtaposant les souvenirs comme dans un patchwork. En procédant par collage, l'autrice montre les limites de la mémoire : attachée, nous dit-elle, « à des choses vouées à la disparition, la mémoire n'apporte aucune preuve de ma permanence ou de mon identité. Elle me fait sentir et me confirme ma fragmentation et mon historicité ». Ce rapport à la réalité, au passé, me touche intimement. Il nous laisse aussi pressentir les limites au sens que nous pouvons tirer de l'expérience humaine.

J'aime Ernaux pour son humilité, sa rigueur, son honnêteté, sa fidélité à elle-même. Je l'aime enfin pour La Place, qui me l'a fait découvrir, et qui m'a tant ému ; pour La Femme gelée, d'une implacable précision chirurgicale ; et pour Les Années, cet absolu chef-d'œuvre : 

« Tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d’une table de fête on ne sera qu’un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu’à disparaître dans la masse anonyme d’une lointaine génération. » 

Elle écrit aussi contre cela.


Références :

Cahier de L'Herne Ernaux, sous la direction de Pierre-Louis Fort, Paris, L'Herne, 2022. Livre numérique.
Ernaux, Annie, L'Écriture comme un couteau, Paris, Stock, 2003. Livre numérique.
Ernaux, Annie, La Honte, Paris, Gallimard, 2011 (1997). Livre numérique.
Ernaux, Annie, La Place, Paris, Gallimard, 2013 (1983). Livre numérique.
Ernaux, Annie, Les Années, Paris, Gałlimard, 2008, 256 p.
Ernaux, Annie, Une femme, Paris, Gallimard, 2011 (1987). Livre numérique

mardi, août 09, 2022

Variations sur un thème #1

À la manière des « accouplements » de Benoît Melançon, voici ma première variation sur un thème, celui de la conscience de classe.

Céline, Louis-Ferdinand, Nord, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2011 (1960). Livre numérique.

« [L]e vrai rideau de fer c'est entre riches et les miteux... les questions d'idées sont vétilles entre égales fortunes... l'opulent nazi, un habitant du Kremlin, l'administrateur Gnome et Rhône, sont culs chemises, à regarder de près, s'échangent les épouses, biberonnent les mêmes Scotch, parcourent les mêmes golfs, marchandent les mêmes hélicoptères, ouvrent ensemble la chasse, petits déjeuners Honolulu, soupers Saint-Moritz !... et merde du reste !... babioles ! galvaudeux suants trimards, mégotiers, revendicateurs, à la niche ! »

Dawson, Caroline, Là où je me terre, Montréal, remue-ménage, 2020. Livre numérique.

« Après avoir gravi tous les échelons, j’arrivais en haut de la montagne dans un monde dont la violence symbolique me sautait aux yeux. Les voitures étincelantes et les souliers toujours propres de ceux qui en descendaient. Les vêtements pastel, immaculés, qui matchent. Les postures de ballerines des filles, l’aisance verbale des garçons, les dents droites et l’accent d’école privée. La disponibilité intellectuelle, la richesse du vocabulaire. La grâce, cette décontraction des corps. Les têtes avec des vraies coupes de cheveux, les bijoux discrets, la peau impeccable. Les corps parfaitement épilés avec des méthodes durables et efficaces. Les mains sans imperfections et les ongles sans saletés. Les marques sur les accessoires et jamais sur les corps. L’assurance inébranlable que le monde leur appartenait. Ils avaient bien raison »

Ernaux, Annie, Les Armoires vides, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2013 (1974). Livre numérique.

« Les personnes bien ont une voiture, des porte-documents, un imper, les mains propres. Ils ont la parole facile, n'importe où, n'importe comment. Au guichet de la poste, haut : « C'est incroyable ! Nous faire attendre ainsi ! » [...] Les femmes bien, je les regarde encore plus, elles sont toutes particulières, la coupe de cheveux, le tailleur, des bijoux, discrètes, pas un mot plus haut que l'autre. Elles ne bavachent pas dans la rue, elles font leurs courses dans le centre, avec de grands paniers au bout du bras. La légèreté, voilà, et impeccables, propres. »

Éric Vuillard, Une sortie honorable, Paris, Actes Sud, coll. « Un endroit où aller », 2022. Livre numérique.

« [S]i l’on voulait vraiment être épouvanté, il faudrait pouvoir pénétrer en silence dans le bureau où causent Eisenhower et Dulles, il faudrait se dissimuler sous les tapis de Sullivan & Cromwell, afin d’entendre ce qu’on raconte en coulisses, afin de surprendre les dialogues décontractés des frères Dulles, afin de les entendre parler librement, sans pudeur, et c’est là, dans cet espace éthéré, thermostable, immunisé, hors du monde, réfractaire aux images, où il est interdit de prendre des notes, comme si tout, hormis le virement scrupuleux de leurs dividendes, devait s’effacer, échapper à l’Histoire, c’est là, entre les épais sandwichs à la mortadelle dont raffolait Foster, et le verre de Schweppes que dépose en souriant la secrétaire, entre un remerciement poli et un coup de fil rapide à un collaborateur, entre le classement mécanique d’un dossier et un échange franc, direct, sur les intérêts américains en Afrique, que fut médité ce dont le maccarthysme n’est au fond que la façade incorrecte, médiatique, que fut orchestré et sciemment mis en place le mécanisme de la guerre froide qui amena le monde au bord du Chaos »


mardi, juin 21, 2022

L'ultime bataille

À cause du titre, je suis entré dans ce roman avec une certaine appréhension. Pas trop envie, ces temps-ci, d'une atmosphère de charnier... Mais Céline étant Céline, son style extraordinaire désamorce, en fait, la violence de son évocation de la Première Guerre mondiale. J'ai même ri, imaginez... Plaisir, aussi, de retrouver sa « petite musique », celle-là même qui s'entend dans Voyage au bout de la nuit.

À quoi tient-elle au juste, cette musique ? J'aime tant, que je n'ai jamais trop cherché à savoir. Une chose est sûre, elle a évolué ; de Voyage jusqu'à sa trilogie allemande (D'un château l'autre, Nord, Rigodon), Céline pousse plus loin son style, systématise l'emploi des trois points, disloque complètement la phrase... Moi, je n'ai pas évolué. Ce qui m'avait soufflé dans le Voyage, lu une première fois à vingt ans, c'est aussi ce qui m'a d'abord plu dans Guerre, soit l'emploi distinctif de certains mots, des adverbes pour la plupart : « bien plus fort que moi alors », « à ce moment-là quand même », « c’était bien leur tour », « un canon tout à fait loin », « le train s’est traîné encore tout au bord de la campagne », « en cercle pour ainsi dire », « l'idée est venue, bien alors », « de l’injure bien vengée tout entière en fin de compte », « pour le plaisir en somme », « qui me faisait plutôt résister, suprêmement », « c’était le mien quand même de cœur », « que je me disais », « faut le dire », « pour de bon », « tout le monde était dans l’émotion vive »... 

Liste non exhaustive, à mettre en lien avec l'effet d'oralité, qui est la grande affaire de Céline. D'où aussi l'emploi de termes empruntés à l'argot et au registre familier de la langue, le « ça » et autres trucs du métier. Et les insultes aussi, d'une prodigieuse et infinie créativité ! Les personnages, forts en gueule, s'y donnent à fond, sans retenue aucune. Défoulatoire et jubilatoire. Ma préférée : « confiture d'étrons » ! 

Céline a fait des petits. Suffit de lire San Antonio pour s'en convaincre. Ou Annie Ernaux. Son premier roman, Les Armoires vides, utilise aussi l'argot, le langage familier, un vocabulaire extrêmement varié, une certaine virulence, pour exprimer la réalité d'une enfant de la classe ouvrière normande ; le rythme des phrases est célinien, jusqu'à l'utilisation, même, des fameux trois points. 

Alors, lire ou pas, Guerre ? C'est un brouillon, faut pas l'oublier. Je me demande quand même si l'univers célinien est soluble dans notre époque, si prompte au jugement moral. Univers pessimiste à l'extrême (« un malheur arrive jamais seul », « il pouvait jamais plus arriver que du pire »), où la bonté est (presque) totalement absente, la méfiance, toujours éveillée. Tout acte a sa raison, aucun n'est désintéressé. Il y a toujours quelqu'un, quelque part, qui veut nous faire danser sur sa musique. Ce que m'a appris cet écrivain misanthrope, c'est la théâtralité des comportements humains. J'ai retrouvé dans Guerre ce regard sur les gens et les choses, à travers l'évocation de la vie sous les bombes, laquelle a remplacé pour toujours la vie d'avant, « avant qu’on soye condamnés à mort », et où les corps ne sont plus que « viandes », « saignants », « puants », « purulents »... 

Il faut lire Guerre parce que, bien que pessimiste, Céline y réaffirme la puissance de la pulsion vitale (« je sentais de la vie qu’il en restait encore beaucoup en dedans, qui se défendait pour ainsi dire »). Au-delà des belligérants, la bataille oppose, ultimement, la vie à la mort. C'est dans cette perspective qu'il faut comprendre les scènes de sexe débridées, et les extraordinaires volées d'insultes, comme la libération d'une vitalité qui refuse de se donner pour vaincue. 

Il faut lire Guerre aussi parce que ce « délire des choses » où tout espoir s'annihile, a cours aujourd'hui encore. Simplement, le bruit s'est tu, nous vivons dans un oppressant et comme irréel « printemps silencieux » (Silent Spring). De ses parents, Ferdinand le narrateur dira : « Ils ne concevaient pas ce monde d’atrocité, une torture sans limite. Donc ils le niaient ». 


Céline, Louis-Ferdinand, Guerre, Paris, Gallimard, 2022, 192 p.

dimanche, mai 22, 2022

Le « principe anthropique »

Mon vieux Hubert Reeves, je l'aime tant. Je lui dois tant. Mais là, je ne le suis pas. Qu'il évoque un « vouloir obscur », soit. Ainsi, dans Le Banc du temps qui passe, il écrit : 

« J’aime ce terme « vouloir obscur », qui ne spécifie pas l’existence d’un sujet personnel (comme un horloger), ni même d’un sujet quelconque. Avec Lévi-Strauss, on constate que « ça » veut dans l’univers, sans savoir « qui » veut. Cette idée est renforcée par le mot « obscur » qui caractérise ce vouloir. On trouve une pensée analogue, déjà auparavant, chez Schopenhauer dans son livre Le Monde comme volonté et représentation (1819). »
Mais qu'il mêle à ce vouloir le « principe anthropique » (aussi appelé « fine tuning »), alors là, non. Avec un petit sourire, Reeves mentionne tout de même que certains de ses collègues ne sont pas d'accord avec lui à ce sujet.
 
Dans son autobiographie, Je n'aurai pas le temps, parue en 2008, lui-même se montrait plus réservé à ce sujet, ou plutôt ambivalent. On sent qu'il voudrait y croire, puisqu'il y consacre une section de son essai, allant même jusqu'à mentionner Before the Beginning, de Martin Rees, un astrophysicien intéressé par le rapprochement des sciences et de la religion. Mais, dans un second temps, le côté rationnel prend le dessus, et il conclut en jugeant « peu convaincantes » les tentatives d'explication des « coïncidences astrophysiques ». En l'espace de neuf ans, sa réserve s'est donc dissipée. Le sentiment de sa propre mort qui approche y est peut-être pour quelque chose.
 
Mais qu'est-ce que le principe anthropique ? La réponse du sociologue des sciences Yves Gingras, ne laisse, elle, aucune ambiguïté :
« Le terme est savant et impressionnant pour un néophyte, mais il cache en fait une simple tautologie. Il circule surtout dans les ouvrages de vulgarisation qui portent sur les rapports entre science et religion. Nullement considéré comme un « principe » par la physique, il a donné son titre à un ouvrage grand public publié par les physiciens John D. Barrow et Frank J. Tipler, ce dernier ayant publié par la suite rien de moins qu’une « physique de l’immortalité », à laquelle on reviendra. Cette prétendue découverte commentée par de nombreux théologiens considère comme un mystère profond le fait que l’univers semble avoir été fait pour que l’humanité puisse y émerger. Il ne s’agit là, en fait, que d’une reformulation dans un langage d’apparence scientifique de l’argument finaliste de la théologie naturelle. Rappelons en effet qu’il était courant au XVIIIe siècle de « prouver » l’existence de Dieu en invoquant le fait qu’il avait placé la Lune exactement au bon endroit pour que les marées ne soient ni trop basses ni trop hautes… Il s’agit bien sûr d’une tautologie, car il est évident que si l’univers (ou la Lune) n’avait pas les caractéristiques requises pour l’existence de la vie (ou des marées…), alors il n’y en aurait pas. Même le physicien Martin Rees, qui croit pourtant en la fécondité heuristique du principe anthropique, dit « préférer l’expression moins prétentieuse de “raisonnement anthropique” ». Cela est en effet plus juste, car ce type de raisonnement revient simplement à introduire ce que l’on appelle en physique des « conditions aux limites », soit des valeurs observées à partir desquelles on peut ensuite inférer les contraintes qu’elles imposent aux solutions possibles des lois de la nature. Ainsi, pour que la vie existe sur Terre, il est évident que cette planète ne doit pas résider trop près du Soleil. Rien de mystérieux à cela et surtout rien pour construire un « dialogue » sérieux sur une « convergence » de la science avec la religion. Interrogé sur ce « principe anthropique », le Prix Nobel de chimie Ilya Prigogine, expert en thermodynamique, répond qu’il « ne signifie rien » et que ceux qui en tirent des conclusions sur l’existence de la vie ne font que « des affirmations gratuites » et retombent dans un anthropomorphisme primaire qui revient à affirmer que « le bon Dieu a créé l’eau salée pour satisfaire les besoins des populations en sel ».

 

Références :  

Yves Gingras, L'Impossible dialogue, Montréal, Boréal, 2016. Livre numérique.

Hubert Reeves, Je n'aurai pas le temps, Paris, Seuil, 2008. Livre numérique.

Hubert Reeves, Le Banc du temps qui passe, Paris, Seuil, 2017. Livre numérique.