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jeudi, février 24, 2022

Typologie morale des personnages dans Une Sortie honorable, d'Éric Vuillard

En cette rentrée littéraire, on fait grand cas du gros Houellebecq de sept cents pages, mais que dire du petit Vuillard ! 

Une Sortie honorable vaut le détour, croyez-moi. 

J'ai déjà consacré deux textes à Éric Vuillard – ici et ici – pour dire mon amour de cet écrivain, décrire sa démarche, son style, quelques uns de ses thèmes. Jamais, cependant, avant aujourd'hui, ne m'avaient autant frappé les récurrences dans les descriptions des personnages historiques autour desquels s'articulent ses récits, au point où il m'a paru à propos d'en tirer les premiers éléments d'une typologie morale des personnages.

14 juillet traite de la Révolution française, L'Ordre du jour s'intéresse au début de la Seconde Guerre mondiale, et Une Sortie honorable porte son regard sur la fin de la guerre d'Indochine. À l'évidence, Vuillard privilégie ces moments de transition, de crise politique, de violence ouverte. Peut-être parce que, mieux que tout autre, ceux-ci révèlent la nature du pouvoir. Car, au-delà des événements racontés, ce qui intéresse Vuillard, ce qu'il vise dans tous ses récits, c'est le pouvoir, ses leviers, ses victimes. Trois types de personnages, trois niveaux de responsabilité, trois traitement discursifs différents.

Comme dans Tristesse de la terre, comme dans 14 juillet, Une Sortie honorable veut nous rapprocher des victimes du pouvoir, à commencer par les coolies du Tonkin et de l'Annam, nous rappeler à leur existence, ces êtres anonymisés par le colonialisme, ignorés par l'Histoire, d'abord en les nommant, comme ce « Pham-thi-Nhi, numéro de titre d’identité 2762, qui s’est pendu le 19 mai 1928 à la plantation de Dâu Tiêng », « Ta-dinh-Tri, pendu le même jour ; Lê-ba-Hanh, pendu le 24 ; Dô-thê-Tuât, pendu le 10 juin ; Nguyên-Sang, pendu le 13 juin ; Tran-Cuc, pendu le matin même »... Le lecteur reconnaîtra ici le procédé déjà utilisé dans 14 juillet (l'émouvant chapitre intitulé « La foule »). Ces êtres, déshumanisés, asservis par la société Michelin dans ses gigantesques plantations d'hévéas, se suicidaient de désespoir. Capitalisme, racisme et colonialisme avancent main dans la main. 

Les coolies auront toutefois leur revanche, au sein du Viet-minh, dans cette guerre d'Indochine qui acculera les troupes « françaises » (en fait, composées d'Arabes, de Noirs, de Vietnamiens) à une sortie qui n'a rien d'honorable.

Vuillard ne survole pas l'Histoire de haut, en des scènes panoramiques grandioses, il accroche plutôt son récit à de petits événements, à des personnages de second plan, plus rarement de premier plan, sur lesquels il pose un regard différencié, selon une typologie morale qui lui est propre : tout en haut, les victimes, les paysans vietnamiens déjà mentionnés ; au-dessous, le type intermédiaire, composé des leviers du pouvoir, tels les hommes politiques, les militaires, pour la plupart d'origine modeste, dont le lien avec le peuple n'a pas encore été rompu, et qui, de ce fait, peuvent encore percevoir la réalité d'une situation (ex. : Pierre Mendès France), ou, dans certaines circonstances, subir les tourments de leur conscience morale (ex. : le général Navarre), et sur lesquels s'exerce aussi la coercition délétère du pouvoir (des carrières bâties par le travail, le mérite, puis détruites) ; tout en bas, dans cette hiérarchie inversée, les détenteurs du pouvoir effectif, à titre héréditaire (« fortes tendances endogamiques »), qui eux, inatteignables, « protégé[s] », « loin des conflits, dans l’ombre de leurs bureaux », ne subissent aucune contrainte extérieure, vivent « hors du monde », hors de la réalité, tirent les ficelles, « encaiss[ent] leurs dividendes » sans le moindre tourment moral (ex. : les André Michelin, les François de Flers, Octave Homberg, Georges Brincard de ce monde).

Le corps

Cette typologie devrait aussi prendre en considération le corps. Celui du coolie d'abord, qui le premier apparaît dans le récit, corps instrumentalisé, anonymisé, violenté, nu devant le pouvoir : « Le coolie était à présent presque nu, offert au regard de tous. C’était une scène d’épouvante. On le libéra comme on put de ses entraves, on le releva et les gardiens examinèrent brutalement les moindres recoins de son corps, comme si l’homme avait tenté de se suicider ou qu’il dissimulât quelque chose. La pièce était mal éclairée, sordide. L’homme était affreusement maigre. Il tenait à peine debout. Il avait peur ».

Viennent ensuite les corps du type intermédiaire, vêtus, ceux-là, mais soumis au regard eux aussi, corps vieillissants, alourdis par les années, l'obésité, les fatigues, les tourments, dont les misères représentent, en regard des fautes morales commises, une circonstance atténuante, comme le montre l'exemple du député Édouard Frédéric-Dupont. Celui-ci peut bien être un « chantre du général Franco », une « figure du Palais-Bourbon », en cette journée du 19 octobre 1950, devant les députés de l'Assemblée nationale, au sommet de sa carrière, son corps le trahit, le rabaisse, l'humanise en quelque sorte, « observons-le un peu », nous enjoint l'auteur : il porte une cicatrice à la tête, « son embonpoint » l'oblige ridiculement à « remonte[r] son bénard », il « se cramponne au pupitre », « s’éponge le crâne, battant le rappel de ses derniers tifs », puis « éprouve un vague sentiment de détresse ». Le même traitement discursif est accordé à Édouard Herriot, vieux et obèse, et même à Émile Minost, pourtant président de la Banque d'Indochine qui « encourageait, depuis le Parlement, une guerre meurtrière, dont elle tirait profit, et qu’elle estimait, pourtant, perdue ». Mais Minos n'est pas du 8e arrondissement de Paris, centre géographique du pouvoir, c'est ce qui le sauve de l'abjection totale ; il est né « dans une petite ville de province, entre les remparts médiévaux, à l’ombre d’une étude de notaire », et son statut de « parvenu » lui attire le mépris des autres membres du conseil d'administration de la banque. Et voilà que, au sortir d'une réunion du C.A., son corps se ressent lui aussi de la violence du pouvoir, oh rien de très lourd, à l'image de ses remords : durant un bref instant, « il se sentit à l’étroit dans son costume, et tira sur son nœud de cravate ».

À l'opposé, le pouvoir échappe à ces misères du corps. Si nous pouvions observer ce John Foster Dulles, par exemple – secrétaire d'État américain, derrière le coup d'État au Guatémala en 1954, et l'assassinat du premier premier ministre de la nouvellement créée République du Congo, Patrice Lumumba, en 1961, ce Dulles qui offrit au ministre français Georges Bidault, le 21 avril 1954, deux bombes atomiques pour « sauver Diên Biên Phu » – ce Dulles-là, si nous pouvions l'observer comme Frédéric-Dupont (mais, pour cela, « il faudrait pouvoir pénétrer en silence dans le bureau  » où il discute avec le président Eisenhower), nous verrions qu'il se meut dans l'aisance, « dans cet espace éthéré, thermostable, immunisé, hors du monde », où il peut « parler librement, sans pudeur », en buvant un verre de Schweppes.

Le pouvoir

À l'exception de John Foster Dulles, Une Sortie honorable s'intéresse peu aux figures du pouvoir ; leurs noms sont mentionnés, mais aucune description ne leur est consacrée. Ce qui est visé dans ce récit, c'est le pouvoir en lui-même, sa capacité d'échapper au regard, son caractère occulte. Celui-ci se manifeste de manière fugace, parfois presque irréelle, à travers un discours échappant à toute contingence, transcendant les allégeances partisanes : tantôt, « c'est le régime politique lui-même » qui parle à travers les députés réunis à l'Assemblée nationale, ou bien « c'est soudain l'Histoire en personne qui parle », ou encore, c'est « une voix [qui se fait entendre], un petit filet d’or d’où ruissel[lent] des mots étranges » faisant du général Navarre une sorte de Jeanne d'Arc. À ce discours, Vuillard réplique par un contre-discours moral, centré sur quelques scènes-clés qui mettent à l'avant-plan les corps sur lesquels, et par lesquels, s'exerce le pouvoir : corps nus, violentés des victimes, corps vieillissants, frappés de malaise, des personnages intermédiaires. 

Tout en y échappant, le pouvoir est lui-même regard. Sans aller aussi loin que le Big Brother d'Orwell, Vuillard met en scène la violence du regard au service de la grande bourgeoisie capitaliste : regard de l'inspecteur sur le coolie dénudé, dans la scène ouvrant le récit ; regard des députés de l'Assemblée nationale dirigé vers un Édouard Frédéric-Dupont vacillant, sur le point de prendre la parole ; regard des téléspectateurs américains sur un général Lattre mal à l'aise, intimidé, bafouillant, venu demander l'aide américaine, et invité à cette occasion à l'émission Meet the press, sur NBC. 

À ce regard oppressant, multiforme, du pouvoir, l'auteur oppose un contre-regard qui réhumanise ces personnages, c'est-à-dire les réinscrit dans la durée, dans leur contexte réel, en montrant, sans complaisance, leur préjugé aussi bien que leur vulnérabilité. Réhumaniser, c'est, en somme, les rapporter à nous, lecteurs, en faire nos frères de petites misères. 

Ma typologie est évidemment très incomplète. Il faudra y inclure les personnages des autres récits, notamment Buffalo Bill Cody, Léon Fiévez, Charles Lemaire.

Et aussi répondre à la question : qu'est-ce que la réalité chez Vuillard ? Voilà un thème éminemment moral : est moral, nous dit implicitement l'auteur, ce qui s'ancre dans la réalité. Celle-ci consiste d'abord en la rencontre, par le récit, entre l'auteur et le lecteur ; ensuite, viennent les thèmes qui lui sont associées : le corps (souffrance physique, psychique, temps, finitude), le lien avec le peuple (contact direct avec le peuple, et pas nécessairement le petit peuple), la vie en société, avec ses étapes, son labeur, ses projets, ses ambitions, ses réussites, ses échecs, tout le théâtre dramatique des volontés qui s'entrechoquent... J'y reviendrai prochainement.


jeudi, décembre 16, 2021

Mon année culturelle 2021

Mes lectures et visionnements de l'année, par ordre chronologique.

Cette année, Michel Rabagliati a été à l'honneur, ainsi que le peuple innu et les récits de soi. Cinq livres ont enrichi ma sensibilité en m'enseignant sur la mythologie innue, la culture traditionnelle innue, les aspects juridiques et politiques du rapport des Innus à leur territoire. Bizarrement, je n'ai pas lu Le Peuple rieur, qui est l'ouvrage le plus connu. Je ne mentionne pas non plus, dans la liste ci-dessous, trois recueils de poèmes de Joséphine Bacon, parce que je ne les ai pas lus avec toute l'attention nécessaire ; le décès de ma soeur, en mai, a chamboulé bien des choses. 

Légende : Les chiffres entre parenthèses indiquent le jour où j'ai terminé la lecture ou le visionnement ; BD : bande dessinée ; BL : beau livre ; D : documentaire ; F : film ; FA : film d'animation ; R : relecture ou revisionnement ; T : pièce de théâtre.

Janvier : 33 idées reçues sur la préhistoire (A. Balzeau) (8), Huit leçons sur l'Afrique (A. Mabanckou) (13), Lumières de Pointe-Noire (A. Mabanckou) (21), La Disparition du paysage (J.-P. Toussaint) (25), Vi (K. Thuy) (29), L’Urgence et la patience (J.-P. Toussaint) (31) ; février : Monsieur (J.-P. Toussaint) (4), Visages Villages (F) (5), La Servante écarlate (16), Le Plaisir du texte (R. Barthes) (26), Le Palais de la fatigue (M. Delisle) (28) ; mars : Paul à la campagne (1) (BD), Paul a un travail d’été (6) (BD), Récits de Mathieu Mestokosho, chasseur innu (S. Bouchard) (7), Tokyo-Ga (D) (7), Paul en appartement (16) (BD), La Forêt vive (R. Savard) (20) (R), J’ai perdu mon corps (FA) (20), Paul dans le métro (22) (BD), Chasseur au harpon (M. Patsauq) (25) ; avril : Paul à la pêche (3) (BD), Le Rire précolombien dans le Québec d’aujourd’hui (R. Savard) (4), Paul à Québec (12) (BD), Les Innus et le territoire (J.-P. Lacasse) (14), Les Coureurs des bois (G.-H. Germain) (24) (BL), Nomadland (F) (30) ; mai : Le Territoire dans les veines (J.-F. Létourneau) (29) ; juin : L’Enclos de Wabush (T) (9), Le Chevalier inexistant (I. Calvino) (9), Le Vicomte pourfendu (I. Calvino) (13), Le Baron perché (I. Calvino) (21), Petit traité sur le racisme (D. Laferrière) (25), Le Consentement (V. Springora) (30) ; juillet : La Familia grande (C. Kouchner) (6), La Panthère des neiges (S. Tesson) (14), Ma Loute (F) (18), En finir avec Eddy Bellegueule (E. Louis) (19), Soleil vert (F) (R) (20), Quo vadis, Aida ? (F) (21), La Honte (A. Ernaux) (22) (R), La Traversée de l'Afrique (E. Savitzkaya) (26) ; août : Je suis un écrivain japonais (D. Laferrière) (4), Les Pissenlits (Y. Kawabata) (15), Temps libre (18) (BD), Ténèbre (P. Kawczak) (26) ; septembre : Premier sang (A. Nothomb) (6), Le Mythe de Sisyphe (A. Camus) (12), L’Étranger (A. Camus) (16) (R), Seul ou avec d’autres (D) (25) ; octobre : Mesdames et messieurs, M. Leonard Cohen (D) (2), Le Lièvre de Vatanen (A. Paasilinna) (13), Une Écologie décoloniale (M. Ferdinand) (22), Un Homme d’exception (25) (F), Les Villages de Dieu (E. Prophète) (30) ; novembre : Frankenstein Junior (2) (F), Un Temps pour l'ivresse des chevaux (F) (4), L’Aventure ambiguë (C. H. Kane) (8), Pour Sama (D) (18), La Plus secrète mémoire des hommes (M. M. Sarr) (21), Les Grands espaces (28) (BD) ; décembre : Jewish cock (K. Volckmer) (3), Fuck America (E. Hilsenrath) (6), Le poète russe préfère les grands nègres (E. Limonov) (12), Nickel boys (C. Whitehead) (22)

mercredi, août 25, 2021

Quatre récits de soi

Quatre récits de soi, lus ces dernières semaines. Des points communs, des différences.

Le Consentement (Valérie Springora, 2020) et La Familia grande (Camille Kouchner, 2021) sont des récits de dénonciation, de libération, des prises de parole courageuses ciblant des personnalités auréolées du prestige littéraire, après des années de silence, de souffrance, rejetant sur les coupables tout le poids de leurs crimes : la pédophilie pour l’un, aggravée d’inceste pour l’autre. Mais Kouchner vise plus large ; la gauche libertaire française, bobo, intello, devenue arriviste, en prend aussi pour son rhume. Et même le féminisme de sa mère, dont elle nous montre la lâcheté, la mauvaise foi, les contradictions... Mère pour qui la liberté consiste d’abord à baiser, impérativement baiser, liquider la conjugalité, la fidélité amoureuse ; ensuite, à ne pas encadrer les enfants, et surtout : ne pas allaiter. Bref, tout et n'importe quoi, sauf les comportements traditionnels. La narratrice de La Familia grande dit vivre dans la peur, ce qui transparaît dans la prose rythmée, syncopée, truffée d'ellipses et d'anaphores, avec des phrases taillées à la hache. Peur et colère, immense colère.

En finir avec Eddy Bellegueule (Edouard Louis, 2014) vise encore plus large : tout une classe sociale, celle des plus pauvres, celle où le jeune Eddy a grandi. Mais s’agit-il ici de dénoncer ? Oui, sans doute. Dénoncer une pauvreté abjecte, et un destin personnel révoltant. Là est peut-être le problème, dans la mesure où ces deux objectifs apparaissent contradictoires. D’un côté, l’auteur décrit une pauvreté qui est le fait d’un « ensemble de mécanismes parfaitement logiques, presque réglés d’avance, implacables ». Les êtres sur lesquels s’exercent ces mécanismes n’en ont pas conscience, leur condition socio-économique est inscrite dans leur corps, tout comme dans leurs valeurs, ils évoluent dans un milieu fermé sur lui-même, dont les issues (l’ambition, l’éducation) sont maintenues fermées ; ils ne sont pas libres et, par conséquent, pas responsables de ce qu’ils sont. De l’autre côté, il y a la colère du narrateur, à l’image de la souffrance vécue durant l’enfance : immense. Rejeté par les siens, violenté, humilié, méprisé du fait de ses manières de garçon efféminé, le narrateur brosse un portrait à charge contre ceux-ci. Son mépris des habitants de ce village de Picardie nous les montre malpropres, ignares, racistes, homophobes, brutaux… Des années plus tard, de retour au village natal pour interroger sa grand-mère, il ne trouve encore rien d’autre à observer, à signaler au lecteur, que la saleté du logement où elle vient d'emménager ; respirant « cette odeur de chien sale », il note : « ma grand-mère s’emparait progressivement des lieux »… Le témoignage de Louis retentit comme un cri, mais un cri desservi par ce mépris affirmé, presque provocateur, qui rappelle trop la posture d’un Bernard-Henri Lévy face aux gilets jaunes, sa bonne conscience bourgeoise.

Les trois récits ci-dessus s’inscrivent dans l’actualité comme autant d’actes politiques affirmant la prépondérance de certaines valeurs morales. Rien de tel dans La Honte (Annie Ernaux, 1997). Pourtant, ce récit autobiographique nous transporte dans le nord de la France, cette fois en Normandie, et fait également état d’une conscience de classe. Édouard Louis aurait pu écrire, comme Ernaux : « J'ai mis au jour les codes et les règles des cercles où j'étais enfermée ». Mais Ernaux n’éclaire pas pour juger, dénoncer, mais pour comprendre. Son enfance, de son propre aveu, ne fut pas malheureuse. Du moins jusqu’à cet événement du 15 juin 1952, où son « père a voulu tuer [s]a mère », « inaugurant le temps où [elle] ne cessera plus d'avoir honte » : « Nous av[i]ons cessé d'appartenir à la catégorie des gens corrects, qui ne boivent pas, ne se battent pas, s'habillent proprement pour aller en ville. Je pouvais bien avoir une blouse neuve à chaque rentrée, un beau missel, être la première partout et réciter mes prières, je ne ressemblais plus aux autres filles de la classe. J'avais vu ce qu'il ne fallait pas voir. Je savais ce que, dans l'innocence sociale de l'école privée, je n'aurais pas dû savoir et qui me situait de façon indicible dans le camp de ceux dont la violence, l'alcoolisme ou le dérangement mental alimentaient les récits conclus par « c'est tout de même malheureux de voir ça ».

Ernaux est la seule à inscrire le doute dans sa démarche d’écriture, à poser les limites de la remémoration : « Ce qui m'importe, c'est de retrouver les mots avec lesquels je me pensais et pensais le monde autour. Dire ce qu'étaient pour moi le normal et l'inadmissible, l'impensable même. Mais la femme que je suis en 95 est incapable de se replacer dans la fille de 52 qui ne connaissait que sa petite ville, sa famille et son école privée, n'avait à sa disposition qu'un lexique réduit. Et devant elle, l'immensité du temps à vivre. Il n'y a pas de vraie mémoire de soi ».

J’aime Ernaux, sa rigueur, son honnêteté, son écriture sobre et précise. Son récit ignore l'actualité, transcende l'anecdote ; dans trente ans, dans cent ans, on le lira encore. Peut-on en dire autant des trois autres ?


Annie Ernaux, La Honte, Paris, Gallimard, 1999 (1997). Livre numérique.
Camille Kouchner, La Familia grande, Paris, Seuil, 2021. Livre numérique.
Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, Paris, Seuil, 2014. Livre numérique.
Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, Paris, 2020. Édition numérique.

dimanche, février 07, 2021

Monsieur et l'axe du bonheur

Voilà un sérieux candidat au titre de mon roman de l'année : Monsieur, de Jean-Philippe Toussaint.

Monsieur – jamais nommé – est directeur commercial de Fiat-France. Un emploi très bien rémunéré, à seulement vingt-neuf ans. Pourtant, il ne s'y intéresse guère, se contentant de faire le minimum. Il faut dire que Monsieur ne semble pas très engagé dans la vie concrète de ses compatriotes. Il se mêle, certes, à eux (pratique du football, week-end à la maison de campagne de Mme Pons-Romanov), mais en gardant une certaine distance, comme en retrait. Par prudence, car Monsieur apparaît peu apte à la sociabilité. En dehors du cadre formel des relations de travail, il n'a aucun sens des conventions sociales, ne parlant, par exemple, que lorsqu'il a quelque chose à dire, ou alors tenant un propos incongru, à caractère scientifique, domaine où il se sent plus à l'aise. Ainsi, au restaurant avec Anna Bruckhardt, ne sachant si c'est lui qui l'invite, son côté cérébral lui suggère finalement « de diviser l’addition en quatre et de payer lui-même trois parts (c’est le plus simple, dit-il, d’une assez grande élégance mathématique en tout cas) ».

Prudence dans ses rapports sociaux, aussi, dans la mesure où il « ne [sait] rien refuser », et se retrouve fréquemment à devoir fuir les amabilités intéressées, à commencer par celles de Kaltz qui lui fait recopier les feuillets d'un ouvrage sur la minéralogie.

Monsieur se trouve tout aussi démuni face à la nécessité de se trouver par lui-même un logement. Il habitait avec son frère (marié, deux enfants) lorsque les circonstances l'amènent à demeurer chez les parents de sa fiancée (d'âge mineur !)... Mais ceux-ci finiront par lui trouver un appartement, sans quoi Monsieur aurait continué à vivre sous leur toit, malgré la rupture, et malgré la présence de Jean-Marc, la nouvelle fréquentation de leur fille. Dans son nouvel appartement, Monsieur ne s'installe pas ; il n'a rien déballé, il dort, s'assoit et reçoit sur un transatlantique. Mais Kaltz ne lui laisse pas de repos, si bien que, pour le fuir, il trouve grâce à sa supérieure hiérarchique une chambre chez les Leguen... dont le fils a justement des difficultés scolaires. Retour immédiat à son appartement ! Pour échapper à Kaltz, il se réfugie finalement sur les toits environnants, où il peut regarder le ciel, et connaître enfin l'« ataraxie ».

La vie de Monsieur se déroule ainsi selon deux axes. Le premier, horizontal, regroupe les activités sociales, l'ici-bas et ses vicissitudes : échanges quotidiens, demandes venant de toutes parts, jusqu'à l'agression, lorsqu'il se fait bousculer en attendant l'autobus. Deux expressions récurrentes résument le caractère contrariant de cet axe : « Les gens, tout de même », et « Monsieur n'aime pas tellement » (« les hôpitaux », « le téléphone », « qu'on le contredise »...). Le second axe, vertical, regroupe son bureau au seizième étage de la tour Léonard-de-Vinci, ses promenades sur les toits, l'observation du ciel nocturne. C'est l'axe du bonheur stoïcien, de l'« ataraxie », de la communion avec « la mémoire de l’univers, jusqu’au rayonnement du fond du ciel ». C'est aussi l'axe de l'amour, la soirée avec Anna Bruckhardt, soulignée par un blackout qui redonne à la ville un « ciel intact », où « rien ne venait plus altérer la nuit ». Et Monsieur, si cérébral, si réfléchi, si peu engagé dans la vie, reçoit enfin le baiser qu'il se désespérait de ne pouvoir donner. Du coup, retournement en clin d'œil : « La vie, pour Monsieur, un jeu d’enfant ».

Toussaint nous séduit par son écriture soignée, son art de l'ellipse narrative, son humour, son ironie. Son goût pour les situations incongrues nous donne des personnages aux comportements décalés, à la limite de l'absurde. Une impression d'anomie se dégage du portrait qui est fait de la société, où chacun, en sa solitude, poursuivant ses fins propres – et triviales – se heurte aux autres, qui lui sont indifférents. Mais rien d'appuyé, ici ; Monsieur est un court roman formaliste, qui refuse l'événement, la causalité, la hiérarchisation, misant plutôt sur des effets rythmiques, narratifs ; la tonalité se veut légère, résolument humoristique.


Jean-Philippe Toussaint, Monsieur, Paris, Minuit, 2013 (1986). Livre numérique.

mardi, janvier 26, 2021

La disparition de la réalité

Le 6 novembre dernier, au journal Les Échos, l’écrivain Jean-Philippe Toussaint déclarait : « En vieillissant, je me rends compte que je me rapproche de plus en plus du monde réel ».

Déclaration qui m’a laissé pensif. Dans un essai paru huit ans plus tôt, l’auteur évoque déjà, à travers la notion d’« urgence », la nécessité pour l’écrivain de « plonger, très profond, prendre de l’air et descendre, abandonner le monde quotidien derrière soi et descendre dans le livre en cours, comme au fond d’un océan », afin de se donner « la distance idéale pour restituer le monde, pour retranscrire, dans les profondeurs mêmes de l’écriture, tout ce que nous avons capté à la surface ». Ce passage me rappelle l’écriture « intransitive » dont parle Barthes, mais n’est pas très éclairant quant à l’énoncé de départ. En quoi peut bien consister une écriture plus proche du monde réel ? J’avoue que je n’en sais rien. L’écrivain peut bien viser la réalité, son effort n'en produit qu’une représentation, qui paraîtra plus ou moins fidèle, selon le lecteur, ses connaissances, préjugés, valeurs… 

Voici trois chemins par lesquels un roman peut nous ramener à la réalité, une certaine réalité. J’appuierai mon commentaire principalement sur la lecture de La Disparition du paysage, du même Toussaint, parce que ce court texte a été publié à peu près en même temps que la déclaration aux Échos, et que je m’attendrais à y déceler les signes du rapprochement susmentionné. 

Le chemin le plus direct nous réfère à divers éléments du monde réel. Il y a deux niveaux. Le premier concerne des éléments particuliers, uniques, vérifiables. Ainsi Toussaint a imaginé un narrateur qui, comme lui, a une femme prénommée Madeleine, a écrit un roman se passant au Japon, habite tantôt à Bruxelles, où s’est produit un attentat terroriste le 22 mars 2016, tantôt à Ostende, ville côtière dont il évoque la digue, la plage, la mer, le casino... L’exemple ultime de ce rapport des mots à la réalité nous est donné par Georges Perec et sa Tentative d'épuisement d'un lieu parisien. Perec s’installe à la Place Saint-Sulpice (Paris) et décrit tout ce qu’il voit. Une sorte d’instantané (infra)littéraire, témoignant du désir d’un usage univoque des mots, où chacun d’eux renvoie à un seul élément de la réalité, ou même, devient lui-même un objet réel, comme ces slogans publicitaires, ces marques de commerce que Perec incorpore à son texte au fur et à mesure qu’il les aperçoit sur les véhicules, les affiches. Le second niveau concerne des éléments qui donnent corps à l'histoire, mais sont présentés dans leur caractère général : une table, une fenêtre, un ordinateur, un logement, une infirmière… 

Le deuxième chemin est indirect. Le monde nous est restitué par une écriture « intransitive », dont le paradoxe, nous dit Barthes, est qu'en se repliant sur elle-même, elle acquiert un caractère « médiateur », suscite une « interrogation au monde » : « Quel est le sens des choses ? ». Question sans réponse qui, dans La Disparition du paysage, laisse appréhender une certaine actualité : confinement (du narrateur dans un appartement à Ostende) ; anomie sociale (narrateur qui n’a « plus aucun repère à présent ») ; virtualisation du monde, alors que le narrateur perd la faculté de distinguer ce qui est réel de ce qui est imaginaire ; et même, crise environnementale, avec cette disparition du paysage, cette « marée de béton qui monte à la verticale » à des fins mercantiles.

Le troisième chemin ne mène pas à la réalité comme telle. Il nous ramène au texte, et au thème de la réalité, ou plutôt, de la perte de contact avec la réalité. Je me limiterai à quelques observations. Pour le narrateur forcé à l’inactivité, il ne s’agit tout d'abord que d’un simple acte de survie mentale : « [M]on esprit a pris le large et, porté par le vent et les embruns, entraîné par le grand air et le sable qui fuit en rampant sur la plage les jours de tempête, je parviens à m’abstraire de la réalité où je suis encalminé depuis des mois ». Mais, bientôt, la réalité commence à lui échapper : « [J]e ne sais pas si ces images mentales angoissantes correspondent à une réalité que j’ai vécue ou si elles ne sont que le fruit de l’imagination morbide que je ressasse ici à Ostende depuis des mois ».

Le narrateur subit, à deux reprises « une intrusion intolérable du réel dans [s]on univers personnel » : la première lors de l'attentat qui l’envoie en convalescence dans un appartement à Ostende ; la seconde, avec la construction d'un étage supplémentaire au casino devant sa fenêtre, ce qui lui obstrue la vue du paysage et le conduit au stade final de son retrait : « Je n’ai plus aucun repère à présent, je suis emmuré dans ce tombeau, et j’ignore si l’extérieur est devant moi ou au-dessus de moi, et même s’il y a encore un extérieur ». 

Il y a, donc, un paradoxe, puisque ce sont ces intrusions qui déclenchent le processus morbide de perte de contact avec la réalité. Processus, en outre, surdéterminé par celui de l’écriture elle-même, qui demande elle aussi un retrait du monde : « Même dans le brouhaha d’une foule, même dans la rumeur des transports en commun, je parviens à me réfugier dans mon monde intérieur. Où que je sois, je réussis à m’éloigner du lieu où je me trouve physiquement pour bientôt ne plus exister que mentalement ». 

La convalescence à Ostende montre un narrateur-écrivain à « l’imagination morbide », pour qui l'observation de la réalité ne suffit pas. Avant même que sa vue du paysage ne soit obstruée, le narrateur voit « des paysages asiatiques, des villes japonaises [...] se superposer à la plage réelle » ; « ces visions, ces hallucinations ne sont peut-être que de simples réminiscences de mes livres ». Par la suite, le brouillard surgit, puis le « mur de béton aveugle ». 

En somme, la perte de contact est progressive. Elle aboutit à la mise sur un même plan de toutes les images (souvenirs, rêves, scènes de roman écrit des années auparavant, scènes aperçues par la fenêtre, images mentales) ; la frontière entre l'intérieur et l'extérieur s'estompe. 

Il convient de distinguer dans cette œuvre le percept visuel de l’auditif. Le premier, surinvesti, ne permet pas un ancrage stable dans la réalité. La fenêtre « est un tableau, un rectangle parfait encadré par les châssis dormants en bois brun des travées », le paysage y apparaît comme une surface, s'y trouve comme déjà irréel. Le second, au contraire, ne compte qu’une seule occurrence significative : une alarme de téléphone, qui introduit la troisième intrusion de la réalité, mais celle-ci bénéfique puisque permettant au narrateur de retrouver la mémoire des faits vécus (l’attentat de Bruxelles), et, dans un clash ultime, d'accéder à une compréhension objective de sa situation au moment même où la réalité cesse de lui être accessible.

Court texte, écrit dans une langue soignée, sobre, La Disparition du paysage ne fournit aucun indice d’une proximité accrue de l'auteur avec le monde réel. Le narrateur, en l'absence de repères, erre dans un monde indifférencié d'images mentales. Quant au thème de l’écriture, qui aurait pu nous renseigner, il est au contraire associé à une perte progressive de contact avec le monde extérieur. Il est vrai que, par là, le texte rejoint – mais indirectement – la réalité de notre époque de déni complotiste, de post-vérité, de virtualisation, dans laquelle nous entrons avec anxiété. 

  
Roland Barthes, « Écrivains et écrivant », dans Essais critiques, Paris, Seuil, 2002 (1964). Livre numérique.
Jean-Philippe Toussaint. La Disparition du paysage, Paris, Minuit, 2021. Livre numérique.
Jean-Philippe Toussaint, L'Urgence et la patience, Paris, Minuit, 2015 (2012). Livre numérique.

mardi, décembre 22, 2020

Nègres blancs d'Amérique

L'essai de Pierre Vallières, Nègres blancs d'Amérique, a fait les manchettes cette année. Honni pour son titre par des critiques, professeurs, commentateurs, dont plusieurs ne l'ont pas seulement lu.

Pourtant, vous n'y trouverez pas une seule ligne montrant un préjugé raciste. Vallières utilise la plupart du temps le mot noir, réservant nègre à sa signification historique, à savoir l'expérience de déshumanisation, d'exploitation des esclaves noirs. Vallières est allé aux États-Unis, connaît très bien la situation de ses frères de combat dans ce pays ; son essai mentionne plusieurs penseurs noirs (Robert Williams, auteur de Negroes with guns, Stokely Carmichael, Malcolm X...). L'historien Jean-François Nadeau rapporte d'ailleurs, dans une chronique, l'anecdote suivante :
En 1967, à son procès, Vallières reçut, parmi nombre d’appuis, un télégramme du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC), un élément du mouvement afro-américain des droits civiques. « Courage, nos frères », écrit en français le SNCC, avant de poursuivre, en anglais, pour dire ceci à Vallières et aux siens : « Vos expériences ne sont pas différentes de celles des vraies patriotes qui, partout et de tous les temps, résistent à la tyrannie. » Ce message se conclut par l’expression consacrée du FLQ : « Nous vaincrons. »
Pour Vallières, les Noirs américains représentent un modèle d'action militante à suivre, du fait de l'avancement de leur « nationalisme », de leur « conscience de classe » (contrairement à Luther King, à James Baldwin, Vallières n'est pas intégrationniste). Chez lui, le mot nègre désigne l'expérience universelle du minoritaire opprimé, dont les Noirs américains vivent, en 1967, la forme la plus violente. « C'est pourquoi tous les autres nègres, tous les autres exploités, y compris les Québécois, ont intérêt à s'unir aux Noirs américains dans leur lutte de libération ». Plus loin, il ajoute :
Le « nationalisme noir » — comme le « séparatisme canadien-français » — rend un service inestimable aux révolutionnaires en les forçant à envisager la libération de l'homme total et en leur évitant d'être pris au piège des demi-révolutions qui, aussitôt victorieuses, se muent en oppression des « minorités » raciales, linguistiques, religieuses, ou autres.
Mise à jour du 28 septembre 2021 : Vallières aurait presque pu faire sien ce passage d'Une Écologie décoloniale, n'était-ce l'extension écologiste que donne Malcom Ferdinand à ce mot : « L’essentialisme ancré dans l’usage du mot « Nègre » a laissé penser à tort que cette condition sociale et politique était inhérente à l’épiderme des Noirs et ne concerne que les humains. Ici, le mot « Nègre » ne désigne plus une couleur de peau, un phénotype, ni une origine ethnique ou une géographie particulière. Il désigne tous ceux qui furent et sont dans la cale du monde moderne : les hors-monde. Ceux dont les survivances sociales sont frappées d’une exclusion du monde et qui se voient réduits à leur « valeur » énergétique. Le Nègre est Blanc, le Nègre est Rouge, le Nègre est Jaune, le Nègre est Marron, le Nègre est Noir. Le Nègre est jeune, le Nègre est vieux, le Nègre est femme, le Nègre est homme. Le Nègre est pauvre, le Nègre est ouvrier, le Nègre est prisonnier. Le Nègre est marron-forêt, le Nègre est vert-plante, le Nègre est bleu-océan, le Nègre est rouge-terre, le Nègre est gris-baleine, le Nègre est noir-fossile. Les Nègres sont les nombreux hors-monde (humains et non-humains) dont l’énergie vitale est consacrée par la force aux modes de vie et manières d’habiter la Terre d’une minorité tout en se voyant refuser une existence au monde ».


Pierre Vallières, Nègres blancs d'Amérique, Montréal, Typo, 2011 (1994). Livre numérique.
Malcom Ferdinand, Une Écologie décoloniale, Paris, Seuil, 2019. Livre numérique.

lundi, mai 25, 2020

Le cycle Némésis, de Philippe Roth, et la mort

En janvier 2017, j'ai lu Indignation, deuxième volet du cycle Némésis. Puis, la semaine passée : Le Rabaissement, et Un Homme ; et cette semaine : Némésis, qui a donné son nom au cycle. Il s'agit des quatre derniers romans de Philip Roth, publiés entre 2007 et 2012. Romans où la mort (le vieillissement, la maladie, la souffrance), et plus encore la peur de la mort, sont très présentes.

Chez Roth, il n'y a pas de réponse satisfaisante au problème de l'existence. L'athéisme affirmé d'Un Homme ouvre à la survalorisation du corps, lequel, envahissant le champ de l'expérience, ne laisse pas de place à l'autoréflexion, puis, frappé par la maladie, déclinant dans sa vitalité, livre le protagoniste à l'angoisse de la mort. 

Quant à la foi, elle aboutit toujours à la même impasse : si Dieu existe, comment peut-Il permettre le Mal, en l'occurrence, dans le roman Némésis, l'épidémie de polio qui frappe les enfants juifs de Newark. La tradition juive offre évidemment une réponse à cette question, mais celle-ci, vieille de plus de 2000 ans, ne saurait être entendue par une communauté largement sécularisée. Face à l'épidémie, Bucky Cantor n'a d'autre réponse que la mise en accusation de Dieu, et l'autoaccusation : se révélant à la fin lui-même atteint de cette maladie, il s'accuse d'avoir contaminé les enfants dont il avait la responsabilité à titre de professeur d'éducation physique, il s'est fait la « flèche invisible » ¹ de Dieu, lui dont le sport favori se trouve justement être le lancer du javelot. Cette solution, extrêmement souffrante sur le plan moral, a le mérite de préserver l'essentiel, soit la possibilité d'un sens de l'existence : « Il faut qu’il convertisse la tragédie en culpabilité. Il lui faut trouver une nécessité à ce qui se passe. Il y a une épidémie, il a besoin de lui trouver une raison ». ²

La troisième réponse apparaît comme une sorte d'hybride problématique des deux premières. Marcus Messner, le narrateur juif d'Indignation, nous raconte son histoire depuis l'au-delà. Donc, l'au-delà existe, qui est sans espace et sans durée, mais Dieu en est absent, remplacé par une conscience strictement individuelle qui ne subsiste qu'en tant qu'acte de remémoration, en tant que « jugement sans fin [où] vos actions sont tout le temps jugées, de façon obsédante, par vous-même »…


Si les personnage du cycle Némésis semble si désespérés devant le problème de l'existence, c'est que celui-ci se trouve exacerbé par l'événement traumatique qu'est la Shoah, le Mal dans toute sa puissance. L'angoisse de Bucky Cantor, tout comme son autoculpabilisation, visent, au-delà de l'épidémie de polio, le génocide perpétré par les nazis et la survivance même de l'identité juive. De même, il n'est pas anodin que la remémoration éternelle de Marcus Messner fasse l'impasse sur les déportations, les chambres à gaz, et sur mille ans de persécution chrétienne. Passé refoulé, auquel les protagonistes du cycle Némésis, athées ou non, peuvent d'autant moins échapper. D'où qu'ils nous apparaissent si vulnérables, agis par des forces qui les dépassent, du fait de leur incapacité d'assumer un passé, une intransigeance, un appel transmis depuis le fond des âges. « Pourquoi cette hantise de la mort ? » ³, demande l'un d'eux, en prenant bien soin de ne pas chercher la réponse.


De passage à l'émission La grande librairie ⁴, Alain Finkielkraut raconte cette anecdote : peu avant son mariage, il se retrouve, lors d'une soirée, face à un rabbin qui lui dit : « J'aimerais vous marier ». Finkielkraut, sans doute un peu embarrassé, lui répond que la chose pourrait être difficile, vu que sa femme n'est pas entièrement juive. Le rabbin, pourtant libéral, a alors cette réplique : « L'assimilation, c'est une forme d'extermination douce ».

Terrible accusation, que Roth, ami de Finkielkraut, a inséré dans La Contrevie, mais qui hante aussi bien ses quatre derniers romans, lui qui était très attentif aux questions de la filiation, de l'identité, de la judéité. Et qui a lui-même été traité d'antisémite par des rabbins de sa communauté, après la publication de Portnoy et son complexe, comparé à Mein Kampf.  



1. Philip, Roth, Un Homme, Paris, Gallimard (« Folio »), 2007, 192 p., p. 60
2. Idem, p. 63
3. Idem, p. 40
4. Épisode du 24 mai 2018