Rechercher dans ma chambre

vendredi, mars 27, 2026

L'encre noire de la colère

Une suggestion de l'ami Jodoin, qui lui a consacré un billet : Autoportrait à l'encre noire, de Lydie Salvayre. Première fois que j'entends ce nom. Je vais renifler l'œuvre en question : hum... Une autofiction. Pas trop mon genre

Mes réserves, apparues en cours de lecteurs, se sont révélées, à la réflexion, comme infondées. Certes, la narratrice a tendance à pontifier, et alors elle enchaîne les lieux communs (notamment sur l'écriture, la littérature). Mais elle le fait de manière assumée, et cohérente avec l'ensemble du récit. Comme elle le dit elle-même : « Ces banalités ont été formulées cent fois, mais il est bon, je crois, de les redire ». D'ailleurs, comment faire autrement ? Le commentaire autocritique est un passage obligé de l'autofiction. À cet égard, Salvayre s'en tire mieux que d'autres. En petite futée, elle flirte habilement avec la prétérition. 

J'ai  aussi trouvé que la narratrice y va fort avec l'anaphore ; utilisée avec l'accumulation, ces procédés créent un effet de martelage qu'à un certain moment, j'ai trouvé lourd au point de devoir interrompre ma lecture pendant quelques minutes. Mais, encore là, ce choix stylistique n'est pas arbitraire. Il souligne la grande émotivité de la narratrice, une femme timide, qui s'exprime difficilement par la parole, et pourtant remplie d'une colère dans laquelle on reconnaît la prégnance de la figure paternelle. On trouve dans le récit cinq occurrences d'encolérer, jusqu'à l'extrême, lorsque le sentiment se referme sur lui-même : « je m’encolère de m’être ainsi encolérée ». Cinq, dans un récit de deux cent vingt pages, c'est relativement peu, mais mon interprétation, qu'on trouvera peut-être tirée par les cheveux, c'est que le préfixe en- se dissémine dans tout le récit, comme un rappel inconscient de cette colère première : « empantouflés », « encagé », « enfièvre », « entuber », « et tant pis si les mots imprononcés empuantissent l’air », « s’enflammaient », « m’enivrent », « ils m’enchantent, ils m’emportent », « ils m’ensauvagent, ils m’enfièvrent, ils m’envolent », « m’encanaillent », « enrégimentée » (liste non exhaustive). Ce préfixe nous dit aussi un certain sentiment d'enfermement, de la même manière que le préfixe in- (« impasse », « immérité », « injuste », « impossible », « imperceptible », « impartialité », « infoutue », « imprononcés »...) nous dit l'impossibilité, l'« impouvoir »

En fait, ces deux caractéristiques (lieux communs, effet de martelage) vont très bien ensemble. Le cliché est un vecteur d'énergie, comme le martelage. Son propos, la narratrice nous le fait éprouver à travers une énergie, une charge émotionnelle. Le récit ne doit pas « se résume[r] à raconter », il doit « redonner une impulsion » ; pour cela, il lui faut « la poussée nécessaire ». Salvayre fait le choix de la vitesse (clichés et accumulation accélèrent la lecture), et de l'opposition violente des registres de la langue, au détriment du rythme plus lent de la réflexion approfondie : « Il faudrait développer ces arguments, mais je n’en ai ni le courage, ni le temps : je dois trier mon linge et lancer la machine à laver ». Ce choix répond à son vécu, et à sa nature qui semble assez proche de celle de Quevedo qu'elle affectionne tant, « excessif en tout ».

Salvayre est ma soeur idéologique. Il n'y a pas une ligne de son récit avec laquelle je ne suis pas d'accord. Même sa colère, je la sais en moi, aussi puissante, aussi difficile à contenir. Certains passages ont particulièrement résonné en moi : 
– « J’ai l’impression que les livres me font faire connaissance avec ma pomme » ; 
– « Les plaies d’enfance au lieu de se fermer se creusent davantage lorsque je les écris. Des souvenirs fantômes me reviennent la nuit » ; 
– « Je n’avais, je l’ai dit, aucun talent de société » ; 
– « si la vieillesse m’atteint, me fane et, de toute évidence, me dégrade, elle ne me soumet pas. Je le répète : elle ne me soumet pas. Je reste droite encore et continue à lire, à aimer, à rêver, à jouir et à souffrir » ; 
– « Ce portrait sera-t-il donc mon chant du cygne ? Il m’arrive de le penser. Il m’arrive même de me dire que ça aurait de la gueule que je meure dès sa parution ».

J'aime, donc, l'énergie que dégage cette œuvre de Salvayre. J'aime qu'à quatre-vingts ans, elle demeure encolérée. Mais j'aime aussi son ironie, son humour, son autodérision. En un mot : j'aime son autofiction !


Référence
Salvayre, Lydie, Autoportrait à l'encre noire, Paris, Robert Laffont (coll. « Pavillons »), 2025, 225 pages. Édition numérique.

vendredi, décembre 26, 2025

Mon année culturelle 2025

Cette année, comme en 2024, j'ai lu quarante-cinq livres. J'aurais atteint mon objectif de cinquante livres si un projet d'écriture n'avait pas accaparé mon temps, mes pensées, de la mi-octobre jusqu'au début décembre. 

Donc, voici, par ordre chronologique, avec ou sans commentaire, les (re)lectures et (re)visionnements qui m'ont le plus marqué. 

Romans, récits

Les derniers grizzlys, de Rick Bass. Nature writing. Il faut aimer le genre. Ce qui est mon cas.

La Charrette, et L'Amélanchier, de Jacques Ferron.

La Clé à molette, Primo Levi. L'idée ne me serait jamais venue d'associer Levi à un outil. 

Monsieur Melville, de Victor-Lévy Beaulieu. Ma lecture de l'année. Un essai sur l'écrivain Herman Melville, une « lecture-fiction » de ses œuvres, dans laquelle Victor-Lévy Beaulieu cherche à saisir le personnage Melville de l'intérieur, se tenant au plus près de lui, jusqu'entre les lignes, tel un « médium », « pour lui arracher ses vérités ». Un essai « total » à travers lequel le biographe-lecteur, nommé Abel Beauchemin, alter ego de Beaulieu, cherche tout autant à se saisir lui-même, lui qui multiplie les marques d'identification à Melville, réunit son univers fictionnel d'écrivain au sien, sa Mattavinie imaginaire à Arrowhead où vécut l'auteur de Moby Dick de 1850 à 1863. Ainsi enfermé dans sa lecture, se voulant hors d'atteinte, Abel peut exprimer sa « sensibilité », ses tourments, ses échecs symptomatiques... Un grand voyage au cœur de l'œuvre melvillienne, au terme duquel Abel pourra entreprendre le récit familial de la « Grande Tribu » des Beauchemin. On mesurera mieux la réussite de Beaulieu si on compare Monsieur Melville au décevant La Part de l'océan, de Dominique Fortier. Le premier fait de Melville un modèle de réussite, alors que la seconde ne cache pas que la lecture de Moby Dick lui a été pénible. De plus, rebutée par l'univers mental de son auteur, trop sexiste, elle invente parallèlement une histoire compensatoire, incohérente, puérilement revancharde. Fait étonnant : Beaulieu accorde une place importante à la soeur de Melville, Augusta ; Fortier, pas un mot.

Bartleby le scribe, de Herman Melville. « I would rather not to ». Inoubliable.

L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, de Miguel de Cervantes. Voulant lire le second tome – trente ans plus tard ! –  j'ai repris depuis le début.

Kolkhoze, puis L'adversaire, d'Emmanuel Carrère. Kolkhoze constitue une bonne introduction à l'œuvre d'Emmanuel Carrère. On y retrouve ses thèmes de prédilection (vérité, mensonge, réalité, secret, angoisse) qui sont aussi, pour la plupart, les miens ; on comprend pourquoi l'écriture au je y est si importante, tout comme le pacte de vérité. Je ne partage nullement l'opinion de l'ami Jodoin qui voit dans Kolkhoze un récit qui « traîne en longueur »...

« Un récit traversé par la rencontre de multiples figures illustres. Trop visibles. Majuscules. Ça nombarde et pavanomme à foison. »

Pour ma part, j'ai trouvé cette lecture très stimulantes ; comme Laferrière, Carrère éveille ma curiosité, me donne le goût de lire, me transmet une énergie intellectuelle qui éloigne de la complaisance narcissique, ouvre au monde extérieur. 

Sur le plan formel, l'œuvre est très réussie. Un art de raconter, par petites touches, par de courtes anecdotes, chacune faisant l'objet d'une section, pour un total de 222 sections. Une structure narrative basée sur la répétition de motifs divers : trois sections intitulées « Kolkhoze » ; quatre sections « Hôtel Ukraine » ; six occurrences de ce très significatif « clin d’œil curieux de l’Histoire à un couple du XXe siècle… » ; six occurrences du « coffret de bois » contenant une carte postale d’Hélène, etc. Ces répétitions laissent l’impression d’un récit qui revient sur ses pas, comme pour suggérer un temps circulaire qui s’opposerait au temps linéaire menant à la mort. Mais plus le récit s'achemine vers la fin, plus les sections sont courtes, le temps ralentit, et la mort approche, jusqu'à l'ultime moment, saisi au plus près : « On court, on se place tous les trois autour du lit, Marina à sa gauche, Nathalie et moi à sa droite. Anne a cru qu’elle ne respirait plus, mais elle respire encore une fois. Une seconde, après une très longue pause. La pause suivante dure. Nous sommes suspendus à son souffle, priant pour que ça ne reparte pas. Ça n’est pas reparti. Elle était morte. Samedi 5 août, 17 h 15, nous trois autour d’elle ». Il ne reste alors plus qu'un chapitre de trois sections, dont la dernière, magnifique, nous laisse avec le père, dans son ascension vers la borne de signalisation romaine ; un explicit tout en ouverture, qui nous rappelle que c'est le père qui porte la « dimension verticale de la vie », la mémoire, une certaine vérité. Le père et, à sa suite, le fils.

Essais

Le Monde d'hier, de Stefan Zweig.

L'Heure des prédateurs, de Giuliano Da Empoli. Mon essai de l'année. 

C'était au temps des mammouths laineux, de Serge Bouchard. 

Amerigo, de Stefan Zweig.

Je suis vivant et vous êtes mort, d'Emmanuel Carrère. Une excellente biographie de Philip K. Dick.

BD

Chroniques birmanes, de G. Delisle.

Persepolis 1, 2, 3 et 4, de Marjane Satrapi. Ma BD de l'année.

Films

Une Langue universelle, de Matthew Rankin. Winnipeg, une ville iranienne. Un film déjanté, truffé de références à Abbas Kiarostami. Mon film de l'année.

Où est la maison de mon ami, puis Et la vie continue, d'Abbas Kiarostami. Le film de Rankin m'a donné l'envie de revoir les deux premiers volets de ce que la critique a appelé la Trilogie de Koker.

Voici l'ensemble de mes (re)lectures et (re)visionnements de l'année, avec les liens pour plus d'information :

Janvier : Veiller sur elle (J.-B. Andrea) (Rn) (7), Si une nuit d'hiver un voyageur (I. Calvino) (Rn) (19), La Végétarienne (H. Kang) (Rn) (25), Chroniques birmanes (G. Delisle) (BD) (28) ; février : La Vallée des rubis (J. Kessel) (Rn) (2), Les Corrections (J. Franzen) (Rn) (17), Des bibliothèques pleines de fantômes (J. Bonnet) (E) (22) ; mars : Le Monde d'hier (S. Zweig) (Rn) (8), Mondes nouveaux (S. Zweig) (E) (10), Price (S. Tesich) (Rn) (19), Devenir fasciste (M. Fortier) (E) (26), Les Têtes réduites (J.-F. Nadeau) (E) (30) ; avril : Les Derniers grizzlys (R. Bass) (Rt) (6), Le Gang de la clef à molette (E. Abbey) (Rn) (21), Persepolis (M. Satrapi) (BD) (30) ; mai : Une Langue universelle (M. Rankin) (F) (5), Persepolis 2 (M. Satrapi) (BD) (5), Persepolis 3 (M. Satrapi) (BD) (8), Persepolis 4 (M. Satrapi) (BD) (10), Du trop de réalité (A. Le Brun) (E) (15), La Charrette (J. Ferron) (Rn) (16), Où est la maison de mon ami (A. Kiarostami) (F) (r), L'Amélanchier (J. Ferron) (Rn) (C) (r) (20), Et la vie continue (A. Kiarostami) (F) (r), Au travers des oliviers (A. Kiarostami) (F) (r) (27), La Chaise du maréchal ferrant (J. Ferron) (C) (27), L'Heure des prédateurs (G. da Empoli) (E) (30) ; juin : Le Cas Trump (A. Roy) (E) (1), La Clé à molette (P. Lévi) (Rn) (7), Inconnu à cette adresse (K. Taylor) (RÉ) (8), Sang et or (J. Panahi) (F) (8), Hors jeu (J. Panahi) (F) (9), Monsieur Melville 1. Dans les aveilles de Moby Dick (V. L. Beaulieu) (RB) (19), Monsieur Melvillle 2. Lorsque souffle Moby Dick (V. L. Beaulieu) (RB), Monsieur Melvillle 3. L'après Moby Dick et la souveraine poésie (V. L. Beaulieu) (RB) (29) ; juillet : La Part de l'océan (D. Fortier) (Rn) (7), Géographies de la solitude (J. Mills) (D) (9), Bartleby, le scribe (H. Melville) (N) (11), Le Voyageur et la tour (A. Manguel) (E) )16), L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche 1 (M. de Cervantès) (Rn) (r) (29) ; août : L'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche 2 (M. de Cervantès) (Rn) (11), Ils étaient l'Amérique (S. Bouchard) (E) (14), Spleen en Corrèze (D. Tillinac) (Rn) (16), C'était au temps des mammouths laineux (S. Bouchard) (E) (29), Samouraï (F. Caro) (Rn) (31) ; septembre : Amerigo (S. Zweig) (E) (4), Kolkhoze (E. Carrère) (RB) (11), Okurimono (L. Lévesque) (D) (12), La Moustache (E. Carrère) (Rn) (16), La Classe de neige (E. Carrère) (Rn) (18), Je suis vivant et vous êtes mort (E. Carrère) (B) (30) ; octobre : L'adversaire (E. Carrère) (Rt) (15), Un Certain art de vivre (D. Laferrière) (20) ; novembre : L'Oreille absolue (A. Desarthe) (Rn) (17) ; décembre : Yannick (Q. Dupieux) (F) (7), La Maison vide (L. Mauvigner) (Rn) (14)


Légende : Les chiffres entre parenthèses indiquent la date de fin de lecture ou de visionnement ; B : Biographie ; BD : bande dessinée ; BL : beau livre ; C : conte ; CP : conte philosophique ; CT : courts textes ; D : documentaire ; E : essai ; EA : essai autobiographique ; F : film ; FA : film d'animation ; J : journal ; L : lettres ; N : nouvelles ; Pe : poésie ; Pr : polar ; r : relecture ou revisionnement ; RA : récit ou roman autobiographique ; RB : récit biographique ; 
RÉ : Roman épistolaire ; Rt : récit ; Rn : roman ; RP : roman philosophique ;  RS : récit de soi 


jeudi, août 07, 2025

Pierre Foglia (1940-2025)

Foglia est mort depuis quelques jours déjà, et je n'en reviens toujours pas d'être là, avec ma vie suspendue à un fil, alors que lui n'est plus que cendre et souvenirs. 

J'ai commencé à le lire vers le milieu des années 1980, au temps du cégep. En 1992, je lui ai écrit une première fois. Il m'a répondu dans une chronique où il me qualifiait aimablement de « petit nouveau ». Ma lettre devait montrer une certaine candeur, une déférence ingénue, j'imagine. 

Foglia m'aidait à réfléchir. Parce qu'il était rarement là où je l'attendais. Parce qu'il écrivait contre. Contre le « consensus mou », les certitudes spontanées, la « complaisance dans l'indignation », tout ce moralisme qu'il a vu venir comme une lame de fond, débusqué dans les moindres déclarations, les faits apparemment les plus anodins. Parce qu'il écrivait parfois ce que je n'aurais jamais osé penser, ou plutôt : ce que j'aurais été incapable de penser, par inculture, par conformisme. Aujourd'hui je réalise qu'il m'a aidé à m'affranchir de ce conformisme – mais rien n'est acquis ! –, de ce besoin de soumission qui est le propre de l'homme et sa fiancée, et qui chez moi répondait à l'appel de l'enfant seul que j'ai été.

Mais, seules, les idées ne mènent pas loin, vite lues, vite oubliées, si elles ne sont pas portées par le style. C'est parce qu'il bûchait des heures sur son papier – jusqu'à quatorze heures, paraît-il, pour quelque mille mots – que vous achetiez la grosse Presse du samedi, et vivement la page A5 ! Il nous fallait notre dose. Le style, une drogue dure ? Voici ce que notre chroniqueur écrit à propos de Voyage au Portugal avec un Allemand, de Louis Gauthier : « Je vous le dis tout de suite, c’est une histoire sans aucun intérêt. Et pourtant obsédante. Organique. Un champignon magique. Tu le goûtes : bof. Mais une heure après t’es gelé comme une balle. Deux semaines après, t’es pas encore redescendu. Un climat. Un style. »

Puis, il ajoute : Gauthier « dit des choses menues et communes et pourtant, il est là, extraordinairement présent à côté de nous. Tout le temps qu’on le lit, on entend sa voix, un filet de voix, et en même temps qu’on se fout complètement de ce qu’il raconte ».

Sa présence forte, immédiate, addictive, Foglia la produit très différemment de Gauthier, par un effet d'oralité qui lui est propre : interpellation du lecteur, de la lectrice, phrases courtes, ponctuation minimale, registre familier, emploi (parcimonieux) du joual, registre soutenu, aphorismes, autodérision, humour... Le résultat est une prose vivante, libre, imprévisible, qui laisse une impression de vérité (« les mots vivent quand ils sont sincères »). 

Ce qui me le rapproche encore plus, c'est que, comme tout écrivain.e, il est d'abord un lecteur. Son panthéon : Louis-Ferdinand Céline (« mon maître », « notre maître à tous en écriture moderne »), Charles Bukowski (« Bukowski me raconte, sans style ou presque, des histoires qui ne m'intéressent pas, et pourtant je trippe comme un cochon »), peut-être Emil Cioran... Faut-il rappeler que notre chroniqueur est un pessimiste, un homme habité par la pensée de la mort ? 

À côté de Céline, il faut placer Annie Ernaux, découverte tardivement, lorsqu'a paru Les Années, chef-d'œuvre qu'il place au sommet de son top 10, devant Voyage au bout de la nuit. C'est dire l'admiration.

Au Québec, c'est moins clair. Ferron, Gauthier, oui. Laferrière aussi. Ces noms reviennent souvent. Mais ensuite...

Il y a enfin, me dit l'ami Bruno, Vialatte, l'autre « maître » dont se réclame Foglia. Aucun souvenir d'avoir lu ce nom nulle part. A fallu que je retourne dans les archives : ben oui, toi, 'ga'de don' ça... Alexandre Vialatte, dont « un des principaux titres de notoriété », nous dit Wikipédia, sont ces Chroniques de La Montagne posthumes.  

Le bouquin, une brique de plus de 1000 pages, attend depuis quelques jours sur ma table d'être numérisé. Grosse job ! Un écrivain de plus qu'il m'aura fait connaître (mais pas Gauthier, pas Céline, qui sont des rencontres antérieures)

Tiens, tiens, j'ai commencé ce texte à l'imparfait, puis, à mi-chemin, en citant Foglia, s'en m'en rendre compte je suis revenu au présent de l'indicatif, qui est aussi le présent du sentiment, des mots vivants et, dans son cas : sincères, vrais. 

« La vérité ne meurt jamais ».

Allez, je vous embrasse.

 

Références : 

Céline, Louis-Ferdinand, Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard (coll. « Folio »), 1972 (1952), 624 pages.

Ernaux, Annie, Les Années, Paris, Gallimard (coll. « Folio »), 2008, 256 pages.

Foglia, Pierre, « L'ironie n'est pas un muscle », La Presse, 13 juillet 2001, p. S10.

Foglia, Pierre, « La sincérité des mots », La Presse, 12 mars 1994, p. A5.

Foglia, Pierre, « La littérature et la haine », La Presse, 27 janvier 2011, p. A5.

Foglia, Pierre, « Le style », La Presse, 2 mai 2002, p. A5

Foglia, Pierre, « Les enfants attardés », La Presse, 8 octobre 2005, p. A5.

Foglia, Pierre, « Puis-je reparler de mes chats ? », La Presse, 2 octobre 2001, p. A5.

Foglia, Pierre,  « Une job pour rien », La Presse3 mars 1998, p. A5.

Gauthier, Louis, Voyage au Portugal avec un Allemand, Montréal, Fides, 2002, 181 pages.

Vialatte, Alexandre, Chroniques de La Montagne, Tome 1, Paris, Laffont, 2000, 1140 pages.

dimanche, janvier 12, 2025

Le Grand marin, de Catherine Poulain

Une histoire de marins. Je ne m’étais pas donner ce plaisir depuis longtemps. Mais, ici, nous sommes très loin de Maître à bord. Chez Catherine Poulain, nul exploit à la Jack Aubrey ; la narratrice du Grand marin est une antihéroïne. Chez elle, plutôt de la détermination, l’irrépressible désir de vivre librement, à l’égal des hommes, ces marins qui lui font peur, et dont elle veut gagner le respect. Poulain nous décrit très bien ce petit monde fermé, généreux, mais dur et, à la fin, oppressif, des pêcheurs de l’île Kodiak, en Alaska. Des hommes du pays, d’autres venus des « lower forty-eight », et d’Europe ; des Indiens aussi. La plupart paumés, sans le sou, en proie au vide de l’existence, fuyant leur réalité dans l’alcool ainsi qu’à bord des bateaux de pêche, seuls échappatoires possibles. 
 
À son arrivée, la narratrice se contente de crème glacée et de pop corns, mais, avalée par ce monde glauque -- et ce paysage magnifié -- auquel elle veut appartenir, il ne lui faut pas beaucoup de temps pour se retrouver, elle aussi, dans les nombreux bars de cette petite localité. En fait, elle ne tient pas en place. Une itinérante, pour ainsi dire, qui n’a rien à elle, ne dort jamais deux nuits au même endroit, passant d’un bateau à l’autre, parfois la cabine d’une vieille camionnette abandonnée... Le mouvement est sa plus fondamentale revendication, mouvement qui est aussi celui de la mer, des oiseaux… et des hommes qui, eux, se permettent toutes les libertés. Ses motivations ne nous sont pas connues. La voilà, dès l’incipit, qui quitte « Manosque-les-Plateaux, Manosque-les-Couteaux », et ses bar remplis, comme sur un coup de tête : « Je ne veux plus mourir d’ennui, de bière, d’une balle perdue ». Mais, par la suite, des motifs plus sordides sont suggérés. Elle finira elle-même par se désigner comme une « runaway ».
 
Il faut souligner l’écriture de Catherine Poulain, tout en mouvement elle aussi, souple, poétique par moments, mais qui ne force jamais le lyrisme ; les métaphores, belles, sensuelles, ne chargent pas le récit d’effets ornementaux, mais l’éclairent et lui donnent sens.
 
Ce récit a également le bonheur de nous éviter les vérités sentencieuses du voyageur-philosophe posant sur le monde son regard de radoteur humaniste. La narratrice du Grand marin nous parle à hauteur de femmes, la figure dans la saumure, dans le sang, et dans l’odeur fétide des hommes. Pour autant, elle ne nous en donne pas moins à saisir bien des réalités. Réalité du sexisme, parfois direct et brutal, parfois masqué sous des intentions bienveillantes. Réalité d’une certaine xénophobie : tous ces étrangers qui convergent vers l’Alaska, avec leurs problèmes, leurs misères, leurs chimères. Réalité environnementale : la boucherie qu’est la pêche à la palangre, tous ces poissons morts qu’il faut rejeter à la mer pour ne pas dépasser les quotas...
 
 
Catherine Poulain, Le Grand marin, Paris, l'Olivier, 2016, 384 p. Édition numérique.

jeudi, décembre 26, 2024

Mon année culturelle 2024

Cette année, j'ai un peu moins lu ; 45 livres. Passage à vide cet automne, qui est pourtant ma saison préférée.

Donc, voici, par ordre chronologique, avec ou sans commentaire, les lectures (et visionnements) qui m'ont le plus marqué.

Romans

Un Lac le matin, de Louis Hamelin. Deuxième volet d'une trilogie. Hamelin y poursuit sa réflexion sur le rapport entre nature et culture, sur la « prédation » de cette civilisation qui a pris son essor aux États-Unis au XIXe siècle et à laquelle nul.le n'échappe, pas même un David Henry Thoreau, pourtant esprit indépendant et sensible à la nature. Un roman biographique qui nous renvoie, sans complaisance mais aussi sans moralisme, à nos propres comportements. Mon roman de l'année.

L'Enfant mascara, de Simon Boulerice.

La Québécoite, de Régine Robin.

Montedidio, d'Erri De Luca. 

L'Invention de la solitude, de Paul Auster.

Clara lit Proust, de Stéphane Carlier. Un petit roman comme je les aime. Un sens de l’observation, du détail signifiant. Une écriture précise, qui va à l’essentiel. Des personnages crédibles, vivants, très différents les uns des autres, mais tout de même ouverts. Et puis, il y a Clara, son émancipation par la lecture de Proust, sa mélancolie devant la fuite du temps (« rien ne dure », « toute vie s’oublie et son souvenir s’efface aussi facilement qu’un dessin sur une vitre embuée »). Et puis encore, c’est un livre qui donne le goût de lire des livres. Pas comme chez Laferrière, pas un tourbillon d’énergie qui vous emporte, non, plutôt une infusion lente. Une infusion de thé, avec une petite madeleine.

Le Zéro et l'infini, d'Arthur Koestler.  

Ça va aller, de Catherine Mavrikakis.

Houris, de Kamel Daoud.

Essais 

Pour les faits, de Géraldine Muhlmann. Qu'est-ce qu'un fait ? Muhlmann propose une réponse qui a été une découverte pour moi. Un « fait est d’abord quelque chose de sensible » (provoquant un « choc sensible »), une « matière » de part sa « force objective » (Arendt), matière qui s'expérimente par le corps directement, « en situation », et peut ensuite être partagée à travers un « récit » (Genette). Ce partage, cette transmission du choc sensible, ne peut avoir lieu sans une confiance en l'« impartialité » (opposée au « point de vue zéro » de l'objectivité) du témoin (un·e journaliste), confiance qui elle-même repose sur le socle d'un « monde commun ». À lire et relire.

Le Bug humain, de Sébastien Bohler. Un essai de neurologie absolument passionnant. Si nous sommes en passe de détruire l'environnement naturel auquel est liée notre survie, c'est parce que nos comportements obéissent à un maître intraitable, logé au cœur de notre cerveau : le striatum. Celui-ci a été chargé par l'évolution d'exécuter ce qui est inscrit au « programme officiel de la survie – manger, copuler, explorer, conquérir, dominer ». Chaque fois que notre cortex connaît du succès dans ces cinq champs d'activité, il reçoit de la dopamine et du plaisir. Le striatum nous confine dans le moment présent, dans la recherche de plaisirs rapides, au dépens de la planification à long terme. Le cortex peut s'opposer aux injonctions du striatum au « moyen de connexions à longue distance qui forment une gaine nerveuse appelée faisceau frontostriatal ». Plus l'éducation de l'enfant favorise le développement du faisceau frontostriatal, plus l'enfant sera en mesure de se maîtriser, et de privilégier un plaisir différé si celui-ci apparaît plus avantageux. 

Les Déchirures, d'Alex Gagnon.

Les Yeux de Maurice Richard. Une histoire culturelle, de Benoît Melançon. Ce que j'aime de cet essai, c'est qu'il réconcilie amour de la lecture et amour du hockey. Un ouvrage sérieux, qui recense un nombre invraisemblable de documents de tous types, et que je résumerais ainsi : de quoi Maurice Richard est-il le nom ? À mettre entre toutes les mains. Et, tant qu'à y être, pourquoi ne pas lire aussi Langue de puck, un abécédaire du hockey très complet, qui m'a procuré cette joie étrange, nouvelle pour moi, de retrouver dans une activité intellectuelle des termes « vécus » dans l'effusion d'un match de hockey à la télé.

BD

La Vie secrète des arbres, de Peter Wohlleben, Fred Bernard, illustré par Benjamin Flao. Après avoir lu cette bédé, vous ne regarderez plus les arbres, la forêt, de la même manière. Lecture que devrait être inscrite au programme d'enseignement au secondaire.

Documentaire

La Bataille de Saint-Léonard, de Félix Rose. La bataille pour le statut du français, d'abord à Saint-Léonard, puis au Québec, a duré de 1968 jusqu'à 1979, année où à été voté la Loi 101. On y découvre un remarquable oublié : Raymond Lemieux.

Rosa Bonheur, dame nature, de Gregory Monro. Inadmissible que cette peintre, qui vendit plus de tableaux que quiconque au XIXe siècle, soit tombée dans l'oubli.

Films

The Zone of Interest, de Jonathan Glazer. Comment côtoyer l'abîme, et s'en porter très bien. Glaçant. Un film sur la puissance du déni. Le lien avec notre époque est assez évident.

Perfect Days, de Wim Wenders. Tout ce que j'attends de la vie, tout ce qui me nourrit intellectuellement, spirituellement, se trouve là, dans ce film magnifique.

Voici l'ensemble de mes lectures (et visionnements) de l'année, avec les liens pour plus d'information :

Janvier : Quand tu écouteras cette chanson (L. Lafon) (RA) (4), Ceci n'est pas un fait divers (P. Besson)(Rn) (8), Ce que je sais de toi (É. Chacour) (Rn) (13), Les Étoiles s'éteignent à l'aube (R. Wagames) (Rn) (21), Borealis (K. McMahon) (D) (27), Un Lac le matin (L. Hamelin) (Rt) (30) ; février : Pour les faits (G. Muhlmann) (E) (9), Les Déclinistes (A. Roy) (E) (13), Le Déni ou la fabrique de l'aveuglement (S. Tisseron) (19), Le Bug humain (S. Bohler) (E) (23),  L'Enfant mascara (S. Boulerice) (Rn) (29) ; mars : Paysage aux néons (S. Boulerice) (Rn) (3), Traverser Montréal (S. Simon) (E) (23) ; avril : La Québécoite (R. Robin) (Rn) (4), Les Yeux de Mona (T. Schlesser) (Rn) (7) ; Langue de puck (B. Melançon) (E) (8), La Partie et le tout (92% de lu) (W. Heisenberg) (M) (15), The Zone of Interest (J. Glazer, 2023) (F) (19), Io capitano (M. Garrone, 2023) (F) (24), L'Immense fatigue des pierres (R. Robin) (N) (27), Le Poids du papillon (E. De Luca) (Rn) (28) ; mai : Montedidio (E. De Luca) (Rn) (3), Chronique d'hiver (P. Auster) (RA) (7), Excursions dans la zone intérieure (P. Auster) (RA) (15), Cocaine Bear (F) (18) ; juin : 4 3 2 1 (P. Auster) (Rn) (3), Baumgartner (P. Auster) (Rn) (8) ; juillet : L'Invention de la solitude (P. Auster) (E) (10), Les Aventures de Pinocchio (C. Collodi) (C) (14), Clara lit Proust (S. Carlier) (Rn) (16), Trois chevaux (E. De Luca) (Rn) (19), Le Zéro et l'infini (A. Koestler) (Rn) (28), Proust au gym (A. Lacroix) (Rn) (30) ; août : Le Roman d'Isoline (D. Turgeon) (Rn) (4), Rue Duplessis (J.-P. Pleau) (RS) (15), Monsieur Ripley (P. Highsmith) (Pr) (24), La Vie secrète des arbres (F. Bernard, B. Flao, P. Wohlleben) (BD) (27), Perfect Days (W. Wenders) (F) (30) ; septembre : Les Déchirures (A. Gagnon) (E) (12), Rue Saint-Urbain (M. Richler) (Rn) (28) ; octobre : Les Barbares (A. Baricco) (E) (8), Le Match (K. Dryden) (E) (21) (90% lu), Amiante (S. Dulude (Rn) (31) ; novembre : Ça va aller (C. Mavrikakis) (Rn) (6), Les Yeux de Maurice Richard (B. Melançon) (E) (12), Sur les routes (C. Mavrikakis) (RV) (18), La Bataille de Saint-Léonard (F. Rose) (D) (26) ; décembre : Houris (K. Daoud) (Rn) (10) ; Terrasses (L. Gaude) (Rt), Rosa Bonheur, dame nature (G. Monro) (14) (D), (12), Le Fantôme qui voulait exister (F. Blais, I. Boudreau) (BD) (15), La Vie heureuse (D. Foenkinos) (Rn) (16), Triste tigre (N. Sinno) (EA) (26)

Légende : Les chiffres entre parenthèses indiquent la date de fin de lecture ou de visionnement ; B : Biographie ; BD : bande dessinée ; BL : beau livre ; C : conte ; CP : conte philosophique ; CT : courts textes ; D : documentaire ; E : essai ; EA : essai autobiographique ; F : film ; FA : film d'animation ; J : journal ; L : lettres ; N : nouvelles ; Pe : poésie ; Pr : polar ; r : relecture ou revisionnement ; RA : récit ou roman autobiographique ; RB : récit biographique ; Rt : récit ; Rn : roman ; RP : roman philosophique ;  RS : récit de soi ; T : pièce de théâtre.

Sur les routes avec Catherine Mavrikakis

Avec Sur les routes, Catherine Mavrikakis nous emmène dans son périple aux États-Unis, à la veille de la campagne électorale qui a porté, comme on le sait maintenant, Donald Trump à la présidence. Périple qui ne va pas de soi, car il est loin le temps de Kerouac et son célèbre roman Sur la route, temps du « parcours initiatique » mené dans « l'exaltation ». Cinquante ans plus tard, en 2006, avec la publication de La Route, Cormac McCarthy prend acte du changement. Son roman dystopique ne nous permet plus de croire à la « route du progrès et de la joie à l’américaine » ; « la seule route empruntable ne mène plus nulle part, sauf à notre disparition, au jour le jour ». Mavrikakis n'admet pas entièrement ce verdict pessimiste. Oui, il faut « passer à autre chose, mais à quoi ? », se demande-t-elle. Sa démarche oscille entre le singulier et le pluriel. Ainsi, elle écrit : « Néanmoins, même si de la route je ne pourrai connaître que la mienne, très étriquée et bien balisée, je vais la prendre ». En même temps, le pluriel du titre renvoie dos à dos Kerouac et McCarthy et leur vision univoque ; « la route » devient « les routes », « les chemins de traverse, les détours de toutes sortes » : certains chemins menant vers un passé familial difficile ; d'autres vers un avenir « qui n’est pas déjà tracé, qui n’est pas inéluctable », malgré les inondations, les sécheresses, les conséquences dévastatrices du réchauffement climatique. Dieu circule aussi sur ces routes, où vous croisez le désarroi (« I don’t know my country anymore »), le désespoir (« la Rust Belt constitue l’épicentre de l’épidémie récente d’overdoses »), la pauvreté, l'ignorance, « l'étroitesse d'esprit », mais qui vous mèneront aussi bien vers des lieux de savoir, de culture, comme l'université d'Ann Arbor, ou vers la beauté, la lumière éblouissante du parc national des White Sands. Les routes font cohabiter tous les contraires. Avec elles se déroule la durée qui emporte l'expérience intérieure aussi bien que les événements qui transforment le monde extérieur.

Ce récit m'a beaucoup plus. Le lisant, j'ai pensé aux Crépuscules de la Yellowstone, de Louis Hamelin, qui raconte également un périple aux États-Unis. Mais Hamelin est plus pessimiste que Mavrikakis. Son enquête nous met face à la « prédation sous toutes ses formes », et face à un questionnement moral, existentiel, dont il se protège par une ironie constante. Mavrikakis n'apparaît pas aussi désespérée, mais un sentiment d'impuissance se manifeste chez elle aussi. Impuissance devant un monde qui s'éloigne de ses valeurs d'ouverture d'esprit, de pluralisme, de réflexion. Mais aussi impuissance, à certains moments, à voir la réalité, à décoder les signes :

« Qu’est-ce que Crissie ne reconnaît plus dans son Sioux Falls à elle ? »
« Que pense Lee ? En lui le républicain gagne-t-il sur le démocrate ? Qu’est-ce qu’être un homosexuel blanc, un serveur de 50 ans dans un resto cher de Memphis en 2024 ? Je ne sais pas… »
« M’installer ici, pourquoi pas ? Même si je ne suis pas née au Wyoming… Pourquoi pas ? Évidemment, si j’étais noire, je penserais sûrement autrement. Comment verrais-je le monde ? Et le Wyoming ? »
« Je m’en voudrai longtemps de ne pas avoir pu déchiffrer les signes d’un immense désespoir dans la ville et le comté ».

Peut-être est-ce là la raison pour laquelle son récit fait à peine cent pages. Un récit qui tourne court.

 

Catherine Mavrikakis, Sur les routes , Héliotrope, Montréal, 2024, 126 p. Édition numérique.

 

 

lundi, décembre 23, 2024

Variations sur un thème #3

 Un peu à la manière des « accouplements » de Benoît Melançon, voici deux variations sur un thème. Quid des femmes sur la route ?

Catherine Mavrikakis, Sur les routes, Héliotrope, Montréal, 2024, 126 p. Édition numérique.

« Il est bien évident que les femmes sont souvent exclues du road trip. On n’a qu’à penser au film Thelma & Louise pour sentir combien, même si la route est signe de liberté pour les femmes, il y a des dangers pour elles quand elles décident de la prendre. »

Kamel Daoud, Houris, Gallimard (coll. « Blanche »), Paris, 2024, 416 p. Édition numérique.

« La route, c’est mal pour une femme, tu sais, c’est maléfique et surtout, elle te prend ton honneur et ta réputation ; c’est la pire des choses que d’écouter la route pour une femme. La pire de toutes, crois-moi ! »

vendredi, août 09, 2024

Variations sur un thème #2

Un peu à la manière des « accouplements » de Benoît Melançon, voici deux variations sur un thème. Ici, il s'agit du thème de la littérature comme production de la classe dominante.

Édouard Louis, cité dans Jean-Philippe Pleau, Rue Duplessis, Montréal, Lux, 2024, 328 p. Édition numérique.

« Mon écriture est une guerre contre l’invisibilité. Souvent, dans les médias, on lit à propos d’un livre ou d’un film que c’est une œuvre formidable parce que rien n’est dit, que tout est à peine effleuré. C’est comme s’il y avait une valeur esthétique au fait de ne rien dire ; comme s’il y avait une valeur esthétique du silence. Et moi j’ai toujours pensé que cette valeur esthétique du silence était due au fait que la littérature est une arme des classes dominantes. Évidemment, les classes dominantes ont intérêt à ce qu’on ne raconte pas exactement la réalité, parce que sinon c’est trop gênant, c’est trop dérangeant et ça nous forcerait à nous interroger sur la réalité. »

Louis Gauthier, Voyage au Portugal avec un allemand, Montréal, Fides, 2002, p. 131.

« Monsieur Frantz prétend qu'il n'y a pas d'art révolutionnaire. Que l'art est toujours récupéré par la bourgeoisie. En fait, non, c'est pire, l'art n'est pas récupéré par la bourgeoisie, l'art tend de lui-même à la bourgeoisie. L'art est civilisé, courtois et satisfait, même lorsqu'il se prétend révolté, anarchiste, antisocial. L'art, par définition, est policé et mis en scène. La littérature n'est pas la vie, le mot n'est pas la chose. Monsieur Frantz ne craint pas, lui, la banalité de l'existence. »