Rechercher dans ma chambre

dimanche, avril 30, 2006

Une action politique

Cette marche pour la paix serait un grand événement. Et moi, cette douleur au tempe à mon réveil, et cette fatigue. Une nuit de mauvais sommeil. Des cauchemars sans doute.

Il était presque midi. J'essayais de me mettre en train, tout en mangeant le restant du souper de la veille. Le journal, sur la table, était ouvert : toute l'actualité internationale en un seul coup d'oeil. Mon regard s'accrochait aux titres que je lisais avec une application exagérée.

Peu à peu, mon esprit émergeait. Des mots, puis des phrases, se formèrent : Mon camp... fout le camp... Non, bien sûr, quelle idée !

Mon camp, celui de la justice.

C'était mieux, mais... Il me fallait encore mieux...

Le monde... contre l'immonde.

Oui, voilà. Parfait. Du meilleur effet devant les caméras de télé... Sans les caméras de télé, cette marche n'en valait pas la peine. L'important était de ne pas rater ce qui, pour moi, serait une première action politique. Ne rien laisser au hasard...

Ma rêverie ne dura pas longtemps. Un grondement se fit entendre, puissant, saisissant tout, le corps, la pensée, les murs, jusqu'au sol. Je me levai, inquiet, mu par une soudaine tension intérieure.

J'étais en retard. Des militants, des milliers de militants disait la radio, marchaient vers... Au fait, où allaient-ils ? Plus moyen de m'en souvenir.

Dehors, le grondement était encore plus assourdissant. Je levai les yeux vers le ciel. C'était un avion-cargo, un Antonov immense. Il tournait au-dessus du quartier. Je pressai le pas.

En peu de temps, je rejoignis le cortège, sur Sherbrooke. De loin, celui-ci m'avait semblé avancer de manière ordonnée, sans hâte, au ralenti, eût-on dit. Mon approche apparemment coïncida avec une rupture de ce rythme. Le grondement insoutenable de l'Antonov... Je criai : « Allons ! Allons ! Plus vite ! ». Mais nul n'entendit. Je criai à nouveau, puis à nouveau... L'immense avion-cargo tournoyait au-dessus de nos têtes comme un vautour, encore plus bas que tout à l'heure. L'exubérance, les slogans scandés à pleine voix, les cris de ralliement, propres à ce genre de rassemblement, toute cette force en marche n'avait peut-être existé que dans ma tête... Je ne savais plus. Le cortège n'avançait plus. Se désagrégeait. Nul exubérance. Que désordre et panique maintenant.

Je levai encore une fois -- courageusement -- les yeux. Et ce fut alors comme un coup de tonnerre dans mon sang. Je sus qu'il s'agissait de l'Antonov, celui-là et pas un autre, nul doute, utilisé par le gouvernement soudanais pour bombarder les populations innocentes du Darfour. Des milliers de victimes. Un communiqué dans le journal, hier...

Tout à coup j'entendis : « C'est lui ! » Le cri venait de près de moi, bientôt relayé par un autre, puis un autre plus loin. Une onde noire traversa la foule. Des regards chargés d'hostilité se braquèrent sur moi. « C'est lui ! ». Quelqu'un voulut m'empoigner mais je lui échappai. Je bousculai de même deux autres assaillants et me mis à courir.

Je ne regardais pas où j'allais. Je fuyais. Je n'entendais plus le grondement. Que, dans mes oreilles, un bourdonnement douloureux. Je courus. Longtemps. Jusqu'à perdre haleine, jusqu'à un terrain vague. L'Antonov ne me quittait pas. Je le savais, le sentais. Tournoyant, m'étourdissant. Je perdis pied et me retrouvai, exténué, transi d'effroi, étendu parmi les mégots, les canettes, tessons et autres détritus.

La masse gigantesque vibrant en moi. Mes deux paumes sur les oreilles...

Je m'évanouis.

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