Rechercher dans ma chambre

mardi, décembre 17, 2013

Les mots déplacés

Viens de terminer ce qui est pour moi LE roman de l'année. N'a peut-être pas le panache, l'éclat, le foisonnement de Cent ans de solitude, mais parlez-moi d'une écriture bien tassée, qui va droit aux choses, avec ce ton « aujourd'hui maman est morte », qui fait mouche, qui touche. La Place, d'Annie Ernaux, n'a pas reçu le prix Médicis par hasard. Un tel style nous rappelle que la littérature, parfois, c'est quand il n'y a plus rien, ou presque. Et, dans ce presque rien, tout mettre. Toute la vie d'un père qui vient de mourir, et qu'Ernaux nous raconte, en inventant là où la mémoire fait défaut. Et, à travers cette vie-là, celle de la mère aussi, et celle d'un milieu -- la Normandie des ouvriers, des paysans, des petits commerçants -- et, surtout, celle de la narratrice ou, si vous préférez, celle d'Ernaux. Le tout en une centaine de pages.

L'incipit nous donne le ton et introduit le thème principal :
« J'ai passé les épreuves pratiques du Capes dans un lycée de Lyon, à la Croix-Rousse. Un lycée neuf, avec des plantes vertes dans la partie réservée à l'administration et au corps enseignant, une bibliothèque au sol en moquette sable. J'ai attendu là qu'on vienne me chercher pour faire mon cours, objet de l'épreuve, devant l'inspecteur et deux assesseurs, des profs de lettres très confirmés. » (p. 11) (1)
Ton neutre, qui se fera par moments télégraphique, un peu sec : « L'écriture plate me vient naturellement, celle-là même que j'utilisais en écrivant autrefois à mes parents pour leur dire les nouvelles essentielles. » (p. 24) Il ne faut pas être dupe de ce que la narratrice nous dit ici ; ce « style » qui cherche à n'en être pas un, lui vient peut-être naturellement, mais il n'en est pas moins porté par une intentionnalité indéfectible, il n'est pas innocent. Il se trouve à calquer l'écriture épistolaire de ses parents, gens d'humble condition, peu éduqués, honteux de leur état, de leur place -- d'où le titre -- dans la société :
« Elle [la mère de la narratrice] ne savait pas plaisanter par écrit, dans une langue et avec des tournures qui lui donnaient déjà de la peine. Écrire comme elle parlait aurait été plus difficile encore, elle n'a jamais appris à le faire. Mon père signait. Je leur répondais aussi dans le ton du constat. Ils auraient ressenti toute recherche de style comme une manière de les tenir à distance. » (p. 90)
Le drame, c'est que sans cette distance, inévitable, que la narratrice voudrait gommer, il n'y a pas de littérature possible, pas de style, surtout pas de ce style « plat » si travaillé. Distance culturelle, qui se crée durant les années d'études ; distance physique, lorsque la narratrice quitte ses parents pour Lyon, où elle va vivre avec son mari ; distance sociale, lorsque, par son mariage et son travail, elle accède au milieu bourgeois : « Peut-être sa [le père] plus grande fierté, ou même, la justification de son existence : que j'appartienne au monde qui l'avait dédaigné. » (p. 112) Les passages les plus touchants de ce récit sont ceux qui soulèvent cette douleur, cet écartèlement, pour les porter jusqu'à l'écriture :
« Je me suis pliée au désir du monde où je vis, qui s'efforce de vous faire oublier les souvenirs du monde d'en bas comme si c'était quelque chose de mauvais goût. » (p. 72-73) 
« J'ai glissé dans cette moitié du monde pour laquelle l'autre n'est qu'un décor. [...] Ma mère écrivait, vous pourriez venir vous reposer à la maison, n'osant pas dire de venir les voir pour eux-mêmes. J'y allais seule, taisant les vraies raisons de l'indifférence de leur gendre, raisons indicibles, entre lui et moi, et que j'ai admises comme allant de soi. » (p. 96)
On comprend pourquoi le récit de la vie de ce père, de ses années de jeune adulte jusqu'à sa mort, s'ouvre sur les épreuves pratiques du Capes, passage obligé donnant à la narratrice accès à un statut social « supérieur ». L'évocation du lien filial est entièrement absorbée dans la douleur de la distanciation, sujet principal du récit. Les mots de la narratrice ne peuvent qu'être des mots « déplacé[s] » (p. 59) par rapport au monde des parents. Seule issue possible : faire de l'écriture un acte autoréflexif de lucidité, une distance au second degré, vis-à-vis de soi-même ; mais, aussi bien, un acte de résistance contre l'« oubli » (p. 72) qu'imposent les convenances bourgeoises, un acte, certes contradictoires, de rédemption, puisque c'est par les mots déplacés qu'Ernaux « élève » son père jusqu'à la mémoire, la dignité, jusqu'à « la place » posthume qu'elle lui fait, près d'elle, dans sa vie littéraire.

*

Une scène, il y a trente ans : je suis sur la galerie avec papa, face au lac, on boit une bière, et je lui explique l'immensité de l'univers, la Terre, un grain de pollen, le Soleil, une étoile parmi les cent milliards d'étoiles de la Voie lactée, cette dernière n'étant elle-même qu'une galaxie parmi des milliards de galaxies, dans un univers sans fin... Son regard s'est détourné, s'est porté vers le lac, son lac, calme en cet fin d'après-midi, où chatoyaient les rayons du soleil déclinant. Un malaise est passé. Il ne m'écoutait plus. Ne disait rien. Mon univers tout à coup n'entrait plus dans le sien, concret, qu'il avait devant lui. Une petite mort.

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(1) Ernaux, Annie. La Place, Gallimard (collection « Folio »), Paris, 1983 (2013 pour l'édition numérique), 114 pages.

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