Rechercher dans ma chambre

mardi, décembre 18, 2007

Henri Séguin, 1919-2007

C’était un mardi après-midi. Ciel gris d’automne dans le carré de la fenêtre. Je discutais avec Francine devant l’écran de l’ordi. Le téléphone sonne. C’est Loulou : papa ne mange plus, on ne sait pas pourquoi. Le personnel ne tente pas de le faire boire non plus. Inutile. Il ne lui reste que quelques jours.

D’abord, aucune réaction. Encaisser le choc. Puis, peu à peu, quelque chose se noue dans la poitrine, quelque chose que l’on connaît bien, à quoi on voudrait résister. En vain. La peine est là, avec ses larmes, immense, qui nous déforme le visage.

Je n’avais pas vu mon père depuis décembre 2001. Il venait alors d’être admis au CHSLD des Vallées du Nord, à Labelle. Mon frère l’avait sorti et descendu à Montréal pour moi et Francine. Surtout pour moi, je crois. Une ultime visite qui m’avait fendu l’âme. Dans un courriel daté du 23 décembre, quelques jours plus tard, j’écrivais : « C'était une bonne idée d'amener papa ici. Il le mérite bien. Mais pour le coeur, ce fut un peu dur. Le vide et la solitude de son existence me brise le moral. Se peut-il qu'une vie de travail et de devoir se termine si misérablement ? Est-ce normal dans une société ? Disons que j'ai pas beaucoup dormi la nuit passée. Pourrai jamais m'habituer à voir notre vieux pleurer parce qu'on lui a donné des galettes. Des galettes, sacrament ! Comme si c'était trop pour lui. Comme s'il valait moins que ça ! ».

Plus que quelques jours à vivre pour notre père. Cette fois-ci, c’est nous, moi et Francine, qui allions devoir faire le trajet jusqu’au CHSLD. Toute une histoire. Il fut décidé que nous partirions à 12 h, car il m’est tout simplement impossible d’être prêt avant cette heure. Finalement ce fut 12 h 30. Loulou conduisait la fourgonnette adaptée, louée pour une journée, pendant qu’Irène, assise sur l’autre banquette, s’occupait de Moi et Francine. Deux heures pour l’aller, deux autres pour le retour. Et, entre les deux, un trop bref moment passé avec papa.

Ce qui m’a d’abord frappé, c’est de voir à quel point il avait l’air bien. Un soulagement. Bien toiletté, bien habillé et bien médicamenté, morphine et Versed. À travers les brumes opaques de l’inconscience, qui sait si l’infime étincelle de notre présence n’a pas pu se frayer un chemin.

Je tenais la main gauche de papa, étonnamment chaude, quand Céline et Rémi, que je n’avais pas vu depuis avril 2001, sont arrivés. En lâchant cette main pour me retourner vers l’entrée de la chambre, j’ai l’ai vue retomber au côté du lit, pendante dans le vide, ouverte, inerte, et j’ai senti dans un pincement fugace que j’abandonnais l’homme le plus important de ma vie, celui qui m’a donné plus que la vie : le bonheur. Puis Hélène et Jean sont arrivés à leur tour. Et, enfin, Karine. J’aurais aimé que la conversation tourne davantage autour de papa mais, apparemment, le plaisir d’être à nouveau réunis, les six enfants avec les deux belles-soeurs, après tant d’années, l’a emporté sur la gravité du moment. Comme d’habitude, les conversations n’ont rien eu de sérieux. J’ai pu constater que mes deux frères étaient aussi cons que moi. À dire vrai, je le savais. Mais d’en faire l’expérience physiquement m’a fait du bien.

Vers 17 h nous sommes repartis. Le ciel dégagé en s’obscurcissant ne laissait pas apparaître les étoiles, ce qui m’a étonné. Dans le stationnement du CHSLD, je m’écriais : « Où sont les étoiles ? » Sans comprendre qu’il était tout simplement trop tôt encore. Ainsi en est-il de celui qui n’a plus au-dessus de sa tête que le plafond sans âme de son appartement et, par la fenêtre, le ciel jaune et enfumé de la nuit urbaine. L’air était frais, propre, on aurait dit, différent. C’était mon pays, que j’avais désappris.

Papa est décédé le mardi suivant, comme je m’y attendais, sans savoir pourquoi, le jour de mes 42 ans. Il en avait quatre-vingt-huit. Je n’ai pu être présent aux obsèques, qui avaient lieu le matin à La Minerve, où papa a voulu être inhumé avec maman.

Depuis, il me semble que quelque chose a changé. Papa et maman sont plus vivants en moi. Il y a dix jours, j’écrivais à Jean :

« Pour me définir, quant à moi, j'emploierais plutôt cette formule lue dans le journal : je suis un athée de culture catholique. Et depuis quelques années, c'est vrai, mon ‘ fond ’ catholique refait surface. En particulier mon rapport à l'argent. Les protestants et les juifs valorisent la richesse alors que les catholiques ont avec elle des rapports plus tourmentés. Je méprise de plus en plus la mentalité bourgeoise. J'aimerais avoir de l'argent, bien sûr. Parce que, dans le système inégalitaire actuel, ce serait pour moi un moyen très efficace d'aider mon prochain. En une génération, nous avons oublié ce qu'est la pauvreté, la misère. Là se trouve peut-être la plus grande différence entre nous et nos parents. Combien de fois maman m'a dit de finir mon assiette parce qu'il y avait des ‘ p'tits pauvres ’ qui mouraient de faim. Je peux dire, quelque 40 ans plus tard : message reçu, merci maman. Il y a dans le catholicisme -- si on oublie un moment l'Église, sa hiérarchie, ses dogmes -- il y a un humanisme très puissant qui, lui, n'a pas pris une ride. Replacer l'être humain au centre de sa vie, c'est non seulement se préoccuper de justice sociale, mais aussi, par le fait même, d'environnement, d'équité entre les générations, entre le Nord et le Sud.

» J'en suis là. À essayer de vivre ma dignité d'homme. »

Ne pouvant assister aux obsèques, j’ai écrit un texte que Loulou a lu à l’église. Je le joins au présent billet.

Je voudrais témoigner aujourd'hui de ce que papa fut pour moi. Et témoigner aussi de certaines qualités qui ont fait de lui à mes yeux un homme unique.

La petite histoire veut que Henri ait quitté les sentiers battus pour prendre son propre chemin et se lancer dans le commerce des matériaux de construction. Un choix difficile qui n'a pas dû recevoir d'emblée l'assentiment paternel. Un choix courageux, dans une société qui favorisait plus la tradition, la continuité que l'initiative individuelle. C'est ce que je retiens d'abord de papa : la force de caractère.

Ensuite : la force de travail. Une maison à construire, puis une « boutique » et des bâtiments comme le « garage », la « shed à bois »... Un petit village au milieu du village. Des journées de 17 heures. Combien de fois ai-je vu papa courir vers la boutique en tenant sa poche de chemise toujours trop remplie ? Courir aussi vers la maison pour répondre à un appel téléphonique. Courir vers la shed. Bref, courir. À quoi s'ajoute ce que je ne pouvais voir, certaines nuits, durant mon sommeil : papa conduisant son camion rouge, direction Montréal, pour y chercher des matériaux. Je ne l'ai jamais entendu se plaindre. Cette vie exigeante, c'était la vie qu'il avait choisie. Le poids des lourdes responsabilités, plutôt que de l'écraser, l'a poussé à se dépasser au quotidien, dans ce cadre simple qu'est la vie d'un homme. Quand je pense à tout ce qui est sorti des mains de papa : meubles de tous genres, châssis, chaloupes, constructions diverses, je suis pris d'admiration et de fierté ; ces sentiments ne me quitteront jamais.

Mais la force de travail ne serait rien sans l'amour du travail. Plus que tout autre chose, papa aimait créer, inventer. Sur une photo datant des années 1950, on le voit penché sur une scie à ruban dont il n'a dû exister qu'un seul exemplaire dans le monde ! De même, j'ai vu papa découper la carcasse du chauffe-eau brisé pour remplacer une partie tout rouillée du plancher du jeep. Et que dire de ces patentes qu'il a inventées juste pour moi, parce que je ne marchais pas encore et que le médecin avait dit qu'il fallait me faire bouger les jambes. Mes deux petits pieds, au bout de mes deux petites jambes d'enfant de quatre ans, furent donc attachés à un pédalier, lui-même relié à un moteur électrique. Dès le moteur mis sous tension, je voyais mes jambes lancées dans un sprint aussi furieux qu'athlétique. À la même époque, il y avait aussi ce grand tonneau dans lequel une planche tenait lieu de siège ; une fois le tonneau rempli d'eau, et moi assis sur la planche, avec des chaussures à semelle de plomb, je n'avais qu'à laisser pendre mes jambes. Est-ce qu'on peut mesurer tout l'amour qu'il y a dans ces efforts, si humbles et pourtant remarquables, d'un père pour redonner la santé à son fils ? Cet amour, c'est le pays de mon enfance, c'est ma force intérieure et la plus précieuse des valeurs que j'ai reçues.

Mais si papa savait travailler avec ardeur, il savait tout autant s'amuser. En fait, l'ascèse du travail n'a jamais pu cacher le fait qu'il était avant tout un homme de plaisirs. Il aimait manger, disant, une main sur la panse, après un bon repas : « Mangeons bien, nous mourrons gras ! ». Il aimait contempler un beau paysage, et en particulier son lac, par les beaux soirs d'été, assis paisiblement sur la galerie avec une bière. Tout à coup se créait un moment d'éternité : j'étais assis sur la chaise placée à côté de la sienne, j'étais heureux. Sa capacité de jouir du moment présent, d'être dans le moment présent, n'était comparable qu'à celle d'un enfant. J'oserais même affirmer que là était sa plus grande force, sa potion magique sans laquelle il n'aurait pas eu cette incroyable force de travail et qui lui donnait aussi ce regard, cette présence unique. Papa ne disait pas tant son amour avec sa bouche -- sauf quand il nous mordait ! -- qu'avec ses yeux, son regard et l'entièreté de sa présence. Ce que j'ai perdu en quantité, je l'ai donc regagné en qualité et plus encore. Ainsi est fait le bonheur. De ces moments qui restent à jamais gravés dans la mémoire. J'aimais quand, au village, papa, en rentrant pour dîner, me prenait avec lui et m'emmenait jusqu'au lavabo de la cuisine : j'avais l'impression en me lavant les mains de ne pas être handicapé et de rentrer moi aussi d'une dure matinée de travail. Ou quand il m'emmenait avec lui dans le tracteur ou dans le camion rouge pour faire une livraison. J'aimais quand il me regardait avec un sourire entendu, sans rien dire. Ou quand il me disait : « T'es laid comme un cul ! », et que moi, je lui répondais : « Oui, pis i' paraît que j'te r'ssemble ! » J'aimais quand il chantait le matin en préparant le déjeuner, ou en travaillant ou au volant du jeep. J'aimais le voir découper des fausses semelles dans une vieille boîte de céréales, ou se gratter le dos sur un coin de mur, ou éplucher une orange en essayant de ne pas rompre le long ruban de la pelure. Ou le voir, au printemps, avec ses bottes de caoutchouc, son menteau à carreaux et sa casquette.

Si, encore aujourd'hui, j'atteins cette sorte de plénitude de l'être à l'approche de Noël, cet état de bien-être plus fort que tout, c'est grâce à papa, à cette magie du temps des fêtes qu'il avait su créer pour nous. Et c'est bien la preuve, s'il en fallait une, qu'il a réussi sa vie : il a créé pour ses enfants les conditions d'un bonheur durable.

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