Rechercher dans ma chambre

vendredi, mars 27, 2026

L'encre noire de la colère

Une suggestion de l'ami Jodoin, qui lui a consacré un billet : Autoportrait à l'encre noire, de Lydie Salvayre. Première fois que j'entends ce nom. Je vais renifler l'œuvre en question : hum... Une autofiction. Pas trop mon genre. 

Mes réserves, apparues en cours de lecteurs, se sont révélées, à la réflexion, comme infondées. Certes, la narratrice a tendance à pontifier, et alors elle enchaîne les lieux communs (notamment sur l'écriture, la littérature). Mais elle le fait de manière assumée, et cohérente avec l'ensemble du récit. Comme elle le dit elle-même : « Ces banalités ont été formulées cent fois, mais il est bon, je crois, de les redire ». D'ailleurs, comment faire autrement ? Le commentaire autocritique est un passage obligé de l'autofiction. À cet égard, Salvayre s'en tire mieux que d'autres. En petite futée, elle flirte habilement avec la prétérition. 

J'ai  aussi trouvé que la narratrice y va fort avec l'anaphore ; utilisée avec l'accumulation, ces procédés créent un effet de martelage qu'à un certain moment, j'ai trouvé lourd au point de devoir interrompre ma lecture pendant quelques minutes. Mais, encore là, ce choix stylistique n'est pas arbitraire. Il souligne la grande émotivité de la narratrice, une femme timide, qui s'exprime difficilement par la parole, et pourtant remplie d'une colère dans laquelle on reconnaît la prégnance de la figure paternelle. On trouve dans le récit cinq occurrences d'encolérer, jusqu'à l'extrême, lorsque le sentiment se referme sur lui-même : « je m’encolère de m’être ainsi encolérée ». Cinq, dans un récit de deux cent vingt pages, c'est relativement peu, mais mon interprétation, qu'on trouvera peut-être tirée par les cheveux, c'est que le préfixe en- se dissémine dans tout le récit, comme un rappel inconscient de cette colère première : « empantouflés », « encagé », « enfièvre », « entuber », « et tant pis si les mots imprononcés empuantissent l’air », « s’enflammaient », « m’enivrent », « ils m’enchantent, ils m’emportent », « ils m’ensauvagent, ils m’enfièvrent, ils m’envolent », « m’encanaillent », « enrégimentée » (liste non exhaustive). Ce préfixe nous dit aussi un certain sentiment d'enfermement, de la même manière que le préfixe in- (« impasse », « immérité », « injuste », « impossible », « imperceptible », « impartialité », « infoutue », « imprononcés »...) nous dit l'impossibilité, l'« impouvoir ». 

En fait, ces deux caractéristiques (lieux communs, effet de martelage) vont très bien ensemble. Le cliché est un vecteur d'énergie, comme le martelage. Son propos, la narratrice nous le fait éprouver à travers une énergie, une charge émotionnelle. Le récit ne doit pas « se résume[r] à raconter », il doit « redonner une impulsion » ; pour cela, il lui faut « la poussée nécessaire ». Salvayre fait le choix de la vitesse (clichés et accumulation accélèrent la lecture), et de l'opposition violente des registres de la langue, au détriment du rythme plus lent de la réflexion approfondie : « Il faudrait développer ces arguments, mais je n’en ai ni le courage, ni le temps : je dois trier mon linge et lancer la machine à laver ». Ce choix répond à son vécu, et à sa nature qui semble assez proche de celle de Quevedo qu'elle affectionne tant, « excessif en tout ».

Salvayre est ma soeur idéologique. Il n'y a pas une ligne de son récit avec laquelle je ne suis pas d'accord. Même sa colère, je la sais en moi, aussi puissante, aussi difficile à contenir. Certains passages ont particulièrement résonné en moi : 
– « J’ai l’impression que les livres me font faire connaissance avec ma pomme » ; 
– « Les plaies d’enfance au lieu de se fermer se creusent davantage lorsque je les écris. Des souvenirs fantômes me reviennent la nuit » ; 
– « Je n’avais, je l’ai dit, aucun talent de société » ; 
– « si la vieillesse m’atteint, me fane et, de toute évidence, me dégrade, elle ne me soumet pas. Je le répète : elle ne me soumet pas. Je reste droite encore et continue à lire, à aimer, à rêver, à jouir et à souffrir » ; 
– « Ce portrait sera-t-il donc mon chant du cygne ? Il m’arrive de le penser. Il m’arrive même de me dire que ça aurait de la gueule que je meure dès sa parution ».

J'aime, donc, l'énergie que dégage cette œuvre de Salvayre. J'aime qu'à quatre-vingts ans, elle demeure encolérée. Mais j'aime aussi son ironie, son humour, son autodérision. En un mot : j'aime son autofiction !


Référence
Salvayre, Lydie, Autoportrait à l'encre noire, Paris, Robert Laffont (coll. « Pavillons »), 2025, 225 pages. Édition numérique.

vendredi, décembre 26, 2025

Mon année culturelle 2025

Cette année, comme en 2024, j'ai lu quarante-cinq livres. J'aurais atteint mon objectif de cinquante livres si un projet d'écriture n'avait pas accaparé mon temps, mes pensées, de la mi-octobre jusqu'au début décembre. 

Donc, voici, par ordre chronologique, avec ou sans commentaire, les (re)lectures et (re)visionnements qui m'ont le plus marqué. 

Romans, récits

Les derniers grizzlys, de Rick Bass. Nature writing. Il faut aimer le genre. Ce qui est mon cas.

La Charrette, et L'Amélanchier, de Jacques Ferron.

La Clé à molette, Primo Levi. L'idée ne me serait jamais venue d'associer Levi à un outil. 

Monsieur Melville, de Victor-Lévy Beaulieu. Ma lecture de l'année. Un essai sur l'écrivain Herman Melville, une « lecture-fiction » de ses œuvres, dans laquelle Victor-Lévy Beaulieu cherche à saisir le personnage Melville de l'intérieur, se tenant au plus près de lui, jusqu'entre les lignes, tel un « médium », « pour lui arracher ses vérités ». Un essai « total » à travers lequel le biographe-lecteur, nommé Abel Beauchemin, alter ego de Beaulieu, cherche tout autant à se saisir lui-même, lui qui multiplie les marques d'identification à Melville, réunit son univers fictionnel d'écrivain au sien, sa Mattavinie imaginaire à Arrowhead où vécut l'auteur de Moby Dick de 1850 à 1863. Ainsi enfermé dans sa lecture, se voulant hors d'atteinte, Abel peut exprimer sa « sensibilité », ses tourments, ses échecs symptomatiques... Un grand voyage au cœur de l'œuvre melvillienne, au terme duquel Abel pourra entreprendre le récit familial de la « Grande Tribu » des Beauchemin. On mesurera mieux la réussite de Beaulieu si on compare Monsieur Melville au décevant La Part de l'océan, de Dominique Fortier. Le premier fait de Melville un modèle de réussite, alors que la seconde ne cache pas que la lecture de Moby Dick lui a été pénible. De plus, rebutée par l'univers mental de son auteur, trop sexiste, elle invente parallèlement une histoire compensatoire, incohérente, puérilement revancharde. Fait étonnant : Beaulieu accorde une place importante à la soeur de Melville, Augusta ; Fortier, pas un mot.

Bartleby le scribe, de Herman Melville. « I would rather not to ». Inoubliable.

L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, de Miguel de Cervantes. Voulant lire le second tome – trente ans plus tard ! –  j'ai repris depuis le début.

Kolkhoze, puis L'adversaire, d'Emmanuel Carrère. Kolkhoze constitue une bonne introduction à l'œuvre d'Emmanuel Carrère. On y retrouve ses thèmes de prédilection (vérité, mensonge, réalité, secret, angoisse) qui sont aussi, pour la plupart, les miens ; on comprend pourquoi l'écriture au je y est si importante, tout comme le pacte de vérité. Je ne partage nullement l'opinion de l'ami Jodoin qui voit dans Kolkhoze un récit qui « traîne en longueur »...

« Un récit traversé par la rencontre de multiples figures illustres. Trop visibles. Majuscules. Ça nombarde et pavanomme à foison. »

Pour ma part, j'ai trouvé cette lecture très stimulantes ; comme Laferrière, Carrère éveille ma curiosité, me donne le goût de lire, me transmet une énergie intellectuelle qui éloigne de la complaisance narcissique, ouvre au monde extérieur. 

Sur le plan formel, l'œuvre est très réussie. Un art de raconter, par petites touches, par de courtes anecdotes, chacune faisant l'objet d'une section, pour un total de 222 sections. Une structure narrative basée sur la répétition de motifs divers : trois sections intitulées « Kolkhoze » ; quatre sections « Hôtel Ukraine » ; six occurrences de ce très significatif « clin d’œil curieux de l’Histoire à un couple du XXe siècle… » ; six occurrences du « coffret de bois » contenant une carte postale d’Hélène, etc. Ces répétitions laissent l’impression d’un récit qui revient sur ses pas, comme pour suggérer un temps circulaire qui s’opposerait au temps linéaire menant à la mort. Mais plus le récit s'achemine vers la fin, plus les sections sont courtes, le temps ralentit, et la mort approche, jusqu'à l'ultime moment, saisi au plus près : « On court, on se place tous les trois autour du lit, Marina à sa gauche, Nathalie et moi à sa droite. Anne a cru qu’elle ne respirait plus, mais elle respire encore une fois. Une seconde, après une très longue pause. La pause suivante dure. Nous sommes suspendus à son souffle, priant pour que ça ne reparte pas. Ça n’est pas reparti. Elle était morte. Samedi 5 août, 17 h 15, nous trois autour d’elle ». Il ne reste alors plus qu'un chapitre de trois sections, dont la dernière, magnifique, nous laisse avec le père, dans son ascension vers la borne de signalisation romaine ; un explicit tout en ouverture, qui nous rappelle que c'est le père qui porte la « dimension verticale de la vie », la mémoire, une certaine vérité. Le père et, à sa suite, le fils.

Essais

Le Monde d'hier, de Stefan Zweig.

L'Heure des prédateurs, de Giuliano Da Empoli. Mon essai de l'année. 

C'était au temps des mammouths laineux, de Serge Bouchard. 

Amerigo, de Stefan Zweig.

Je suis vivant et vous êtes mort, d'Emmanuel Carrère. Une excellente biographie de Philip K. Dick.

BD

Chroniques birmanes, de G. Delisle.

Persepolis 1, 2, 3 et 4, de Marjane Satrapi. Ma BD de l'année.

Films

Une Langue universelle, de Matthew Rankin. Winnipeg, une ville iranienne. Un film déjanté, truffé de références à Abbas Kiarostami. Mon film de l'année.

Où est la maison de mon ami, puis Et la vie continue, d'Abbas Kiarostami. Le film de Rankin m'a donné l'envie de revoir les deux premiers volets de ce que la critique a appelé la Trilogie de Koker.

Voici l'ensemble de mes (re)lectures et (re)visionnements de l'année, avec les liens pour plus d'information :

Janvier : Veiller sur elle (J.-B. Andrea) (Rn) (7), Si une nuit d'hiver un voyageur (I. Calvino) (Rn) (19), La Végétarienne (H. Kang) (Rn) (25), Chroniques birmanes (G. Delisle) (BD) (28) ; février : La Vallée des rubis (J. Kessel) (Rn) (2), Les Corrections (J. Franzen) (Rn) (17), Des bibliothèques pleines de fantômes (J. Bonnet) (E) (22) ; mars : Le Monde d'hier (S. Zweig) (Rn) (8), Mondes nouveaux (S. Zweig) (E) (10), Price (S. Tesich) (Rn) (19), Devenir fasciste (M. Fortier) (E) (26), Les Têtes réduites (J.-F. Nadeau) (E) (30) ; avril : Les Derniers grizzlys (R. Bass) (Rt) (6), Le Gang de la clef à molette (E. Abbey) (Rn) (21), Persepolis (M. Satrapi) (BD) (30) ; mai : Une Langue universelle (M. Rankin) (F) (5), Persepolis 2 (M. Satrapi) (BD) (5), Persepolis 3 (M. Satrapi) (BD) (8), Persepolis 4 (M. Satrapi) (BD) (10), Du trop de réalité (A. Le Brun) (E) (15), La Charrette (J. Ferron) (Rn) (16), Où est la maison de mon ami (A. Kiarostami) (F) (r), L'Amélanchier (J. Ferron) (Rn) (C) (r) (20), Et la vie continue (A. Kiarostami) (F) (r), Au travers des oliviers (A. Kiarostami) (F) (r) (27), La Chaise du maréchal ferrant (J. Ferron) (C) (27), L'Heure des prédateurs (G. da Empoli) (E) (30) ; juin : Le Cas Trump (A. Roy) (E) (1), La Clé à molette (P. Lévi) (Rn) (7), Inconnu à cette adresse (K. Taylor) (RÉ) (8), Sang et or (J. Panahi) (F) (8), Hors jeu (J. Panahi) (F) (9), Monsieur Melville 1. Dans les aveilles de Moby Dick (V. L. Beaulieu) (RB) (19), Monsieur Melvillle 2. Lorsque souffle Moby Dick (V. L. Beaulieu) (RB), Monsieur Melvillle 3. L'après Moby Dick et la souveraine poésie (V. L. Beaulieu) (RB) (29) ; juillet : La Part de l'océan (D. Fortier) (Rn) (7), Géographies de la solitude (J. Mills) (D) (9), Bartleby, le scribe (H. Melville) (N) (11), Le Voyageur et la tour (A. Manguel) (E) )16), L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche 1 (M. de Cervantès) (Rn) (r) (29) ; août : L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche 2 (M. de Cervantès) (Rn) (11), Ils étaient l'Amérique (S. Bouchard) (E) (14), Spleen en Corrèze (D. Tillinac) (Rn) (16), C'était au temps des mammouths laineux (S. Bouchard) (E) (29), Samouraï (F. Caro) (Rn) (31) ; septembre : Amerigo (S. Zweig) (E) (4), Kolkhoze (E. Carrère) (RB) (11), Okurimono (L. Lévesque) (D) (12), La Moustache (E. Carrère) (Rn) (16), La Classe de neige (E. Carrère) (Rn) (18), Je suis vivant et vous êtes mort (E. Carrère) (B) (30) ; octobre : L'adversaire (E. Carrère) (Rt) (15), Un Certain art de vivre (D. Laferrière) (20) ; novembre : L'Oreille absolue (A. Desarthe) (Rn) (17) ; décembre : Yannick (Q. Dupieux) (F) (7), La Maison vide (L. Mauvigner) (Rn) (14)


Légende : Les chiffres entre parenthèses indiquent la date de fin de lecture ou de visionnement ; B : Biographie ; BD : bande dessinée ; BL : beau livre ; C : conte ; CP : conte philosophique ; CT : courts textes ; D : documentaire ; E : essai ; EA : essai autobiographique ; F : film ; FA : film d'animation ; J : journal ; L : lettres ; N : nouvelles ; Pe : poésie ; Pr : polar ; r : relecture ou revisionnement ; RA : récit ou roman autobiographique ; RB : récit biographique ; 
RÉ : Roman épistolaire ; Rt : récit ; Rn : roman ; RP : roman philosophique ;  RS : récit de soi 


jeudi, août 07, 2025

Pierre Foglia (1940-2025)

Foglia est mort depuis quelques jours déjà, et je n'en reviens toujours pas d'être là, avec ma vie suspendue à un fil, alors que lui n'est plus que cendre et souvenirs. 

J'ai commencé à le lire vers le milieu des années 1980, au temps du cégep. En 1992, je lui ai écrit une première fois. Il m'a répondu dans une chronique où il me qualifiait aimablement de « petit nouveau ». Ma lettre devait montrer une certaine candeur, une déférence ingénue, j'imagine. 

Foglia m'aidait à réfléchir. Parce qu'il était rarement là où je l'attendais. Parce qu'il écrivait contre. Contre le « consensus mou », les certitudes spontanées, la « complaisance dans l'indignation », tout ce moralisme qu'il a vu venir comme une lame de fond, débusqué dans les moindres déclarations, les faits apparemment les plus anodins. Parce qu'il écrivait parfois ce que je n'aurais jamais osé penser, ou plutôt : ce que j'aurais été incapable de penser, par inculture, par conformisme. Aujourd'hui je réalise qu'il m'a aidé à m'affranchir de ce conformisme – mais rien n'est acquis ! –, de ce besoin de soumission qui est le propre de l'homme et sa fiancée, et qui chez moi répondait à l'appel de l'enfant seul que j'ai été.

Mais, seules, les idées ne mènent pas loin, vite lues, vite oubliées, si elles ne sont pas portées par le style. C'est parce qu'il bûchait des heures sur son papier – jusqu'à quatorze heures, paraît-il, pour quelque mille mots – que vous achetiez la grosse Presse du samedi, et vivement la page A5 ! Il nous fallait notre dose. Le style, une drogue dure ? Voici ce que notre chroniqueur écrit à propos de Voyage au Portugal avec un Allemand, de Louis Gauthier : « Je vous le dis tout de suite, c’est une histoire sans aucun intérêt. Et pourtant obsédante. Organique. Un champignon magique. Tu le goûtes : bof. Mais une heure après t’es gelé comme une balle. Deux semaines après, t’es pas encore redescendu. Un climat. Un style. »

Puis, il ajoute : Gauthier « dit des choses menues et communes et pourtant, il est là, extraordinairement présent à côté de nous. Tout le temps qu’on le lit, on entend sa voix, un filet de voix, et en même temps qu’on se fout complètement de ce qu’il raconte ».

Sa présence forte, immédiate, addictive, Foglia la produit très différemment de Gauthier, par un effet d'oralité qui lui est propre : interpellation du lecteur, de la lectrice, phrases courtes, ponctuation minimale, registre familier, emploi (parcimonieux) du joual, registre soutenu, aphorismes, autodérision, humour... Le résultat est une prose vivante, libre, imprévisible, qui laisse une impression de vérité (« les mots vivent quand ils sont sincères »). 

Ce qui me le rapproche encore plus, c'est que, comme tout écrivain.e, il est d'abord un lecteur. Son panthéon : Louis-Ferdinand Céline (« mon maître », « notre maître à tous en écriture moderne »), Charles Bukowski (« Bukowski me raconte, sans style ou presque, des histoires qui ne m'intéressent pas, et pourtant je trippe comme un cochon »), peut-être Emil Cioran... Faut-il rappeler que notre chroniqueur est un pessimiste, un homme habité par la pensée de la mort ? 

À côté de Céline, il faut placer Annie Ernaux, découverte tardivement, lorsqu'a paru Les Années, chef-d'œuvre qu'il place au sommet de son top 10, devant Voyage au bout de la nuit. C'est dire l'admiration.

Au Québec, c'est moins clair. Ferron, Gauthier, oui. Laferrière aussi. Ces noms reviennent souvent. Mais ensuite...

Il y a enfin, me dit l'ami Bruno, Vialatte, l'autre « maître » dont se réclame Foglia. Aucun souvenir d'avoir lu ce nom nulle part. A fallu que je retourne dans les archives : ben oui, toi, 'ga'de don' ça... Alexandre Vialatte, dont « un des principaux titres de notoriété », nous dit Wikipédia, sont ces Chroniques de La Montagne posthumes.  

Le bouquin, une brique de plus de 1000 pages, attend depuis quelques jours sur ma table d'être numérisé. Grosse job ! Un écrivain de plus qu'il m'aura fait connaître (mais pas Gauthier, pas Céline, qui sont des rencontres antérieures)

Tiens, tiens, j'ai commencé ce texte à l'imparfait, puis, à mi-chemin, en citant Foglia, s'en m'en rendre compte je suis revenu au présent de l'indicatif, qui est aussi le présent du sentiment, des mots vivants et, dans son cas : sincères, vrais. 

« La vérité ne meurt jamais ».

Allez, je vous embrasse.

 

Références : 

Céline, Louis-Ferdinand, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard (coll. « Folio »), 1972 (1952), 624 pages.

Ernaux, Annie, Les Années, Paris, Gallimard (coll. « Folio »), 2008, 256 pages.

Foglia, Pierre, « L'ironie n'est pas un muscle », La Presse, 13 juillet 2001, p. S10.

Foglia, Pierre, « La sincérité des mots », La Presse, 12 mars 1994, p. A5.

Foglia, Pierre, « La littérature et la haine », La Presse, 27 janvier 2011, p. A5.

Foglia, Pierre, « Le style », La Presse, 2 mai 2002, p. A5

Foglia, Pierre, « Les enfants attardés », La Presse, 8 octobre 2005, p. A5.

Foglia, Pierre, « Puis-je reparler de mes chats ? », La Presse, 2 octobre 2001, p. A5.

Foglia, Pierre,  « Une job pour rien », La Presse, 3 mars 1998, p. A5.

Gauthier, Louis, Voyage au Portugal avec un Allemand, Montréal, Fides, 2002, 181 pages.

Vialatte, Alexandre, Chroniques de La Montagne, Tome 1, Paris, Laffont, 2000, 1140 pages.

dimanche, janvier 12, 2025

Le Grand marin, de Catherine Poulain

Une histoire de marins. Je ne m’étais pas donner ce plaisir depuis longtemps. Mais, ici, nous sommes très loin de Maître à bord. Chez Catherine Poulain, nul exploit à la Jack Aubrey ; la narratrice du Grand marin est une antihéroïne. Chez elle, plutôt de la détermination, l’irrépressible désir de vivre librement, à l’égal des hommes, ces marins qui lui font peur, et dont elle veut gagner le respect. Poulain nous décrit très bien ce petit monde fermé, généreux, mais dur et, à la fin, oppressif, des pêcheurs de l’île Kodiak, en Alaska. Des hommes du pays, d’autres venus des « lower forty-eight », et d’Europe ; des Indiens aussi. La plupart paumés, sans le sou, en proie au vide de l’existence, fuyant leur réalité dans l’alcool ainsi qu’à bord des bateaux de pêche, seuls échappatoires possibles. 
 
À son arrivée, la narratrice se contente de crème glacée et de pop corns, mais, avalée par ce monde glauque -- et ce paysage magnifié -- auquel elle veut appartenir, il ne lui faut pas beaucoup de temps pour se retrouver, elle aussi, dans les nombreux bars de cette petite localité. En fait, elle ne tient pas en place. Une itinérante, pour ainsi dire, qui n’a rien à elle, ne dort jamais deux nuits au même endroit, passant d’un bateau à l’autre, parfois la cabine d’une vieille camionnette abandonnée... Le mouvement est sa plus fondamentale revendication, mouvement qui est aussi celui de la mer, des oiseaux… et des hommes qui, eux, se permettent toutes les libertés. Ses motivations ne nous sont pas connues. La voilà, dès l’incipit, qui quitte « Manosque-les-Plateaux, Manosque-les-Couteaux », et ses bar remplis, comme sur un coup de tête : « Je ne veux plus mourir d’ennui, de bière, d’une balle perdue ». Mais, par la suite, des motifs plus sordides sont suggérés. Elle finira elle-même par se désigner comme une « runaway ».
 
Il faut souligner l’écriture de Catherine Poulain, tout en mouvement elle aussi, souple, poétique par moments, mais qui ne force jamais le lyrisme ; les métaphores, belles, sensuelles, ne chargent pas le récit d’effets ornementaux, mais l’éclairent et lui donnent sens.
 
Ce récit a également le bonheur de nous éviter les vérités sentencieuses du voyageur-philosophe posant sur le monde son regard de radoteur humaniste. La narratrice du Grand marin nous parle à hauteur de femmes, la figure dans la saumure, dans le sang, et dans l’odeur fétide des hommes. Pour autant, elle ne nous en donne pas moins à saisir bien des réalités. Réalité du sexisme, parfois direct et brutal, parfois masqué sous des intentions bienveillantes. Réalité d’une certaine xénophobie : tous ces étrangers qui convergent vers l’Alaska, avec leurs problèmes, leurs misères, leurs chimères. Réalité environnementale : la boucherie qu’est la pêche à la palangre, tous ces poissons morts qu’il faut rejeter à la mer pour ne pas dépasser les quotas...
 
 
Catherine Poulain, Le Grand marin, Paris, l'Olivier, 2016, 384 p. Édition numérique.

jeudi, décembre 26, 2024

Mon année culturelle 2024

Cette année, j'ai un peu moins lu ; 45 livres. Passage à vide cet automne, qui est pourtant ma saison préférée.

Donc, voici, par ordre chronologique, avec ou sans commentaire, les lectures (et visionnements) qui m'ont le plus marqué.

Romans

Un Lac le matin, de Louis Hamelin. Deuxième volet d'une trilogie. Hamelin y poursuit sa réflexion sur le rapport entre nature et culture, sur la « prédation » de cette civilisation qui a pris son essor aux États-Unis au XIXe siècle et à laquelle nul.le n'échappe, pas même un David Henry Thoreau, pourtant esprit indépendant et sensible à la nature. Un roman biographique qui nous renvoie, sans complaisance mais aussi sans moralisme, à nos propres comportements. Mon roman de l'année.

L'Enfant mascara, de Simon Boulerice.

La Québécoite, de Régine Robin.

Montedidio, d'Erri De Luca. 

L'Invention de la solitude, de Paul Auster.

Clara lit Proust, de Stéphane Carlier. Un petit roman comme je les aime. Un sens de l’observation, du détail signifiant. Une écriture précise, qui va à l’essentiel. Des personnages crédibles, vivants, très différents les uns des autres, mais tout de même ouverts. Et puis, il y a Clara, son émancipation par la lecture de Proust, sa mélancolie devant la fuite du temps (« rien ne dure », « toute vie s’oublie et son souvenir s’efface aussi facilement qu’un dessin sur une vitre embuée »). Et puis encore, c’est un livre qui donne le goût de lire des livres. Pas comme chez Laferrière, pas un tourbillon d’énergie qui vous emporte, non, plutôt une infusion lente. Une infusion de thé, avec une petite madeleine.

Le Zéro et l'infini, d'Arthur Koestler.  

Ça va aller, de Catherine Mavrikakis.

Houris, de Kamel Daoud.

Essais 

Pour les faits, de Géraldine Muhlmann. Qu'est-ce qu'un fait ? Muhlmann propose une réponse qui a été une découverte pour moi. Un « fait est d’abord quelque chose de sensible » (provoquant un « choc sensible »), une « matière » de part sa « force objective » (Arendt), matière qui s'expérimente par le corps directement, « en situation », et peut ensuite être partagée à travers un « récit » (Genette). Ce partage, cette transmission du choc sensible, ne peut avoir lieu sans une confiance en l'« impartialité » (opposée au « point de vue zéro » de l'objectivité) du témoin (un·e journaliste), confiance qui elle-même repose sur le socle d'un « monde commun ». À lire et relire.

Le Bug humain, de Sébastien Bohler. Un essai de neurologie absolument passionnant. Si nous sommes en passe de détruire l'environnement naturel auquel est liée notre survie, c'est parce que nos comportements obéissent à un maître intraitable, logé au cœur de notre cerveau : le striatum. Celui-ci a été chargé par l'évolution d'exécuter ce qui est inscrit au « programme officiel de la survie – manger, copuler, explorer, conquérir, dominer ». Chaque fois que notre cortex connaît du succès dans ces cinq champs d'activité, il reçoit de la dopamine et du plaisir. Le striatum nous confine dans le moment présent, dans la recherche de plaisirs rapides, au dépens de la planification à long terme. Le cortex peut s'opposer aux injonctions du striatum au « moyen de connexions à longue distance qui forment une gaine nerveuse appelée faisceau frontostriatal ». Plus l'éducation de l'enfant favorise le développement du faisceau frontostriatal, plus l'enfant sera en mesure de se maîtriser, et de privilégier un plaisir différé si celui-ci apparaît plus avantageux. 

Les Déchirures, d'Alex Gagnon.

Les Yeux de Maurice Richard. Une histoire culturelle, de Benoît Melançon. Ce que j'aime de cet essai, c'est qu'il réconcilie amour de la lecture et amour du hockey. Un ouvrage sérieux, qui recense un nombre invraisemblable de documents de tous types, et que je résumerais ainsi : de quoi Maurice Richard est-il le nom ? À mettre entre toutes les mains. Et, tant qu'à y être, pourquoi ne pas lire aussi Langue de puck, un abécédaire du hockey très complet, qui m'a procuré cette joie étrange, nouvelle pour moi, de retrouver dans une activité intellectuelle des termes « vécus » dans l'effusion d'un match de hockey à la télé.

BD

La Vie secrète des arbres, de Peter Wohlleben, Fred Bernard, illustré par Benjamin Flao. Après avoir lu cette bédé, vous ne regarderez plus les arbres, la forêt, de la même manière. Lecture que devrait être inscrite au programme d'enseignement au secondaire.

Documentaire

La Bataille de Saint-Léonard, de Félix Rose. La bataille pour le statut du français, d'abord à Saint-Léonard, puis au Québec, a duré de 1968 jusqu'à 1979, année où à été voté la Loi 101. On y découvre un remarquable oublié : Raymond Lemieux.

Rosa Bonheur, dame nature, de Gregory Monro. Inadmissible que cette peintre, qui vendit plus de tableaux que quiconque au XIXe siècle, soit tombée dans l'oubli.

Films

The Zone of Interest, de Jonathan Glazer. Comment côtoyer l'abîme, et s'en porter très bien. Glaçant. Un film sur la puissance du déni. Le lien avec notre époque est assez évident.

Perfect Days, de Wim Wenders. Tout ce que j'attends de la vie, tout ce qui me nourrit intellectuellement, spirituellement, se trouve là, dans ce film magnifique.

Voici l'ensemble de mes lectures (et visionnements) de l'année, avec les liens pour plus d'information :

Janvier : Quand tu écouteras cette chanson (L. Lafon) (RA) (4), Ceci n'est pas un fait divers (P. Besson)(Rn) (8), Ce que je sais de toi (É. Chacour) (Rn) (13), Les Étoiles s'éteignent à l'aube (R. Wagames) (Rn) (21), Borealis (K. McMahon) (D) (27), Un Lac le matin (L. Hamelin) (Rt) (30) ; février : Pour les faits (G. Muhlmann) (E) (9), Les Déclinistes (A. Roy) (E) (13), Le Déni ou la fabrique de l'aveuglement (S. Tisseron) (19), Le Bug humain (S. Bohler) (E) (23),  L'Enfant mascara (S. Boulerice) (Rn) (29) ; mars : Paysage aux néons (S. Boulerice) (Rn) (3), Traverser Montréal (S. Simon) (E) (23) ; avril : La Québécoite (R. Robin) (Rn) (4), Les Yeux de Mona (T. Schlesser) (Rn) (7) ; Langue de puck (B. Melançon) (E) (8), La Partie et le tout (92% de lu) (W. Heisenberg) (M) (15), The Zone of Interest (J. Glazer, 2023) (F) (19), Io capitano (M. Garrone, 2023) (F) (24), L'Immense fatigue des pierres (R. Robin) (N) (27), Le Poids du papillon (E. De Luca) (Rn) (28) ; mai : Montedidio (E. De Luca) (Rn) (3), Chronique d'hiver (P. Auster) (RA) (7), Excursions dans la zone intérieure (P. Auster) (RA) (15), Cocaine Bear (F) (18) ; juin : 4 3 2 1 (P. Auster) (Rn) (3), Baumgartner (P. Auster) (Rn) (8) ; juillet : L'Invention de la solitude (P. Auster) (E) (10), Les Aventures de Pinocchio (C. Collodi) (C) (14), Clara lit Proust (S. Carlier) (Rn) (16), Trois chevaux (E. De Luca) (Rn) (19), Le Zéro et l'infini (A. Koestler) (Rn) (28), Proust au gym (A. Lacroix) (Rn) (30) ; août : Le Roman d'Isoline (D. Turgeon) (Rn) (4), Rue Duplessis (J.-P. Pleau) (RS) (15), Monsieur Ripley (P. Highsmith) (Pr) (24), La Vie secrète des arbres (F. Bernard, B. Flao, P. Wohlleben) (BD) (27), Perfect Days (W. Wenders) (F) (30) ; septembre : Les Déchirures (A. Gagnon) (E) (12), Rue Saint-Urbain (M. Richler) (Rn) (28) ; octobre : Les Barbares (A. Baricco) (E) (8), Le Match (K. Dryden) (E) (21) (90% lu), Amiante (S. Dulude (Rn) (31) ; novembre : Ça va aller (C. Mavrikakis) (Rn) (6), Les Yeux de Maurice Richard (B. Melançon) (E) (12), Sur les routes (C. Mavrikakis) (RV) (18), La Bataille de Saint-Léonard (F. Rose) (D) (26) ; décembre : Houris (K. Daoud) (Rn) (10) ; Terrasses (L. Gaude) (Rt), Rosa Bonheur, dame nature (G. Monro) (14) (D), (12), Le Fantôme qui voulait exister (F. Blais, I. Boudreau) (BD) (15), La Vie heureuse (D. Foenkinos) (Rn) (16), Triste tigre (N. Sinno) (EA) (26)

Légende : Les chiffres entre parenthèses indiquent la date de fin de lecture ou de visionnement ; B : Biographie ; BD : bande dessinée ; BL : beau livre ; C : conte ; CP : conte philosophique ; CT : courts textes ; D : documentaire ; E : essai ; EA : essai autobiographique ; F : film ; FA : film d'animation ; J : journal ; L : lettres ; N : nouvelles ; Pe : poésie ; Pr : polar ; r : relecture ou revisionnement ; RA : récit ou roman autobiographique ; RB : récit biographique ; Rt : récit ; Rn : roman ; RP : roman philosophique ;  RS : récit de soi ; T : pièce de théâtre.

Sur les routes avec Catherine Mavrikakis

Avec Sur les routes, Catherine Mavrikakis nous emmène dans son périple aux États-Unis, à la veille de la campagne électorale qui a porté, comme on le sait maintenant, Donald Trump à la présidence. Périple qui ne va pas de soi, car il est loin le temps de Kerouac et son célèbre roman Sur la route, temps du « parcours initiatique » mené dans « l'exaltation ». Cinquante ans plus tard, en 2006, avec la publication de La Route, Cormac McCarthy prend acte du changement. Son roman dystopique ne nous permet plus de croire à la « route du progrès et de la joie à l’américaine » ; « la seule route empruntable ne mène plus nulle part, sauf à notre disparition, au jour le jour ». Mavrikakis n'admet pas entièrement ce verdict pessimiste. Oui, il faut « passer à autre chose, mais à quoi ? », se demande-t-elle. Sa démarche oscille entre le singulier et le pluriel. Ainsi, elle écrit : « Néanmoins, même si de la route je ne pourrai connaître que la mienne, très étriquée et bien balisée, je vais la prendre ». En même temps, le pluriel du titre renvoie dos à dos Kerouac et McCarthy et leur vision univoque ; « la route » devient « les routes », « les chemins de traverse, les détours de toutes sortes » : certains chemins menant vers un passé familial difficile ; d'autres vers un avenir « qui n’est pas déjà tracé, qui n’est pas inéluctable », malgré les inondations, les sécheresses, les conséquences dévastatrices du réchauffement climatique. Dieu circule aussi sur ces routes, où vous croisez le désarroi (« I don’t know my country anymore »), le désespoir (« la Rust Belt constitue l’épicentre de l’épidémie récente d’overdoses »), la pauvreté, l'ignorance, « l'étroitesse d'esprit », mais qui vous mèneront aussi bien vers des lieux de savoir, de culture, comme l'université d'Ann Arbor, ou vers la beauté, la lumière éblouissante du parc national des White Sands. Les routes font cohabiter tous les contraires. Avec elles se déroule la durée qui emporte l'expérience intérieure aussi bien que les événements qui transforment le monde extérieur.

Ce récit m'a beaucoup plus. Le lisant, j'ai pensé aux Crépuscules de la Yellowstone, de Louis Hamelin, qui raconte également un périple aux États-Unis. Mais Hamelin est plus pessimiste que Mavrikakis. Son enquête nous met face à la « prédation sous toutes ses formes », et face à un questionnement moral, existentiel, dont il se protège par une ironie constante. Mavrikakis n'apparaît pas aussi désespérée, mais un sentiment d'impuissance se manifeste chez elle aussi. Impuissance devant un monde qui s'éloigne de ses valeurs d'ouverture d'esprit, de pluralisme, de réflexion. Mais aussi impuissance, à certains moments, à voir la réalité, à décoder les signes :

« Qu’est-ce que Crissie ne reconnaît plus dans son Sioux Falls à elle ? »
« Que pense Lee ? En lui le républicain gagne-t-il sur le démocrate ? Qu’est-ce qu’être un homosexuel blanc, un serveur de 50 ans dans un resto cher de Memphis en 2024 ? Je ne sais pas… »
« M’installer ici, pourquoi pas ? Même si je ne suis pas née au Wyoming… Pourquoi pas ? Évidemment, si j’étais noire, je penserais sûrement autrement. Comment verrais-je le monde ? Et le Wyoming ? »
« Je m’en voudrai longtemps de ne pas avoir pu déchiffrer les signes d’un immense désespoir dans la ville et le comté ».

Peut-être est-ce là la raison pour laquelle son récit fait à peine cent pages. Un récit qui tourne court.

 

Catherine Mavrikakis, Sur les routes , Héliotrope, Montréal, 2024, 126 p. Édition numérique.

 

 

lundi, décembre 23, 2024

Variations sur un thème #3

 Un peu à la manière des « accouplements » de Benoît Melançon, voici deux variations sur un thème. Quid des femmes sur la route ?

Catherine Mavrikakis, Sur les routes, Héliotrope, Montréal, 2024, 126 p. Édition numérique.

« Il est bien évident que les femmes sont souvent exclues du road trip. On n’a qu’à penser au film Thelma & Louise pour sentir combien, même si la route est signe de liberté pour les femmes, il y a des dangers pour elles quand elles décident de la prendre. »

Kamel Daoud, Houris, Gallimard (coll. « Blanche »), Paris, 2024, 416 p. Édition numérique.

« La route, c’est mal pour une femme, tu sais, c’est maléfique et surtout, elle te prend ton honneur et ta réputation ; c’est la pire des choses que d’écouter la route pour une femme. La pire de toutes, crois-moi ! »

vendredi, août 09, 2024

Variations sur un thème #2

Un peu à la manière des « accouplements » de Benoît Melançon, voici deux variations sur un thème. Ici, il s'agit du thème de la littérature comme production de la classe dominante.

Édouard Louis, cité dans Jean-Philippe Pleau, Rue Duplessis, Montréal, Lux, 2024, 328 p. Édition numérique.

« Mon écriture est une guerre contre l’invisibilité. Souvent, dans les médias, on lit à propos d’un livre ou d’un film que c’est une œuvre formidable parce que rien n’est dit, que tout est à peine effleuré. C’est comme s’il y avait une valeur esthétique au fait de ne rien dire ; comme s’il y avait une valeur esthétique du silence. Et moi j’ai toujours pensé que cette valeur esthétique du silence était due au fait que la littérature est une arme des classes dominantes. Évidemment, les classes dominantes ont intérêt à ce qu’on ne raconte pas exactement la réalité, parce que sinon c’est trop gênant, c’est trop dérangeant et ça nous forcerait à nous interroger sur la réalité. »

Louis Gauthier, Voyage au Portugal avec un allemand, Montréal, Fides, 2002, p. 131.

« Monsieur Frantz prétend qu'il n'y a pas d'art révolutionnaire. Que l'art est toujours récupéré par la bourgeoisie. En fait, non, c'est pire, l'art n'est pas récupéré par la bourgeoisie, l'art tend de lui-même à la bourgeoisie. L'art est civilisé, courtois et satisfait, même lorsqu'il se prétend révolté, anarchiste, antisocial. L'art, par définition, est policé et mis en scène. La littérature n'est pas la vie, le mot n'est pas la chose. Monsieur Frantz ne craint pas, lui, la banalité de l'existence. »

mercredi, avril 17, 2024

La parole immigrante de Régine Robin

Voici trois pages tirées du roman La Québécoite (1983), de Régine Robin. Étonnant, n'est-ce pas ? Les pages 83 et 128 reproduisent à l'identique la section des sports du Devoir, édition du 17 janvier 1980, ainsi que l'horaire des émissions de télé. Mue par un « amour obsessionnel des listes, des inventaires, des archives », la narratrice, immigrante française d'origine juive, veut « tout noter », « toutes les différences », tout ce que son regard capte dans les rues de Montréal, dans les journaux, les pages jaunes du bottin, sur les affiches, les menus des restaurants. Cette démarche n'est pas sans rappeler celle du projet Lieux que Georges Perec a poursuivi de 1969 à 1975. Mais la narratrice de Robin ratisse plus large, puisqu'elle inclut dans son effort de captation un long passage (p. 108-112) tiré d'un de ces « anciens manuels d'Histoire » sur les saints martyres canadiens ; sans parler aussi du manifeste du FLQ, cité intégralement (p. 119-125), tel qu'il fut lu sur les ondes le 8 octobre 1970 ; ajoutons encore les trois longues descriptions de l'intérieur des trois maisons où la narratrice imagine successivement son alter ego fictif habiter... À ces mots qui captent l'environnement nouveau, s'ajoutent les mots rattachés au monde qu'elle a quitté, la France, Paris, le quartier Belleville de l'enfance... Mots qui introduisent le thème de la mémoire (évocation nostalgique de sa vie à Paris, perte de la mère déportée à Auschwitz, poids mémoriel de la Seconde Guerre, de la Shoah).  

Mais pourquoi une telle « angoisse de la trace à garder », comme chez Perec ? D'abord, parce que la narratrice, ou plutôt un « tu » non identifié, a perdu sa langue identitaire : le yiddish
« de ton enfance, de ta mère, de ton seul pays ce langage », dont presque tous les locuteurs d'Europe centrale ont été supprimés durant la Shoah. La narratrice vit dans un état d'exil intérieur, du fait du génocide qui la coupe de ses origines, de son histoire ; il n'y a plus rien à se souvenir, plus de traces. À cet exil s'ajoute celui de l'immigrante qui arrive au Québec, et c'est là la deuxième raison de son « amour obsessionnel des listes, des inventaires, des archives » : « noter toutes les différences », « pénétrer l’étrangeté de ce quotidien ». En somme recréer un monde familier. Ce qui ne veut pas dire que ce monde, où les mots captés multiplient les repères, puisse devenir son monde, son lieu. Tout au plus la narratrice peut-elle espérer « donner plus de corps à cette existence ». Le récit prend ainsi une dimension performative, conformément à la tradition juive, où le fait même de raconter « était un acte ».

Ce qui introduit la question du lieu, très importante. Ce que semble nous dire Robin, c'est qu'une histoire ne peut être racontée qu'à partir d'un lieu, une culture, une histoire, une langue, une identité... Or, pour l'immigrant.e, il n'y a pas d'assise identitaire possible, la « parole immigrante […] n’a pas de lieu », « elle ne s’installe pas », demeure « sans territoire et sans attache », « en suspens entre [plusieurs] histoires », plusieurs langues. D'où la difficulté de la narratrice à raconter l'histoire de « elle », son alter ego qui, par le procédé de mise en abyme, se trouve dans la même situation avec son personnage du professeur
Mortre Himmelfarb, lequel est lui aussi incapable de mettre de l'ordre dans les faits historiques de manière à les enseigner...

La parole immigrante est une parole « carrefour », « plurielle », et qui, pour cette raison, « inquiète », « dérange »... Dérange qui ? Probablement les thuriféraire d'une littérature « nationale », celle d'un « Nous » « pure laine », « excluant tous les autres », fantasmé comme homogène.

La parole immigrante, bien que marquée par le manque, la perte, n'est donc pas frappée d'un signe négatif. Elle n'exprime pas un échec. Au contraire, c'est par son hétérogénéité même qu'elle peut, mieux que toute autre, exprimer la condition humaine postmoderne, telle qu'elle se manifeste dans des villes comme New York (« gigantesque no man’s land », « où chacun se sent chez soi et nulle part à la fois »), ou Montréal, ville « éclatée », « patchwork » de communautés, de langues, de cultures différentes.

Roman postmoderne, La Québécoite, montre un récit qui se construit à partir de l'impossibilité du récit. D'où un « texte brisé », dont « les articulations sont foutues », hachuré d'innombrables tirets, dispersé graphiquement sur la page (voir la p. 31 ci-dessous). Récit qui subvertit les repères identitaires en créant une structure de mises en abyme, où une narratrice première écrit un livre dans lequel une narratrice seconde (simplement désignée par « elle ») écrit aussi un livre dont le narrateur s'appelle Mortre Himmelfarb. Mais il n'y a pas de transition entre les niveaux narratifs, pas de repères pour nous guider, « tout se chevauche et se mêle », nous nous perdons « entre ces conditionnels, ces présents et ces imparfaits », ces « elle, je et tu confondus ».

Un roman d'une lecture exigeante, qui nous fait éprouver la perte de repères de la narratrice. « À la recherche d’un langage, de simples mots pour représenter l’ailleurs, l’épaisseur de l’étrangeté », La Québécoite livre un message puissant, encore pertinent aujourd'hui par sa critique du nationalisme identitaire, et sa revalorisation de l'Autre. 

 


Régine Robin, La Québécoite, Montréal, XYZ, 1983, 224 p.

mercredi, janvier 31, 2024

L'achèvement de la civilisation mécanique

Le célèbre essayiste, poète et philosophe américain Ralph Waldo Emerson demande à un de ses protégés, Amos Bronson Alcott, de lui construire une maison d'été. Celui-ci, pris d'une fièvre créatrice, hors de toute réalité, se met à la tâche avec ardeur, en se donnant une contrainte : il n’utiliserait que des « matériaux naturels à l’état brut ». « Alors l’étrange construction s’élança vers le ciel. Un étage plus haut, elle n’avait toujours pas décidé si elle voulait être un wigwam ou un château. Dans ce qui, pour l’instant, lui tenait lieu de faîte, des pignons et des lucarnes cohabitaient avec des mousses, du chaume, un tissage d’osiers et de roseaux ». Le poète Ellery Channing parlera, lui, « d’un intéressant compromis entre une hutte de branchages et la cathédrale de Cologne ».
 
Cette construction, cette « Chose » est inhabitable, non viable, parce qu'elle tente de réunir deux réalités contradictoires : nature et culture. Et c'est aussi ce rêve que tente de réaliser David Henry Thoreau, autre protégé d'Emerson, en 1945, en se construisant une cabane près du lac Walden... tout en retournant chez sa famille, à Concord, certains dimanches, avec sa poche de linge sale... Quant au narrateur d'Un Lac le matin, alter ego de l'auteur, sa situation, 175 ans plus tard, n'est pas différente : son « fantasme de cabane », de vie en communion avec la nature, se heurte à la réalité urbaine d'un après-midi dans la cour arrière d'une « grosse maison en briques rouges », avec les travaux de rénovations en perspective, les achats de matériaux... Notre époque marquerait l'achèvement de cette « civilisation mécanique » qui s'est développée en Amérique du Nord au XIXe, achèvement sur fond de pandémie, de retour des animaux sauvages à la ville, « retour du refoulé » de la faune » dont se réjouit le narrateur. 
 
La contradiction entre nature et culture est profonde. La cabane que se construit Thoreau près du lac Walden, pour se rapprocher de la nature, de la part de nature qu'il y a en lui, nécessite l'abattage de plusieurs pins blancs, mais c'est précisément par cet abattage qu'il lui semble pouvoir le mieux entrer dans un rapport intime avec la nature :
« Voir s’abattre les premiers arbres lui causa un certain émoi. Mais tandis qu’il entaillait et détachait leur chair luisante à coups de hache, il ne se voyait nullement comme l’ennemi des pins. Sueur et sève se mêlaient intimement. Lorsque plusieurs arbres jonchèrent le sol, Henry, qui avait éprouvé la résistance de leur fibre jusque dans ses os, eut l’impression de les connaître mieux ».
J'ai pensé, en lisant ces lignes, et d'autres, comme celles où Thoreau se lance dans « une frénétique collecte de spécimens » d'animaux qu'il conserve dans une solution d'alcool, j'ai pensé au récit précédent de Hamelin, Les Crépuscules de la Yellowstone, où les hommes de Jean-Jacques Audubon doivent abattre des centaines d'oiseaux pour que le naturaliste puisse en capter la subtile présence dans ses dessins. Détruire la nature, la connaître et l'aimer, c'est tout un.
 
Un seul personnage se démarque des autres, un « Canayen », Alex Therrien, qu'a réellement croisé Thoreau. Hamelin en fait, à travers le regard de Thoreau, un être énigmatique, à la fois « ti-coune » et « génie », « immergé dans la vie animale et dont tout le talent était de coïncider avec l’existence », « loin du rayonnement de la littérature et des arts ». Therrien, finit par comprendre le narrateur, est le « gardien du Seuil » ouvrant accès à la « joie », « condition de toute vie », à la nature.
 
Il y a aurait tant à dire de ce récit, tant de pistes de réflexion, suggérées subtilement, hors de tout jugement moral, par l'auteur. Même sur le plan formel, Hamelin réussit là où d'autres échouent. C'est une chose d'inclure dans un récit consacré à un personnage historique, des éléments autobiographiques ; c'en est une autre de donner à ces éléments un sens, une nécessité, un cohérence avec l'ensemble. 
 
 
Louis Hamelin, Un Lac le matin, Boréal, Montréal, 2023, 248 p. Édition numérique.

mardi, décembre 26, 2023

Mon année culturelle 2023

Quand je considère les essais lus cette année, je me rends compte que plusieurs d'entre eux nous invitent à réinvestir la réalité. Alors que le monde bascule dans le déni, le délire, cet appel me semble plus que salutaire.

Tout a commencé en janvier, avec l'excellent Géographies du pays proche, où Pierre Nepveu nous convie à une « éthique de la proximité », qui consiste à s'ouvrir au monde autour de soi, que nous soyons à la ville ou à la campagne, à porter sur nos réalités proches un regard neuf, curieux, déshabitué, sensible à l'étrangeté qui ne manque pas alors d'apparaître. Bref, nous dit-il, ayons « l'œil américain ». L'expression n'est pas de lui ; il cite le titre d'un ouvrage de Pierre Morency qui a été un pur bonheur de lecture ! Morency, poète et ornithologue, nous parle, à sa manière unique, d'oiseaux, de mammifères, de plantes, c'est-à-dire de ce monde naturel dont nous faisons partie, quoi que nous en pensions. Quelques jours auparavant, les Confessions animales, de Serge Bouchard, avaient donné le ton, dans cet essai où notre anthropologue national donne la parole à l'ours, au chevreuil, au huard, et tant d'autres animaux qui peuplent notre histoire, notre imaginaire. Du grand Bouchard ! Un livre que chaque foyer québécois devrait avoir, tout comme L'Œil américain, bien en vue sur une étagère, à côté du Petit Robert. À l'automne, je suis revenu à Morency, après avoir (enfin !) trouvé sur le Web Lumière des oiseaux, dont j'avais lu – il y a une trentaine d'année ! – une critique mémorable de Réginald Martel. Puis, pour conclure l'année, ce fut le remarquable Têtes de linotte, du biologiste Louis Lefebvre ; un ouvrage de vulgarisation absolument passionnant, où l'auteur nous révèle par mille exemples l'intelligence des oiseaux, leur étonnante capacité d'innovation, comparable, pour certaines espèces, à celle des primates.

Je tiens aussi à souligner, parmi les essais lus, Baldwin, Styron et moi, de Mélikah Abdelmoumen, et Le XIXe siècle américain, de Mylène Desautels, où celle-ci se penche sur quelques grandes figures de l'histoire des États-Unis. Ces deux ouvrages ont en commun une certaine sensibilité de gauche, ainsi qu'un regard toujours soucieux de faire valoir la complexité des choses, un regard ouvert, prudent, honnête, tourné vers la réalité.

Côté fiction, la mort de Philippe Sollers, puis de Louis Gauthier et Hubert Reeves, ont influencé mes lectures. Sollers, considéré comme un écrivain de droite, n'a pas la meilleure réputation en France. Une vie divine m'a pourtant séduit, qui mêle une lecture de l'œuvre nietzschéenne au récit personnel d'un alter ego de l'auteur, sur un ton léger, vivant, rythmé par les assonances, les allitérations ; un roman qui se lit avec les oreilles, pour le plaisir, qui réconcilie, ouvre à la vie, un roman « de l'esprit qui toujours dit oui ».

La période fin janvier, début février, a été particulièrement heureuse ; coup sur coup, quatre excellents romans : La Décision, de Karine Tuil (phrases assenées, comme écrites sous une tension constante, justesse et précision des observations psychologiques, vraisemblance des situations), Mille secrets, mille dangers, roman autobiographique d'Alain Farah, Que notre joie demeure, qui a valu le Médicis à Kevin Lambert, et l'étonnant Mélasse de fantaisie, de Francis Ouellette.

Voici l'ensemble de mes lectures (et visionnements) de l'année :

Janvier : Confessions animales (S. Bouchard) (E) (5), Géographie du pays proche (P. Nepveu) (E) (9), L'Œil américain (P. Morency) (E) (16), L'Œil du maître. Figures de l'imaginaire colonial québécois (D. Giroux) (E) (21), La Jeune fille à la tresse (F. de Luca) (Rn) (24), La Décision (K. Tuil) (Rn) (28) ; février : Mille secrets, mille dangers (A. Farah) (RA) (5), Que notre joie demeure (K. Lambert) (Rn) (12), Mélasse de fantaisie (F. Ouellette) (Rn) (18), Mangeclous (A. Cohen) (Rn) (26) ; mars : L'Écriture ou la vie (J. Semprun) (A) (6), Parlons travail (P. Roth) (E) (13), Histoire d'une vie (A. Appelfeld) (RA) (18), Des jours d'une stupéfiante clarté (A. Appelfeld) (Rn) (22) ; avril : Lire et détruire (E. et J. Coen) (F) (1), La Génération lyrique (F. Ricard) (E) (8), Lost in translation (S. Coppola) (F) (9), Pour en finir avec la question juive (L'être ou l'être pas) (J.-C. Grumberg) (T) (11), Matière à contredire (É. Klein) (E) (14), En salle (C. Baglin) (Rn) (17), Mes amis (E. Bove) (Rn) (28) ; mai : Morel (M. Raymond Bock) (Rn) (6), Les Larmes de saint Laurent (D. Fortier) (Rn) (16), Une Vie divine (P. Sollers) (Rn) (31) ; juin : Des mots sans-culottes (H. Walter) (E) (6), Vies minuscules (P. Michon) (R) (15), Paludes (A. Gide) (Rn) (20), Médium (P. Sollers) (Rn) (25), Centre (P. Sollers) (Rn) ; juillet : Voyage au Portugal avec un Allemand (L. Gauthier) (Rn) (r) (4), Les Grands légumes célestes vous parlent (L. Gauthier) (Rn) (r) (8), Tous nos corps (G. Gospodínov) (CT) (12), Le Roitelet (J.-F. Beauchemin) (Rn) (16), The Fabelmans (S. Spielberg) (F) (19), L'Homme sans passé (A. Kaurismäki) (F) (21), Candide (Voltaire) (CP) (r) (23), Jacques le Fataliste et son maître (Diderot) (RP) (29) ; août : Le Nageur (P. Assouline) (B) (15), Le Garçon qui voulait dormir (A. Appelfeld) (Rn) (22), Un Homme qui dort (G. Perec) (Rn) (r) (26) ; septembre : Salut Galarneau ! (J. Godbout) (Rn) (r) (1), Le XIXe siècle américain. De la déportation des Autochtones à la guerre civile (Desautels, Mylène) (E) (4), Baldwin, Styron et moi (M. Abdelmoumen) (E) (7), L'Échiquier (J.-P. Toussaint) (RA) (21), Le Joueur d'échecs (S. Sweig) (En) (23), Lettres à un jeune poète et autres lettres (R. M. Rilke) (L) (28) ; octobre : Lumière des oiseaux (P. Morency) (Rt) (17), Je n'aurai pas le temps (H. Reeves) (A) (25) ; novembre : L'Avenir d'une illusion (S. Freud) (E) (2)), L'Inquiétante étrangeté (S. Freud) (E) (8), Synapses (S. Brousseau) (CT) (12), Encabanée (G. Filteau-Chiba) (R) (14), Tête de linotte ? (L. Lefebvre) (E) (25) ; décembre : Chaque Blessure est une promesse (S. Brousseau) (RA) (8), Le Salon (O. Lalo) (Rn) (14), Le Petit Chose (A. Daudet) (Rn) (26).

Légende : Les chiffres entre parenthèses indiquent la date de fin de lecture ou de visionnement ; B : Biographie ; BD : bande dessinée ; BL : beau livre ; CP : conte philosophique ; CT : courts textes ; D : documentaire ; E : essai ; F : film ; FA : film d'animation ; J : journal ; L : lettres ; N : nouvelles ; P : poésie ; r : relecture ou revisionnement ; RA : récit ou roman autobiographique ; RB : récit biographique ; Rt : récit ; Rn : roman ; RP : roman philosophique ;  RS : récit de soi ; T : pièce de théâtre.


vendredi, octobre 13, 2023

Hubert Reeves (1932-2023)

Le ciel de ma petite vie vient de perdre son étoile polaire.
 
Mon idole Hubert Reeves s'est éteint aujourd'hui.
 
J'allais avoir vingt ans en 1985 quand j'ai lu Patience dans l'azur. Le titre est tiré d'un poème de Paul Valéry dont, page 17, je lus l'extrait suivant, mémorable :
Patience, patience,
Patience dans l’azur !
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr !
Dans cet essai, devenu un classique de la vulgarisation scientifique, je découvrais que les atomes de mon corps, les atomes de matière, vivante ou inerte – sauf certains atomes légers – ont été fabriqués dans les étoiles, il y a des milliards d'années. Je découvrais que l'univers a une histoire, celle de la matière qui s'organise, de la « soupe » de particules qui suit le Big Bang, jusqu'à l'émergence de la conscience humaine capable de s'interroger sur elle-même et sur le monde.

À partir de là, je n'ai plus regardé la voûte étoilée de la même façon et, par conséquent, ma propre existence s'en est trouvée radicalement transformée. Dans le vide laissé par mon athéisme naissant venait se loger une conscience nouvelle, qui me liait désormais à la totalité de l'univers en devenir. Pour la première fois, je m'ouvrais avec émerveillement, parfois avec angoisse, à un sentiment qui, aujourd'hui, est au cœur de ma vie : le sentiment de mystère.
 
J'ai lu par la suite Poussières d'étoiles, Malicorne, Le Banc du temps qui passe, où, chaque page, je communiais à un esprit ouvert, patient, désintéressé, humble, rigoureux, honnête, qui nous invite à ne pas chercher, à travers les pseudosciences, des réponses simples, immédiates et définitives, mais à savourer la sagesse, l'émerveillement des questions. C'est en séparant rigoureusement science et croyances que nous nous donnons la possibilité de nouvelles découvertes qui vont approfondir nos connaissances et, par là, le sentiment de mystère qui est au fondement de notre humanité.
 
Aujourd'hui, autant les pseudosciences prolifèrent, autant la bonne vulgarisation est abondante. Pour ma part, outre Les années lumière, dont je suis un auditeur fidèle, j'admire particulièrement le travail de vulgarisation d'Étienne Klein, de David Louapre et d'Aurélien Barrau. Ils sont les continuateurs de l'œuvre de Reeves. Par eux, comme par l'unique fenêtre de ma chambre, la lumière entre dans ma vie.