Rechercher dans ma chambre

vendredi, mai 04, 2018

La rose et la chaussure

Avec Nathalie Quintane, je retrouve ce qui m'a tant plu chez Éric Vuillard : une attention au réel. Mais le ton, ici, est tout autre. Quintane ne cherche jamais à émouvoir, à aucun moment ne table sur une forme d'empathie. Son « je » est aux antipodes de notre époque, et c'est un tel plaisir !

Sa poésie ne nous dévoile pas une intériorité, ne cherche pas à nous transporter ailleurs, dans une subjectivité, une sensibilité qui nous ferait oublier un moment la réalité de notre propre existence. C'est ce que nous demandons habituellement à la fiction littéraire : de nous offrir un échappatoire au réel ; tel que nous l'offre l'autofiction, le lyrisme ou, dans un tout autre registre, le roman policier. Quintane, au contraire, maintient le lecteur fixé à l'objet de son travail d'écriture : la chaussure. Après une courte remarque liminaire, le recueil s'ouvre ainsi :
« Dans les vitrines des magasins, les chaussures ont les lacets noués.

» Dans leur boîte, les chaussures sont protégées par une feuille de papier de soie pliée en deux.

» À l’intérieur de chaque chaussure, l’étiquette du fabricant se déplace parfois, sans se décoller » 1
Le lecteur de poésie cherche l'émotion, attend la métaphore qui va le transporter, et le voilà pris à rebrousse-poil : il n'y aura rien d'autre que ça. Que la chaussure, et ce qui lui est connexe : le pied, le corps, la marche, l'équilibre. Ou plutôt : le « texte-chaussure » (p. 9), comme elle le dit dans sa remarque liminaire. En nous montrant qu'il n’y a pas une « si grande différence entre une chaussure et une rose », que « la chaussure est une rose un peu plus utile que la rose » (p. 140), Quintane se trouve à piétiner l'objet poétique par excellence et à lui substituer la chaussure !

L'extrait ci-dessus montre aussi que la conception de la littérature que défend l'autrice est réfractaire à l'idée du « beau style », du « bien-écrire », du « bon goût », à cette sacralisation de la littérature. Son recueil attaque, de manière très évidente, la densité de l'image poétique, par l'usage d'une prose « ordinaire », « insignifiante », et par une mise en page aérée à l'extrême, renforçant l'impression de vide qui ne peut manquer de saisir le lecteur. Ce vide, où il n'y a que la chaussure, c'est le réel, au sens où l'entend Clément Rosset : le réel singulier, « idiot », c'est-à-dire l'intolérable même. 

La démarche de Quintane est iconoclaste, irrévérencieuse, ce qui, pour nous, Québécois, devrait nous la rendre sympathique, quoique… Quoique, depuis l'échec référendaire de 1980, nos écrivains se sont beaucoup assagis. Qui, dans notre paysage littéraire actuel, rue encore dans les brancards ? François Blais, peut-être, un peu. En tout cas, aucune œuvre qui puisse se comparer à L'Hiver de force, ou aux Aventures de Sivis Pacem et Para Bellum.

Plus je lis Quintane, plus j'aime son je d'autant plus affirmé, violent, qu'effacé, humble, « provincial », pour reprendre un de ses termes. Un « je » qui a l'ambition de n'avoir rien de plus à dire de lui que ceci : « Pour enfiler une chaussure, j’incline d’abord le pied ; je dois ensuite réussir à loger le talon, qui s’enfonce d’un coup sec à l’intérieur »

Quintane connaît le Québec, puisqu'elle y a des amis.es. J'aimerais bien qu'elle passe à Plus on est de fous, plus on lit
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1. Quintane, Nathalie. Chaussure. P.O.L, Paris, 1997, p. 12

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