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samedi, mars 12, 2005

Le piège de l'« efficacité énergétique »

Au cours des prochaines années, il sera de plus en plus question d'efficacité énergétique. Le Grand dictionnaire terminologique définit le concept comme suit : « Propriété d'un appareil dont la consommation d'énergie est réduite ». L'efficacité énergétique est donc liée au principe général d'économie d'énergie, mais ne doit être confondue avec lui. Elle se présente comme une vitrine attrayante derrière laquelle scintille le bonheur d'une consommation déculpabilisée : un lave-vaisselle certifié Energy Star, aux lignes épurées ; une maison, elle aussi certifiée Energy Star, inutilement luxueuse et grande ; une voiture hybride, là où il serait possible de prendre le transport public, ou mieux encore, le vélo.

L'objectif auquel nous sommes collectivement assignés est de réduire de manière DRASTIQUE la consommation d'énergie, et en cela, oui, une plus grande efficacité énergétique des appareils que nous utilisons est indispensable, mais insuffisante. Ce qu'il faut impérativement, c'est une réduction de la consommation, point. Car toute réduction de la consommation -- qu'ils s'agissent de biens manufacturés, de denrées, d'énergie électrique, ou d'hydrocarbure -- se traduit ultimement par une réduction correspondante de gaz à effet de serre (GES).

L'exemple de l'État du Vermont, notre voisin, montre bien les limites de l'efficacité énergétique.

Samedi dernier Le Devoir nous présentait les grandeslignes du programme d'économie d'énergie de cet État américain. Le programme, d'une efficacité sans égal au Canada, a donné des résultats impressionnants : « EVT [l'organisme qui gère le programme] a évité, durant ses quatre premières années d'existence, à cet État quelque 1,7 million de tonnes d'émission de GES, 2000 tonnes d'oxydes d'azote, 7000 tonnes de dioxyde de soufre et 600 tonnes de matières particulaires potentiellement cancérigènes. » (1)

Voilà qui n'est pas rien. D'autant que l'État du Vermont ne compte que 600 000 habitants. Imaginez un tel programme à l'échelle du Québec !

Et pourtant cette belle réussite, qui draine l'effort de toute une collectivité, suscitant espoir et enthousiasme, demeure entachée d'une incohérence fondamentale. Les résultats obtenus sont en partie annulés par une augmentation de la consommation. Je cite :

Mais quand on lui fait remarquer qu'une maison d'un tel volume pour deux ou trois personnes engendre néanmoins une facture d'énergie discutable, Bart Frisbie non seulement en convient immédiatement mais ajoute spontanément : « L'augmentation de la surface et du volume des maisons est certainement ce qui explique que, malgré leur efficacité énergétique croissante, la demande en énergie pour le secteur résidentiel continue de grimper. Entre 2000 et 2003, la surface moyenne des résidences construites au Vermont est passée de 2000 à 2500 pieds carrés, une augmentation de 25 % ! »

Steven Maier, le représentant de Middlebury à la Chambre législative du Vermont et parrain d'un projet de loi sur le contrôle des émissions de gaz à effet de serre, reconnaît que les législateurs ont évité jusqu'ici cet aspect du problème qui touche un trait fondamental de la culture étasunienne : « Même si personnellement je préfère vivre avec des moyens et dans un espace modestes, je sais qu'ici, en général, on préfère acheter un gros utilitaire sport hybride plutôt qu'une petite voiture tout aussi performante et moins chère. Même chose pour les maisons. » (2)

Voilà. Tout le problème est là. Tout programme d'économie d'énergie doit impérativement s'accompagner d'un plan de réduction de la consommation, point. Surtout au Canada, le deuxième plus grand émetteur de GES per capita de la planète, derrière l'Arabie Saoudite. Reprenons l'exemple de la voiture. En 1970, le parc automobile mondial était estimé à 194 millions d'unités, en 1997, ce nombre était passé à 500 millions, et pourrait franchir le cap du milliard en 2025. Une telle croissance ne pourra JAMAIS être compensée par une efficacité énergétique accrue des véhicules. Il n'y a pas d'alternative à la diminution du parc automobile. PAS d'alternative -- que nous le voulions ou non -- au changement profond de notre mode de vie, de notre conception pathologique du confort, du bonheur. Le protocole de Kyoto, qui suscite encore bien des grincements de dents, qui pourtant nous demande si peu, conviant aimablement le Canada à une réduction de 6 % des GES sous le niveau de 1990, n'est rien en regard de la réduction de 60 % (3) à laquelle nous serons collectivement obligés, cette fois avec un couteau sur la gorge !

J'exagère ?

La capacité d'absorption du CO2 de la planète est de 3 gigatonnes (Gt), c'est-à-dire trois mille milliards de tonnes de CO2. Or, l'activité humaine, principalement dans les pays industrialisés, produit plus du double de cette quantité, près de 9 Gt je crois.

Acheter des biens énergétiquement plus efficaces est un moyen d'assumer notre part de responsabilité en tant que citoyens du monde, mais ce moyen, insuffisant, ne doit pas nous distraire de l'urgence d'une transformation radicale et rapide de notre train de vie. Pour les consommateurs égocentriques que nous sommes, nul doute qu'une telle transformation sera plus douloureuse que la satisfaction bourgeoise de s'acheter une rutilante et high tech voiture hybride. Mais inévitable, si nous voulons épargner aux générations à venir le chaos d'un monde privé de ressources, encore plus inégalitaire et invivable qu'aujourd'hui.

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(1) Francoeur, Louis-Gilles. « Se loger vert ». Le Devoir [En ligne]. (Samedi, 5 et dimanche, 6 mars 2005) (Page consultée le 15 février 2008)

(2) Ibidem.

(3) Jancovici, Jean-Marc. « A quel niveau faut-il stabiliser le CO2 dans l'atmosphère ? »

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