Rechercher dans ma chambre

samedi, décembre 19, 2015

Ça va mieux à présent

Mon premier roman western : Les Frères Sisters, 1 de Patrick deWitt. Un pur bonheur de lecture. Ce qui s'appelle l'art de raconter. Comme si composer des personnages, leur insuffler une identité bien définie, puis les mettre en action en respectant les repères du genre, tout en les déplaçant, afin de créer un récit étonnant et intelligent, parfois drôle, parfois émouvant, comme si une telle réussite allait de soi.

Charlie et Eli Sisters sont deux tueurs à gages. Donc, oui, des meurtres, de la violence : « Honte, sang, et déchéance. » Mais Eli, le cadet, est un tueur atypique. Sensible, très empathique -- même avec Tub, son pitoyable cheval ! -- plutôt sentimental, à la recherche de l’amour, et attentif à la signification des choses, il n’a été entraîné dans ce travail que par les circonstances, d’abord pour défendre son frère aîné dont l’agressivité en faisait la cible de désirs de vengeance. Puis les deux frères se sont mis au service du Commodore, un être puissant et malfaisant. 

Les Frères Sisters est un roman sur le lien fraternel, sur la famille. La carrière de tueur de Charlie commence lorsqu’il est tout jeune, à la maison, par le meurtre de son père, homme violent qui venait de briser le bras de sa femme ; elle se termine lorsque les deux frères, des années et bien des aventures plus tard, rentrent au bercail, sans leurs revolvers. L’un et l’autre ont des caractères opposés, de fréquents désaccords ; Eli peut bien se plaindre que c’est lui qui a le moins bon cheval, que c’est encore lui qui doit toujours suivre derrière et obéir, il n’en aime pas moins son frère d’un amour indéfectible, tout en se plaignant, à tort sans doute, de ne pas être aimé autant en retour. À la fin, quand Charlie perdra sa main avec laquelle il tient le révolver, Eli va constater un changement chez son frère, et lui-même cessera de se sentir « impuissant » et trouvera son idéal de vie qui n’est ni de mener, ni d’être mené : « Je veux rester maître de moi-même ».

Donc, un roman aussi sur la quête de liberté. Un thème important, dans un récit qui raconte la ruée vers l’or au milieu du XIXe siècle, l’aventure vers l’Ouest, la « folie des possibles ». Les Sisters, eux, vont renoncer à cette folie « qui peut vous corrompre jusqu’à l’os ». Tel est le sens du meurtre du Commodore à la fin du récit, commis à mains nus par Eli, sans arme, meurtre qui n’est pas le fait du tueur, mais répond à un « élan de haine envers [leur ex-chef] pour l’influence que sa personne exerçait sur nos vies ». Mais une telle quête de liberté est aussi nécessairement intérieure, passant par de nombreuses questions, à commencer par la plus fondamentale de toutes : « Pourquoi est-ce que je me délecte tant de cette régression à l’état animal ? » Cette question surgit évidemment vers la fin de l’aventure, elle témoigne du dernier stade d’une prise de distance du narrateur -- Eli -- par rapport à son « propre parcours [...] vide de sens »

Difficile de ne pas être touché par la relation entre les deux frères, et de ne pas se reconnaître dans ce tueur atypique qu’est Eli, de ne pas s'émouvoir de son empathie, comme dans la scène où il accompagne Hermann Warm dans ses derniers moments. Warm n’a plus ses esprits, il croit que c’est son ami Morris qui est là, près de lui. Eli lui explique que Morris est mort, mais Warm continue à s’adresser à Eli comme s’il s’agissait de Morris, alors Eli joue le jeu, d'autant que la dernière réplique pourrait s'appliquer aussi bien à lui-même qu'à Morris :
[Warm :] « J’ai l’impression que nous nous connaissons depuis longtemps.
-- Moi aussi.
-- Et je regrette vraiment que tu aies dû mourir avant.
-- Ça va mieux à présent. »
__________
1. deWitt, Patrick. Les Frères Sisters, [Fichier ePub], Éditions Alto, Québec, 2012, 295 p.

lundi, octobre 05, 2015

Les aventures de François Blais

Parmi les blogueurs du dimanche de mon genre, aucun n'a relevé ce qui constitue pourtant le sujet principal de Cataonie, 1 le dernier titre de François Blais. Chez les critiques de profession, Josée Lapointe, de La Presse, n'y consacre pas un seul mot, 2 et Christian Desmeules, du Devoir, se contente d'en noter le caractère « bédéesque ». 3 Étonnant, compte tenu du fait que l'oeuvre tire sa raison d'être et son dynamisme dans le jeu intertextuel, la parodie, dans un plaisir presque provoquant à tourner en dérision la littérature, ce qui est encore une manière de la célébrer.

Cataonie se compose de six courtes nouvelles ayant pour cadre le « Grand Shawinigan », (p. 27) dans lesquels l'auteur se met lui-même en scène sous les traits d'un narrateur aux manières affectées de dandy, méprisant, vain, monstrueusement immoral et, comme c'était le cas dans Sam, monomaniaque. Nul psychologie, ici, nul vraisemblance. L'accent est mis sur l'effet parodique. Tous les personnages, jusqu'aux « manant[s] », (p. 55) s'expriment dans le langage suranné du roman québécois du XIXe siècle, Angéline de Montbrun, avec force subjonctifs de l'imparfait. Le procédé est usé, sans doute, mais encore efficace :
« Naturellement, j’ai songé à cette nuit où, pris de boisson, vous fîtes mine, au moment de m’honorer, de vous tromper d’orifice. Je vous flanquai alors à la porte mais, les circonstances étant ce qu’elles sont, je crois qu’il ne serait point inconvenant que vous m’enculassiez. » (p. 23)
Cette logique est poussée jusqu'à la limite lorsque, dans la dernière nouvelle du recueil, intitulée « L'intrus », le narrateur devient lui-même un personnage du roman de Laure Conan, dont le titre n'est plus Angéline de Montbrun, mais François Blais ! Il est assez évident que le rapport de cet auteur à la littérature est, au moins en partie, résumé dans cette intrusion subversive, et plus largement dans ce recueil où les conventions sont détournées dans un esprit irrévérencieux qui rappelle Les Aventures de Sivis Pacem et Para Bellum, de Louis Gauthier.

Dès la première nouvelle, « Combien ? », le ton est donné. Le narrateur y vient de terminer d'écrire son roman, qu'il juge son meilleur, après trois ans d'effort. Or, ce roman a pour incipit : « La duchesse sortit à cinq heures », (p. 14) phrase tirée du Manifeste du surréalisme :
« Paul Valéry qui, naguère, à propos des romans, m’assurait qu’en ce qui le concerne, il se refuserait toujours à écrire : La marquise sortit à cinq heures. » 4
Ce qui est depuis presqu'un siècle l'exemple même de la médiocrité littéraire prend ici valeur de la prose la plus achevée. Mais faut-il s'en étonner de la part d'un personnage dont l'unique obsession a trait au nombre de mots que contient son roman ? Voulant dépasser le nombre de cent milles mots, il remplace les 346 occurrences de « Bankok », ville où se passe l'histoire, par « Salt Lake City » : « Évidemment, transporter l’action de Bangkok à Salt Lake City demanderait quelques retouches mineures mais, encore une fois, je verrais plus tard ». (p. 8) De même, des phrases sont réécrites, sans plus d'égards pour la cohérence du récit, le style, le sens et la valeur générale de l'oeuvre.

Blais, de façon encore plus marquée que dans Sam, multiplie dans ces six nouvelles les gestes irrévérencieux envers la grande littérature. « La chute » n'est plus la célèbre pièce de théâtre du non moins célèbre écrivain Albert Camus, mais désigne la dernière partie d'une blague écrite par un certain André Camus et parue dans le magazine pour enfant Placid et Muso. Blais se fait évidemment un plaisir de nous raconter la blague in extenso, pour le simple plaisir de heurter le bon goût littéraire. La nouvelle « Raskolnikov » emprunte au roman Crime et châtiment la scène du meurtre à coups de hache d'une vieille dame, mais là où Dostoïevski aborde des questions liées à la responsabilité et la morale, Cataonie se limite à un passage absurde et parfaitement ubuesque :
« – Voilà : mon but est de vous occire et, dans quelques jours, assister à vos funérailles, y rencontrer le vicomte de G*** et m’en faire une relation utile.
» – Vous déraisonnez, monsieur. L’on n’assassine point les gens pour cela.
» – « On » m’exclut, ma tante. En tant qu’homme supérieur, je puis sans état d’âme me servir de votre cercueil comme marchepied pour atteindre les plus hautes sphères de la société. Pour les êtres tels que moi, les êtres tels que vous ne sont que des pions que l’on sacrifie à…
» – Je vous arrête, mon neveu. Assassinez-moi tant que vous voulez, mais je vous interdis de faire de la philosophie dans mon salon.
» – Fort bien. Vos dernières volontés sont sacrées. » (p. 50)
L'institution littéraire est également ciblée à travers le personnage du professeur universitaire, spécialiste de Laure Conan, mais qui n'a jamais lu Angéline de Montbrun !

Blais prend un plaisir évident à se jouer des conventions littéraires, qui exigent au moins une justesse psychologique, une intelligence manifeste du propos, un « style »... Il est d'ailleurs assez drôle de voir certains blogueurs chercher ce propos dans une critique sociale, qui serait à trouver sous l'humour. Comme si le jeu intertextuel, la parodie, l'absurde ainsi que des passages bédéesques 5 ne suffisaient pas à eux seuls à assurer la valeur littéraire. Même quand il paraît mauvais, l'auteur de Cataonie demeure dans son propos, dans sa cohérence, qui consiste en une manière de résister à l'attente du lecteur. Ainsi le recueil est-il  truffés d'éléments fort prosaïques, comme la blague du Placid et Muso, à laquelle réfère d'ailleurs la page couverture ; comme le fichier « tourmentsdeserge.doc » (p. 11), et des phrases du genre :
« Je repris donc mon manuscrit à la première ligne et commençai à compter. « La (1) duchesse (2) sortit (3) à (4) cinq (5) heures (6) », etc. » (p. 15)
Il y a une parenté évidente entre Louis Gauthier et François Blais, même si Les Aventures de Sivis Pacem et Para Bellum vont bien plus loin dans la subversion. On ne trouvera pas dans Cataonie des noms de personnages tels « Bicyclette Premier », « Misss Brodie XXX », « Sun Life » ; ni de phrases comme : « Au même moment, mais un peu plus tard » : la cohérence narrative y est respectée, tout comme la logique la plus élémentaire de l'énoncé. Chez Blais le jeu intertextuel et irrévérencieux n'est encore qu'une manière de célébrer la littérature, en la décoiffant un peu, sans plus. Mais cet auteur n'en semble pas moins partager la joie provocante du narrateur des Grandes légumes célestes vous parlent :
« Ah ! [ce roman]-là ne s'en était pas sorti, je peux le dire, je l'avais complètement massacré. Je l'avais rendu méconnaissable. Les gens se trompaient, se méprenaient sur son compte, le rangeaient dans leur bibliothèque sous la rubrique papier de toilette. Un livre dont je suis fier. » 6

1. François Blais, Cataonie, éd. L'instant même, Québec, 2015, 91 p.
2. Josée Lapointe. « Cataonie ». La Presse, 28 février 2015. Page consultée le 20 septembre 2015
3. Christian Desmeules. « Folies de M. Blais et autres tourments de Serge ». Le Devoir, 14 février 2015. Page consultée le 20 septembre 2015.
4. André Breton. Manifeste du surréalisme. Wikilivres. Page consultée le 23 septembre 2015
5. Il y a du Achile Talon dans ce narrateur, comme le montre cette tirade : « D’ailleurs cela n’a aucune importance, pas plus que ces histoires de régime, puisque je compte, moi, faire table rase du passé ! Je suis un Homme Providentiel, comme on n’en trouve qu’un ou deux par siècle, et encore… Je ficherai tout par terre et je reconstruirai la société sur de nouvelles bases. Vous verrez, Firmin. » (p. 61) Quant à ce Firmin, par ses répliques outrecuidantes, il fait un excellent Hilarion Lefuneste.
6. Louis Gauthier, Les Grandes légumes célestes vous parlent. Précédé de Le Monstre-mari, Cercle du livre de France, 1973, p. 74

samedi, septembre 12, 2015

L'homme seul



Roman historique ? Philosophique ? Épistolaire ? Difficile de classer ces Mémoires d'Hadrien. Parue en 1951, l'oeuvre phare de Marguerite Yourcenar n'est pas étrangère au courant existentialiste qui a marqué la littérature d'après-guerre en France. La question du sens de l'existence y est posée ; un certain humanisme s'y exprime. C'est cette dimension qui m'a le plus touché, et c'est elle qui m'a amener à écrire ce texte.

Parmi les notes rassemblées à la fin du livre, il en est une qui résume bien ce qui a dirigé ma lecture ; Yourcenar y cite Flaubert : « Les dieux n’étant plus, et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. » (p. 321)

Le Hadrien de Yourcenar aurait pu faire sien cet aphorisme du philosophe Jean-Paul Sartre, selon lequel « l'existence précède l'essence ». L'empereur ne dédaigne pas la discussion, l'échange d'idées avec ses contemporains lettrés, avec les érudits de toutes origines. Mais ces jeux intellectuels ne peuvent jamais se substituer aux sensations premières du corps, à l'expérience concrète du monde. Sa prédilection le porte d'emblée « à préférer les choses aux mots, à [s]e méfier des formules » (p. 47) qui ne peuvent rendre compte d'un « monde plein, continu, formé d’objets et de corps » (p. 52). Si Hadrien privilégie le témoignage des sens, l'expérience, rejetant tout esprit de « système » (p. 19), c'est qu'il trouve là la condition de sa liberté, élément central de son éthique : « Pour moi, j’ai cherché la liberté plus que la puissance, et la puissance seulement parce qu’en partie elle favorisait la liberté » (p. 53) 

L'homme libre se définit par ses actes. Mais si, à regarder ses jeunes années, du temps de la première expéditions contre les Daces aux côtés de Trajan, il peut affirmer : « À la longue, mes actes me formaient », (p. 66) l'honnêteté lui impose tout aussi bien le constat contraire :
« Mais il y a entre moi et ces actes dont je suis fait un hiatus indéfinissable. » (p. 34)
« Les trois quarts de ma vie échappent d’ailleurs à cette définition par les actes » (p. 34) 
L'homme libre, même devenu empereur et « Dieu », (p. 159) demeure opaque à lui-même. Devant la perspective de ses mémoires, il affirme tout d'abord : « Je compte sur cet examen des faits pour me définir, me juger peut-être, ou tout au moins pour me mieux connaître avant de mourir ». (p. 30) Mais son projet rencontre aussitôt une difficulté incontournable : « Je m’efforce de reparcourir ma vie pour y trouver un plan, y suivre une veine de plomb ou d’or, ou l’écoulement d’une rivière souterraine, mais ce plan tout factice n’est qu’un trompe-l’œil du souvenir » (p. 33)

Ce qu'il manque à Hadrien, c'est une transcendance. S'il pouvait rattacher son existence à un être éternel, la « veine d'or » tant recherchée lui semblerait moins insaisissable. Son immortalité, préoccupation récurrente dans ses mémoires, ne serait pas cette réalité « intermittente » (p. 314) à laquelle il semble se résigner à la fin. Et sa sagesse, inspirée de la philosophie grecque, ouverte au pluralisme et arrachée, pour ainsi dire à la force du bras, au monde d'ici-bas, cette sagesse personnelle si touchante, si humaine, ne sortirait pas si meurtrie de deux échecs importants : le suicide de l'être aimé, Antinoüs, qui en révèle les limites ; et la révolte juive de Bar Kochba, réprimée dans le sang par Rome.

Pourtant, les dieux ne manquent pas au siècle d'Hadrien. L'empereur en est même « avide », (p. 307) comme tous ses contemporains. Mais voilà : ces dieux se font vieux dans un monde en évolution. Hadrien a bien cherché à les défendre devant la montée des monothéismes, mais au pris d'un pluralisme qui le laisse, au seuil de la mort, plus vulnérable que jamais. Au fond de lui, il pressent la fin de ce monde, comme un écho encore lointain de sa propre fin imminente. Le choc est inévitable entre ces « deux pensées d’espèces opposées [qui] ne se rencontrent que pour se combattre ». (p. 260) Tout en réprouvant l'étroitesse d'esprit des juifs et des chrétiens, il ne peut s'empêcher, à la fin, d'envier la force de leur conviction : « On les envierait, si l’on pouvait envier des aveugles. » (p. 267)

Il se dégage de ce personnage d'Hadrien le sentiment d'un homme profondément seul -- l'homme seul dont parle Flaubert -- parmi tous ces dieux, au rang desquels il a lui-même été élevé, mais sans Dieu. Un Dieu auquel pourtant la dernière phrase de ses mémoires, comme une prière inconsciente, semble ouverte :
« Petite âme, âme tendre et flottante, compagne de mon corps, qui fut ton hôte, tu vas descendre dans ces lieux pâles, durs et nus, où tu devras renoncer aux jeux d’autrefois. Un instant encore, regardons ensemble les rives familières, les objets que sans doute nous ne reverrons plus… Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts… » (p. 316)
__________
1. Marguerite Yourcenar, Mémoires d'Hadrien, Gallimard (coll. « Folio »), Paris, 1971, 352 p.

mardi, juin 23, 2015

Faire quelque chose de ce qu'on a fait de soi

Alors qu'il a beaucoup été question ces derniers temps des pensionnats autochtones, il m'a pris envie de lire Champion et Ooneemeetoo, 1 de Tomson Highway, un très bon roman, peut-être même un grand roman.

Champion et son jeune frère, Ooneemeetoo, deux Cris de la réserve d'Eemanapiteepitat, à 800 milles au nord de Winnipeg, au Manitoba, vont connaître le destin tragique des 150 000 enfants amérindiens victimes du système des pensionnats. La violence sexuelle, la honte de soi, la perte des repères, et leurs conséquences répercutées à l'échelle d'une vie... Highway, s'inspirant de sa propre vie, ne nous épargne rien de ce sombre épisode de l'histoire canadienne. Le contact avec les Blancs produit des effets délétères, comme en témoignent aussi le sort des prostituées cries à Winnipeg, et l'évolution de « l'Eemanapiteepitat nouveau et dynamique » (p. 98) où, suite à l'arrivée d'une compagnie minière, les maisons en rondins de pins seront remplacées par des constructions en contreplaqué, et où l'alcool fera des ravages.

Mais Highway ne s'appesantit jamais sur cette dimension politique. Ici, nul pathos, nul réquisitoire. Son récit emporte toute souffrance dans un monde imprégné de ce réalisme magique associé à Garcia Marquez, mais aussi présent plus au nord, chez un d'Éric Dupont et sa Fiancée américaine. Il s'agirait, en fait, d'un trait culturel propre aux Amérindiens, portés à amplifier toute histoire, dont Highway s'inspire afin d'amener son récit plus loin, jusqu'aux « mythes ». (p. 41) Récit où le concret participe de la même réalité que le rêve, l'imaginaire, les légendes léguées par la tradition crie, la mythologie catholique... Le monde sensible s'en trouve agrandi, et se présente comme un espace infini, signifiant et imprégnée d'une profonde spiritualité.

L'exemple de la « Reine blanche » montre bien cette prégnance du fait spirituel. Sa présence traverse tout le récit. Au départ, il ne s'agit que de la Reine du carnaval de l'année 1951, mais au moment où elle embrasse Abraham Okimasis en lui remettant la coupe de champion du monde des courses en traîneau à chiens, celui-ci, qui vient de l'apercevoir, est déjà en situation de « mythification » :
« Le chasseur de caribou crut distinguer une couronne, façonnée de la même fourrure blanche, qui flottait au-dessus de la cape. Et la couronne clignotait et éclatait comme une constellation. » (p. 20)
« Lorsque Abraham reprit ses esprits — c’est du moins ce qu’il raconta des années plus tard à ses deux plus jeunes fils —, il vit la déesse monter jusqu’au ciel où elle se mit à flotter dans le crépuscule rose et mauve qui se transforma en l’immense noirceur de la nuit. Elle s’intégra au ciel nordique. Elle devint une pulsation nébuleuse, les sept étoiles de la Grande Ourse ornementant sa couronne. » (p. 21)
À la fin du récit, le fils d'Abraham, Oonoomeetoo, prend en quelque sorte le relais, en affirmant que « le Trickster représente Dieu sous les traits d’une femme, d’une déesse en fourrure. Comme sur la photo [de son père embrassé par la Reine du carnaval]. » (p. 254)

Et c'est peut-être ce sens du magique qui permettra aux deux fils Okimasis de traverser l'épreuve du pensionnat du lac Birch. Leur identité crie ne sera jamais totalement perdue, elle se réaffirmera à travers l'art des Blancs, dont Highway célèbre aussi la valeur, comme étant ce qu'il y a de plus près de la spiritualité amérindienne, par opposition au catholicisme des années 1950, basé sur le châtiment et la peur. Car, si les frères oblats inoculent la honte de soi, le poison de l'aliénation, sans même le savoir ils donnent aussi accès à ce qui s'avérera le seul contrepoison possible : l'art. Champion, Jeremiah de son nom catholique, après le pensionnat poursuivra sa formation et deviendra un excellent pianiste ; et Ooneemeetoo, devenu Gabriel, connaîtra une carrière de danseur. À la fin, réconciliés, les deux frères uniront leurs talents pour créer un spectacle qui sera à la fois une catharsis et une réconciliation avec la culture crie ; une libération.

Tomson ne s'en tient pas, heureusement, au seul procédé du réalisme magique. Son écriture, très libre, exploite tous les registres : des envolées les plus poétiques, en symbiose avec la nature, jusqu'au langage le plus cru, habituel chez les Cris et qui n'est pas sans rappeler l'oeuvre de Michel Tremblay :
« Maudite marde en bouteille, jura-t-elle, si j’ai ce tabarnak de trois une autre fois, je vous jette tous dehors, ma gang de cochons » (p. 246)
Et que dire des noms des personnages : Jane Kaka McCrae, « la femme la plus débraillée d’Eemanapiteepitat » (p. 24) et son fils Grosse Bite ; Marguerite à l’œil noir Magipom et son affreux mari, Poupée joviale ; Petit Goéland Ovaire...

Ces différents registres donnent du rythme au récit, composé de quarante-neuf courts chapitres, chacun d'eux regroupant différentes scènes, en différents lieux.

Un récit exigeant pour le lecteur, déstabilisant par moments, porté par un souffle de résilience individuelle et de résistance collective, avec une finale éblouissante, toute en ouverture, en espoir.

Un mot, pour terminer, sur l'excellente traduction de Robert Dickson. Un franco-ontarien, tout comme Daniel Poliquin, le traducteur de Thomas King.
__________
1. Tomson Highway, Champion et Ooneemeetoo, éd. Prise de parole, Sudbury, 2004, 265 p.

dimanche, mai 03, 2015

L'Indien mort

Ce n'est pas d'hier que je m'intéresse aux peuples amérindiens. En tant que souverainiste québécois, je suis conscient que, s'il est légitime pour le Québec de chercher à devenir maître de son destin, il l'est tout autant, voire davantage, pour les Cris, pour les Inuits, les Innus... Mais ce point de vue semble frappé d'un interdit dans la classe politique. Un interdit qui exprime un refus total, répressif. L'essai de Thomas King, L'Indien malcommode, 1 nous plonge, en quelque sorte, dans l'histoire de ce refus. Il ne faut pas s'attendre, ici, à un traité d'histoire de style académique. Le ton est celui de la conversation, où l'auteur, lui-même cherokee, utilise l'humour, l'ironie -- parfois amère, parfois mordante -- pour traiter un sujet grave dans lequel il est émotionnellement immergé.

Ce qui n'empêche pas l'auteur d'apporter d'entrée une importante précision : « Nous sommes nombreux à penser que l’histoire, c’est le passé. Faux. L’histoire, ce sont les histoires que nous racontons sur le passé. Et c’est tout. » (p. 16-17) Et ces histoires peuvent être incomplètes, biaisées, voire tout simplement inventées, et pourtant acceptées comme véridiques. Ainsi du massacre d'Almo, dans l'Idaho, le deuxième en importance de l'histoire américaine, où 295 colons furent massacrés par des Amérindiens. Une plaque commémore la tragédie. Seul problème : cette tragédie, elle n'a jamais eu lieu. Ainsi sommes-nous conviés à une contre-histoire, style libre.

King consacre ensuite deux chapitres à un survol de la représentation de l'Indien 2 dans l'art et les produits de consommation. Ce choix est conséquent, puisque les « Blancs » (p. 13) ne se sont jamais intéressés qu'à l'Indien imaginaire, « l'Indien mort » (p. 60), complètement stéréotypé, celui qui porte la coiffe de sachem, le tomahawk, la veste de daim, frappe son tambour en dansant, et parle le pidgin. « Peu importe la signification culturelle qu’elles revêtent pour les Autochtones [ces objets] sont, avant toute chose, les signes nord-américains de l’authenticité indienne » (p. 61) À travers les Wild West Shows de Buffalo Bill Cody, le cinéma, les téléséries comme le Justicier masqué, la littérature (notamment James Fenimore Cooper), l'art pictural, King identifie « trois types basiques d’Indiens : le sauvage assoiffé de sang, le sauvage noble et le sauvage agonisant » (p. 44). Mais, dans tous les cas, celui-ci est toujours dépeint comme un individu qui ne peut pas « survivre dans le monde moderne ». (p. 45) Une oeuvre de 1915 résume mieux que toute autre notre imaginaire de l'indien : la sculpture de James Earle Fraser intitulée La Fin de la piste : un Indien complètement affaissé sur son cheval, inerte, sa lance pointant vers le bas, et la bête sur laquelle il est monté, elle-même semblant en déséquilibre, ses pattes postérieures touchant à peine le sol, comme si une main géante et invisible la poussait par derrière.

James Earle Fraser, La Fin de la piste (1894)



Cette dépossession de l'Indien par l'art et le spectacle le transforme en produit de consommation. « [L]’Amérique du Nord ne voit plus les Indiens. Ce qu’elle voit, ce sont des objets ». (p. 60) Déjà, aux XVIIIe et XIXe, les « foires itinérantes du Far West [...] recouraient à l’iconographie et à l’inventivité des Autochtones pour commercialiser des élixirs et des onguents ». (p. 64) Aujourd'hui, c'est le domaine du sport professionnel, de l'industrie automobile, tout comme celui du nouvel âge, qui perpétuent l'inexistence de l'« Indien vivant » (p. 67) dans le monde réel.

L'Indien mort ne l'est pas uniquement par le fait de la dépossession culturelle, il l'est aussi du fait d'une nécessité politique ; il doit aussi être physiquement mort. Selon l'aphorisme attribué au général Phil Sheridan, « [i]l n’y a de bon Indien qu’un Indien mort. » (p. 61) Il y a officiellement 600 peuples aborigènes au Canada, et 550 aux États-Unis. Une grande diversité, que les colons européens ont toujours violemment refusé de reconnaître. Surtout que ces « sauvages » (p. 45) occupent les terres convoitées. « Que veulent les Blancs ? [...] La terre. (p. 194) « La terre a toujours été le seul véritable enjeu. » (p. 195) Le christianisme « conquérant » (p. 100) et manichéen des Blancs fera de l'extermination des peuples aborigènes l'« expression de la destinée manifeste » (p. 99), celle d'un « droit naturel » (p. 99), qui est le droit du « plus fort » (p. 99). Tous les moyens seront bons : les arguments fallacieux (ils ne savent pas exploiter la terre, « use it or lose it » (p. 202), les guerres d'extermination ou de « pacification », les traités systématiquement non respectés, 3 les déplacements forcés de populations entières, l'assimilation forcée, les pensionnats religieux, les lois iniques (Loi générale de lotissement, de 1887, 4 loi sur les Indiens de 1887, Résolution bicamérale 108 de 1953, 5 loi C-31 de 1985...), les décisions des tribunaux (non respectées par les Blancs lorsqu'elles leur sont défavorables)...

Le problème, c'est que, après 400 ans d'assauts législatifs et armés, les peuples aborigènes n'ont pas tous été exterminés. Beaucoup sont encore là, bien vivants, et même, ce que « l'Amérique du Nord déteste » plus que tout, « en règle », c'est-à-dire « malcommodes ». (p. 74) Pour autant, la partie n'est pas gagnée pour ces first nations. King, pour conclure son essai sur une note optimiste, nous offre trois histoires d'accords fonciers importants conclus entre des gouvernements et des peuples aborigènes : la création de la réserve de parc national et site du patrimoine haïda Gwaii Haanas, en Colombie-Britannique, en 1987 ; la Loi sur le règlement des revendications foncières des Autochtones de l’Alaska, en 1971 ; 6 et l’Accord sur les revendications territoriales du Nunavut qui, en 1999, créait le nouveau territoire du Nunavut. 7 Mais, voilà : en dépit de son effort d'optimisme, King ne peut cacher une certaine inquiétude. Certes, ces accords confèrent une certaine autonomie, un pouvoir économique permettant un développement, mais ces acquis sont fragiles, et, en outre, ils pourraient ouvrir la voie à l'assimilation. Le défi pour les peuples aborigènes reste entier : « La réalité de l’existence autochtone est telle que nous vivons des vies modernes, informées par des valeurs traditionnelles et des réalités contemporaines, et que nous voulons vivre notre vie à nos conditions à nous ».

L'Indien malcommode témoigne d'un savoir encyclopédique sur l'histoire des peuples Amérindiens. Mille noms de personnages y sont mentionnés, chacun accompagné du nom de sa tribu et, souvent, du lieu d'origine. « [M]oi, je voulais seulement voir ces noms écrits noir sur blanc, et je voulais être sûr que vous les voyiez vous aussi. » (p. 59) Nommer, c'est affirmer l'existence. Le but premier de cet ouvrage, au-delà de son propos explicite, c'est de rappeler aux lecteurs, de leur mettre sous les yeux, page après page, les Indiens réels, et la grande diversité ethno-culturelle des peuples auxquels ils appartiennent.

Il me faut mentionner en terminant l'excellente traduction, qui adhère parfaitement à l'esprit nord-américain de Thomas King, autrement dit : une traduction qui ne pouvait pas être le fait d'un Français. Je suis allé vérifié : Daniel Poliquin est originaire d'Ottawa.
___________
1. Thomas King, L'Indien malcommode. Un portrait inattendu des autochtones d'Amérique du Nord, éd. Boréal, Montréal, 2014, 242 p.
2. King emploie surtout le mot Indien, parfois Autochtone, Amérindien, jamais Aborigène. Mais il reconnaît que tous se valent. Pour ma part, je n'en exclus qu'un : Autochtone.
3. « Painter a cité le général William Tecumseh Sherman, qui avait dit que les traités « n’avaient jamais eu pour objet d’être respectés, mais de réaliser un but immédiat, de résoudre une difficulté sur le coup de la manière la plus simple qui fût, d’acquérir un bien convoité aux conditions les plus avantageuses qui fussent, et d’être écartés dès que ce but était compromis et que nous étions suffisamment forts pour imposer un nouvel arrangement plus avantageux pour nous » (p. 195-196)
4. « En règle générale, chaque chef de famille recevrait un lotissement de 160 acres. Les Indiens célibataires de plus de dix-huit ans et les orphelins de moins de dix-huit ans auraient droit à 80 acres, alors que les mineurs de moins de dix-huit ans auraient 40 acres. Le gouvernement fédéral conserverait en fiducie tous les lotissements pour une période de vingt-cinq ans, et pendant ce temps ces lotissements ne pourraient être vendus et seraient exemptés de l’impôt foncier. Tout bénéficiaire d’un lotissement perdait son statut en vertu du traité qui le visait, mais avait droit à la citoyenneté américaine » (p. 122) Cette loi « a eu pour effet de liquider toutes les réserves du Territoire indien (l’Oklahoma d’aujourd’hui) ainsi que l’assise foncière de nombre de tribus du Kansas, du Nebraska, des deux Dakotas, du Wyoming, du Montana, du Nouveau-Mexique, de l’Oregon et de l’État de Washington [...] Les peuples autochtones, qui étaient propriétaires de près de 138 millions d’acres en 1887, virent cette étendue décroître à environ 48 millions d’acres, des terres désertiques dans la plupart des cas. » (p. 124)
5. Cette Résolution « déclarait que les États-Unis avaient l’intention d’abroger tous les traités qu’ils avaient conclus avec les peuples autochtones et d’abolir la surveillance fédérale des tribus. La résolution mettait fin immédiatement à l’existence des Flatheads, des Klamaths, des Menominees, des Potawatomis et des Chippewas de Turtle Mountain ainsi que de toutes les tribus du Texas, de l’État de New York, de la Floride et de la Californie. » (p. 126) « Avant qu’on ne mette fin officiellement à cette politique, en 1966, 109 tribus avaient cessé d’exister, et un autre million d’acres de terres indiennes avaient été perdues. » (p. 127)
6. « En vertu de cette loi, les Autochtones de l’Alaska reçurent environ 4,4 millions d’acres de terre et près de 963 millions de dollars en liquide. Pour bien comprendre cette entente, sachez que 4,4 millions d’acres, c’est plus de terres détenues en fiducie qu’il y en a en ce moment pour toutes les autres tribus indiennes de l’Amérique. L’indemnisation en argent, c’est presque quatre fois plus que ce qu’ont touché collectivement les autres peuples autochtones dans les vingt-cinq ans d’existence de la Commission des revendications indiennes des États-Unis. » (p. 224-225)
7. « [L]es Inuits ont reçu plus de 350 000 kilomètres carrés de terre au sein du nouveau territoire ainsi que la somme d’un milliard de dollars, payable sur une période de quatorze ans » (p. 230)

mardi, mars 03, 2015

Un nazi déviant (suite)

Dans mon texte précédent, j’ai mentionné le caractère distancié de Maximilien Aue, le protagoniste du roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, le fait qu’il semble toujours en retrait par rapport au monde qui l’entoure, enfermé dans sa conscience, et seul. Une des réussites de ce roman, c’est de nous faire voir la Seconde Guerre mondiale par le regard de cet officier SS qui tente de s’identifier au « volk », au national-socialisme, mais sans jamais y parvenir, car immergé dans ses identités équivoques.

Dans un langage qui rappelle le personnage de Meursault, de L'Étranger, il nous décrit la guerre sur le front de l’Est, guerre dite « totale » qui a opposé, de 1941 à 1945, l’Allemagne nazie aux « Bolcheviks » soviétiques, et qui a fait plus de 30 millions de morts.

Les SS ont pour tâche d’assurer la sécurité derrière les troupes de la Wehrmacht dans leur avancée à travers l’Ukraine, en éliminant tout groupe de résistants. Que les juifs figurent au nombre de ces derniers, Aue peut difficilement l’admettre : « [P]our eux, depuis toujours, les mauvaises choses venaient de l’est, les bonnes, de l’ouest ; en 1918, ils avaient accueilli nos troupes comme des libérateurs, des sauveurs ». (p. 122-123) Alors quand le colonel (Standartenfürher) Paul Blobel relaie l’ordre d’éliminer également les femmes et les enfants, qui ne constituent pourtant pas une menace, la réaction des officiers du Commando spécial 4a ne laisse aucun équivoque : « Mais, Herr Standartenführer, la plupart d’entre nous sont mariés, nous avons des enfants. On ne peut pas nous demander ça. » (p. 150) Aue nous montre que ce que l’Histoire plus tard nommera la « Shoah par balles » a été, du moins dans les premiers temps, une expérience traumatisante pour les commandos chargés des exécutions : suicides, alcool, problèmes de discipline... Il faut lire les pages consacrées au massacre de Babi Yar, d’une horreur absolue. De là, d’ailleurs, est venue l’idée des chambres à gaz.

En soulignant ces problèmes, le narrateur cherche à montrer que, par rapport à l’image que la postérité en a gardé, « les choses sont autrement complexes ». (p. 19) La « recherche de la vérité », que Aue tient pour « indispensable à la vie », (p. 16) à ses yeux n’admet pas une ligne de partage nette entre les coupables et les juges, entre le Mal et le Bien. Les terribles officiers SS étaient, dans bien des cas, des professeurs, des diplômés universitaires : « Ceux qui tuent sont des hommes, comme ceux qui sont tués, c’est cela qui est terrible » (p. 43) ; des hommes qui, pour la plupart, s’acquittent de leurs tâches « par sens du devoir et de l’obligation ». (p. 148)

Nous touchons au coeur du récit, à cette question qui hante Aue, et que son beau-frère, von Üxküll, va formuler à la fin, dans une scène dont le narrateur, fait intéressant, avoue ne pas savoir si elle est réelle ou imaginaire : « Pourquoi les Allemands ont-ils mis tant d’acharnement à tuer les Juifs ? » (p. 1247) Au-delà du fait immédiat de la hiérarchie militaire qui fait en sorte que chaque niveau de commandement est « tenu » par la « volonté » (p. 152) du niveau supérieur, Aue, à cette question, n’a que des bribes de réponses, d’inégales valeurs, dispersées à travers le récit comme un leitmotiv lancinant.

Mais aucune de ces réponses ne satisfait son besoin de vérité, même s’il n’ose pas se l’avouer à lui-même. Quand lui-même profère des inepties racistes, 2 il ne peut que ressentir, au fond de lui, qu'elles sont fausses, qu’elles ne collent pas à la réalité. Ce personnage déjà distancié, le sera d'autant que la réalité, aussi bien celle qui s'offre à son regard, que celle, intérieure, de l'identité, se dérobe sans cesse. Sans doute faut-il chercher là la raison de ces scènes hallucinatoires, comme celle où, au milieu de la foule, il est le seul à voir le Führer affublé du phylactère et du talit que portent les juifs à la synagogue. (p. 667) Le lecteur lui-même éprouvera, à la lecture de certains passages, ce sentiment d’irréalité proche du rêve qu’éprouve Aue, comme lorsqu’il mord le nez du Führer, puis, dans sa fuite jusque dans les tunnels du métro, lorsqu’il tombe sur les commissaires Weser et Clemens qui n’ont pas cessé de le poursuivre, alors même que l’enquête est officiellement terminée. Ici, nous sommes presque dans Le Procès, de Kafka.

Ces deux commissaires renvoient à L’Orestie, d’Eschyle, dans laquelle les Érynies vengeresses pourchassent Oreste pour le meurtre de sa mère. Une fois leur colère apaisée, elles se transforment en Euménides, c’est-à-dire en Bienveillantes.

Mais Aue n’est pas seulement poursuivi par la justice, il l'est aussi par tout ce qui, en lui, dans ses goûts, ses désirs, le ramène à la figure détestée de la mère ; sa volonté de s’identifier au national-socialisme, à la figure du Führer, substitut au père manquant, n’y changera rien. Quel paradoxe de voir cet homme intelligent, se disant attachée à la vérité, s'enfoncer dans le mensonge et l'horreur. Mais sa mémoire, comme la justice, ne lui laissera jamais de repos. Elle le pourchassera jusque dans les années 1970, alors qu'il vit en France et entreprend de raconter son histoire, pour ce à quoi il a participer en tant qu’officier SS alors qu’il aurait pu s’y soustraire, pour ces massacres de masse, ces actes irréversibles, contre nature, contre sa nature, qui ont scellé son destin.

__________
1 Johnatan Littell, Les Bienveillantes, Gallimard (coll. « Folio »), Paris, 2006, 1397 p.
2 « C’est tout simplement un problème racial, répondis-je. Nous savons qu’il existe des groupes racialement inférieurs, dont les Juifs, qui présentent des caractéristiques marquées qui à leur tour les prédisposent à la corruption bolcheviste, au vol, au meurtre, et à toutes sortes d’autres manifestations néfastes ». (p. 434)

mardi, février 24, 2015

Un nazi déviant

Les romans historiques sont très populaires, mais c'est un engouement auquel je ne participe pas du tout. Ce genre littéraire sert très mal la science historique, et même, souvent, je trouve, l'écriture romanesque. Ce n'est heureusement pas le cas des Bienveillantes, que je viens de terminer. Un roman quand même trop long (1400 pages !), bien documenté, mais qui ne saurait pourtant être qualifié de réaliste. C'est d'ailleurs le reproche qu'on a adressé à l'auteur, Jonathan Littell : son protagoniste, Maximilien Aue, un officier SS, n'est pas crédible. C'est vrai, pas crédible, mais intéressant. Un personnage distancié du monde qui l'entoure, une « conscience non ancrée dans le réel », 1 pour reprendre une formule très juste glanée sur le Web. Ce monde à travers lequel il se cherche, c'est celui, éminemment masculin, de la guerre, associé à la figure du père dont Aue poursuit la quête : « Le Führer, d’ailleurs, lorsqu’il se tenait immobile, lui ressemblait ». (p. 666) 2 Alors qu'il était enfant, son père, un Freikorps allemand, a disparu. Sa mère, une Française, finira par se remarier, ce que le fils ne lui pardonnera jamais. Contre cette femme qu'il déteste, il choisira l'Allemagne, le national-socialisme, le nazisme et, ultimement, la guerre et sa barbarie.

Le problème, c'est que ce choix est contraire à sa nature. Aue, quoique qu'il fasse, demeure du côté de la mère, de la France ; il est raffiné, féru de culture grecque et latine, aimant l'opéra, les bons vins, les échanges d'idées... La vie de châtelain lui conviendrait très bien. Alors que les troupes russes sont déjà entrées en Allemagne, le voilà en Pomméranie, dans le manoir de von Üxküll, l'époux de sa soeur : « je me sentais apaisé, en amitié avec tout cela, ce feu et ce bon vin et même le portrait du mari de ma sœur, accroché au-dessus de ce piano dont je ne savais pas jouer » (p. 1159) Or, en tant que national-socialiste, c'est précisément ce vieux monde aristocratique prussien qu'il doit éliminer pour faire place au « Volk ». D'où cette distance constante dans le regard.

Il faut dire aussi que, sur le plan sexuel, Aue est un nazi déviant, hérétique. Il a des comportements homosexuels, des désirs incestueux envers sa soeur jumelle... Une vie intime remplie de phantasmes, de fantômes, qui n'est pas sans lien avec l'autre grande thématique du roman : la guerre. J'y reviendrai.

__________
1 http://www.paperblog.fr/870536/les-bienveillantes-de-jonathan-littell-histoire-d-une-bevue
2 Johnatan Littell, Les Bienveillantes, Gallimard (coll. « Folio »), Paris, 2006, 1397 p.

mercredi, décembre 31, 2014

2014

L'année passée, je notais l'émergence du mouvement Idle No More, en réaction aux lois C-38 et C-45 qui facilitent l'appropriation des terres amérindiennes et suppriment des protections environnementales. Qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Une présence accrue sur les réseaux sociaux, une meilleure couverture médiatique... La question des 1181 femmes amérindiennes tuées ou disparues a poursuivi le gouvernement Harper toute l'année. Combien de temps ce gouvernement va-t-il s'entêter à ne pas créer la commission d'enquête que tous réclament ? http://goo.gl/vsHgHu

En Turquie, le premier ministre Erdogan a poursuivi sa dérive antidémocratique, se donnant les moyens de conserver le pouvoir encore longtemps, malgré un scandale de corruption qui éclabousse son parti, l'AKP : purges dans la police et la justice http://goo.gl/FJLmNS loi de contrôle de l'Internet, censure des médias http://goo.gl/TO3Md8

En Syrie, le chaos s'aggrave. Une crise humanitaire qui ne soulève plus d'émoi http://goo.gl/IhWq0T

Voici quelques événements marquants de l'année 2014 :

Décembre 2013. Début de l'épidémie d'ebola en Afrique de l'Ouest, dont les médias vont nous casser les oreilles pendant toute l'année 2014

27 janvier. Nouvelle constitution adoptée en Tunisie. Ce pays est le seul où le « printemps arabe » a mené à une transition démocratique http://goo.gl/jYuPKT La Syrie est à feu et à sang, la Lybie sombre dans le chaos, et l'Égypte est revenue à la dictature

14 février. Émeutes en Bosnie-Herzégovine, petit pays où les gens en ont mare de leur pauvreté et de la corruption des dirigeants http://goo.gl/KGTLqg

23 février. Démission du président ukrainien Ianoukovitch http://goo.gl/yxme0l L'Ukraine amorce un virage pro-occidental pendant que la Russie annexe la Crimée et alimente les forces partitionnistes dans l'est du pays.

20 mars. Le juge Nadon ne peut siéger à la Cour suprême. http://goo.gl/QsRNUQ Ce n'est qu'un des accrochages entre le gouvernement Harper et le plus haut tribunal du pays. Du jamais vu. http://goo.gl/Eqo6Yz

30 mars. Après une semaine de débats, le GIEC adopte le résumé pour les décideurs du tome 2 de son 5e rapport. Tout le monde s'en fout. Le triomphe de tous les Harper de ce monde.

7 avril. Le PLQ remporte les élections. Feu vert à une « réingénierie » de l'État qui ne dit pas son nom : restructuration et coupures tous azimuts dans la Santé (projet de loi 10), l'Éducation, l'Environnement, la Culture, le secteur communautaire, l'aide aux immigrants (notamment la francisation), les régimes de retraite (projet de loi 3)... et un contrôle accru de l'information. C'est aussi la fin de la « charte de la laicité », instrument cyniquement électoraliste du PQ qui a bloqué tout progrès dans la mise en place d'un cadre juridique visant les « accommodements raisonnables », qui a nui au climat social et aux rapports entre la majorité historique francophone et les communautés culturelles

18 avril. Le Devoir révèle que la pétrolière TransCanada a mandaté l’entreprise CIMA + afin de réaliser des « levés sismiques » en milieu marin « dans le secteur du port de Cacouna ». Début d'une mobilisation citoyenne contre ce projet, lequel reçoit évidemment l'appui inconditionnel du gouvernement Couillard. Coup de théâtre : le 24 septembre, la Cour supérieure ordonne l'arrêt des « forages » (les levés sismiques) et critique sévèrement le ministère de l'Environnement et le ministre David Heurtel http://goo.gl/WDW3pg À partir de ce moment, le vent a tourné. Le ministre, humilié, a dû finalement sortir de son panier cinq conditions à l'autorisation du projet d'oléoduc et de port pétrolier.

Juin. Après avoir atteint 107 $US au milieu de l’année, le prix du baril de brut américain a plongé au deuxième semestre. À la fin du mois de décembre, le prix de référence du West Texas Intermediate était à son plus bas niveau depuis la Grande Récession, aux environs de 55 $US. Mauvaise nouvelle pour le gouvernement Harper et pour l'Alberta. Bonne nouvelle pour l'économie québécoise http://goo.gl/Ov2Sgx

26 juin. Pour la première fois dans l'histoire du pays, la Cour suprême du Canada a reconnu le titre ancestral d'une Première Nation sur un territoire spécifique, un arrêt qui pourrait avoir d'importantes répercussions http://goo.gl/7u7R0L Ce jugement permettra quelques mois plus tard aux Atikameks, au nord de Trois-Rivières, de déclarer leur souveraineté sur leur territoire ancestral, sur lequel ils n'ont jamais cédé leurs droits http://goo.gl/BC7ASC

29 juin. L'État islamique instaure un « califat » sur les territoires irakiens et syriens qu'il contrôle. Les conséquences de l'invasion de l'Irak par les Américains n'en finissent plus de destabiliser la région

8 juillet. Début de l'opération « Bordure protectrice » menée sur la bande de Gaza. Deux milles Palestiniens tués dans les bombardements, dont la plupart étaient des civils ; des milliers de blessés... Et Israël, une fois de plus, accusé de crimes de guerre par Amnistie Internationale http://goo.gl/U9mFZl

9 août. Michael Brown est abattu à Ferguson, dans l'État du Missouri. Les tensions interraciales se sont avivées aux États-Unis depuis quelques années

19 septembre. Référendum sur l'indépendance de l'Écosse. Victoire du NON avec 55,3 % des voix. Il n'est pas facile de créer un pays

14 novembre. Fin des témoignages à la commission Charbonneau. On pourra être déçus du fait que la commission ne s'est pas attaqué au problème des « retours d'ascenseur » entre le PLQ et des intérêts affairistes. Il ne fallait pas nuire aux enquêtes de l'UPAC, paraît-il. À quoi s'ajoute la victoire du PLQ aux élections du 7 avril... Tout à coup la volonté politique n'y était plus... http://goo.gl/ewFYMX

28 décembre. La force de combat de l’OTAN (ISAF) baisse son drapeau, marquant son retrait définitif de l’Afghanistan http://goo.gl/D1r1xw  http://goo.gl/opB442 Beaucoup d'argent et de morts inutiles

dimanche, décembre 29, 2013

2013

Ma revue de l'année n'aura rien de très personnelle. Dans la chambre d'écoute, l'attention demeure la plupart du temps tournée vers le monde extérieur. Ça ne donne peut-être pas des textes très intéressants, mais ça me rattache à la réalité par une illusion crédible.

*

Mon premier événement a en fait eu lieu le 10 septembre 2012 au Manitoba (les sources divergent quant à la date et au lieu), lorsque quatre femmes amérindiennes ont fondé le mouvement Idle No More, mais c’est durant l’hiver de cette année qu’il a eu son plus grand retentissement, en réaction au projet de loi C-45 qui modifie la Loi sur les Indiens afin de faciliter l’appropriation des terres amérindiennes, et plusieurs lois environnementales, notamment la Loi sur la protection des eaux naviguables. Les manifestations se sont multipliées, pour que cesse le mépris à leur endroit. En réponse, le premier ministre Harper refusait de rencontrer la chef Theresa Spence, jugeant plus urgent d’accueillir le 16 janvier dans son bureau les gagnants d’Occupation double.

Mon deuxième événement n’en est presque plus un, tellement le déballage de toute cette corruption, prévarication, malversation, magouille paraît sans fin. La commission Charbonneau était nécessaire, mais elle ne peut rien contre les pratiques mafieuses, ni contre l’évasion fiscale qui leur est associée.

5 mars. Décès de Hugo Chavez. On dira ce qu’on voudra de ce pourfendeur de l’impérialisme américain, sans lui, la gauche en Amérique du Sud ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui.

13 mars. Élection du pape François. Sur le fond, peu de changement à prévoir, mais la manière, le discours marquent une rupture avec Benoît XVI et même Jean-Paul II. (« Le surprenant programme du pape François »)

mi-mars. Le « offshore leak » met au grand jour les pratiques d’évasion fiscale des plus fortunés. Comme un écho de la commission Charbonneau. Devant ces révélations embarrassantes, les gouvernements ont gesticulé, plus pour donner le change que par désir réel « d’adresser l’issue ». Preuve, une fois de plus, que les riches vivent sur une planète créée pour eux, au-dessus des lois qui régissent le commun des mortels.

2 avril. Adoption du Traité sur le commerce des armes, signé par les États-Unis le 25 septembre

24 avril. Effondrement d'une sweatshop, à Savar, en banlieue de Dacca, au Bangladesh. Au moins 1127 morts. Certains vêtements Walmart vont être en rupture de stock. Capitalisme sauvage.

28 mai. Manifestations en Turquie, autour de la place Taksim. « Parti en juin dernier de la volonté de sauver les arbres du parc Gezi menacé par un projet d'urbanisme porté par le gouvernement islamo-conservateur de l'AKP, le mouvement s'est mué en une contestation à travers le pays contre le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan. » (« Turquie : la police disperse les manifestants près de Taksim ») Ce dernier, « [g]risé par ses réalisations, [...] cherche à tout prix à consolider son pouvoir, à faire rédiger une constitution présidentielle qui lui permettrait de briguer la charge de chef de l’État, méprise ses adversaires, multiplie les initiatives brouillonnes. Le plus grave est sans doute la dérive autoritaire qui a vu emprisonner des dizaines de journalistes, des centaines d’opposants, notamment kurdes. » (« Vent de fronde en Turquie »)

5 juin. Révélations d'Edward Snowden à propos d’un système de surveillance des citoyens américains. Les Yahoo, Google, Amazon, Apple et autres Facebook prétendent qu’elles n’étaient pas au courant. Pourtant, ces mêmes sociétés n’hésitent pas à épier les utilisateurs de leurs services. Commentaire de Snowden : les enfants qui naissent aujourd’hui ne sauront pas ce qu’est la vie privée. Gulp !

18 juin. Manifestations au Brésil. « D’abord focalisée sur les prix du transport et les dépenses liées aux grands événements internationaux tels la Coupe du monde de foot et les Jeux olympiques, la grogne s’est ensuite étendue aux secteurs de la santé et de l’éducation ». (« Carton rouge ! ») Les choses changent dans ce grand pays.

18 juin. Démission du maire par interim de Montréal, Micheal Applebaum. Pauvre Montréal !

28 juin. Démission du maire par interim de Laval. Laval sans magouille, est-ce que c'est encore Laval ?

30 juin. Manifestations en Égypte contre le président Morsi. Le parti des Frères musulmans est victime de son sectarisme, mais quelle marge de manoeuvre avait-il en réalité ? L'armée, soutenue par l'Arabie saoudite, les États-Unis et Israël, prépare depuis le début un coup d'État.

3 juillet. Coup d'État en Égypte, le président Morsi déposé. La répression sanglante par l'armée des partisans des Frères musulmans s'est depuis étendue à tous les groupes opposés au pouvoir de l'armée, même ceux qui défendent des libertés qui nous sont si chères ici.

6 juillet. Déraillement de train à Lac-Mégantic. Quarante-sept morts. Des millions de litres de pétrole dans l’environnement. Six mois plus tard, le gouvernement Harper se résigne à classer le pétrole « matière dangereuse », mais les dispositions réglementaires ne prendront effet qu'à l'été 2014. Et les wagons du type mis en cause dans cette catastrophe, bien que jugés peu sécuritaires pour le transport du pétrole, sont toujours utilisés.

17 septembre. Projet de « charte des valeurs » rendu public. Je répète ce que j'ai déjà dit : ce projet est mal foutu, vexatoire pour les communautés culturelles qui se sont solidarisées avec la communauté musulmane, et entaché d'opportunisme politique. Dommage, parce que la laïcité est une idée noble qui mérite mieux, surtout en cette période où sévit le conservatisme religieux.

27 septembre. Le GIEC publie le premier volet de son cinquième rapport. Une brique de 2000 pages, résumant plus de 9000 études, qui a frappé un mur d'indifférence. Harper ne fait même plus semblant d'avoir un plan pour lutter contre le réchauffement climatique. Une étude nous révèle les sources de financement des climato-sceptiques : Exxon Mobil, les frères Koch, et des « fondations » de droite (« Not just the Koch brothers : New study reveals funders behind the climate change denial effort »)

8 novembre. Aux Philippines, le typhon Haiyan, d'une taille jamais vue, fait des milliers de victimes. Avec le réchauffement climatique, ce genre d'événement extrême va devenir plus fréquent. Pour aider les Philippins, le Canada donne cinq millions, prête deux hélicoptères et un bateau, quelque chose comme ça.

mardi, décembre 17, 2013

Les mots déplacés

Je viens de terminer ce qui est pour moi le roman de l'année. Ou plutôt un récit, qui évite justement la fiction romanesque, et recherche avant tout la vérité. Mon premier récit d'Annie Ernaux. C'est le chroniqueur Pierre Foglia – encore lui – qui m'a amené jusqu'à La Place, dont le ton « aujourd'hui maman est morte » m'a remué. Dans ce que raconte Ernaux, j'ai reconnu – à mon échelle plus modeste – certains éléments de mon propre parcours.

Ici, c'est le père de la narratrice qui vient de mourir. Écrivaine, elle commence alors un roman dont il est le personnage principal, mais le « dégoût » l'arrête bientôt : 
« Pour rendre compte d'une vie soumise à la nécessité, je n'ai pas le droit de prendre d'abord le parti de l'art, ni de chercher à faire quelque chose de « passionnant », ou d'« émouvant ». Je rassemblerai les paroles, les gestes, les goûts de mon père, les faits marquants de sa vie, tous les signes objectifs d'une existence que j'ai aussi partagée ».
Et, à travers cette vie-là, celle de la mère aussi, et celle d'un milieu – la Normandie des ouvriers, des paysans, des petits commerçants. Le tout en une centaine de pages.

Le ton est neutre, le style, presque télégraphique, sec : « L'écriture plate me vient naturellement, celle-là même que j'utilisais en écrivant autrefois à mes parents pour leur dire les nouvelles essentielles ». Ses parents, gens d'humble condition, peu éduqués, honteux de leur état, de leur place – d'où le titre – dans la société, « auraient ressenti toute recherche de style comme une manière de les tenir à distance ».

Or, sans cette distance, inévitable, que la narratrice voudrait gommer, il n'y a pas de littérature possible, pas de style, surtout pas de ce style « plat » si travaillé. Distance physique, lorsque la narratrice quitte ses parents pour Lyon, où elle va vivre avec son mari ; distance culturelle, qui se crée durant les années d'études ; distance sociale, lorsque, par son mariage et son travail, elle accède au milieu bourgeois : « Peut-être sa [le père] plus grande fierté, ou même, la justification de son existence : que j'appartienne au monde qui l'avait dédaigné ». Les passages les plus touchants de ce récit sont ceux qui évoquent cette douleur, cet arrachement, pour les porter jusqu'à l'écriture :
« Je me suis pliée au désir du monde où je vis, qui s'efforce de vous faire oublier les souvenirs du monde d'en bas comme si c'était quelque chose de mauvais goût. » 
« J'ai glissé dans cette moitié du monde pour laquelle l'autre n'est qu'un décor. [...] Ma mère écrivait, vous pourriez venir vous reposer à la maison, n'osant pas dire de venir les voir pour eux-mêmes. J'y allais seule, taisant les vraies raisons de l'indifférence de leur gendre, raisons indicibles, entre lui et moi, et que j'ai admises comme allant de soi. »
On comprend pourquoi le récit de la vie de ce père, de ses années de jeune adulte jusqu'à sa mort, s'ouvre sur les épreuves pratiques du Capes, passage obligé donnant à la narratrice accès à un statut social « supérieur ». L'évocation du lien filial est entièrement absorbée dans la douleur de la distanciation, sujet principal du récit. Les mots de la narratrice ne peuvent qu'être des mots « déplacé[s] » par rapport au monde des parents. Seule issue possible : faire de l'écriture un acte autoréflexif de lucidité, une distance au second degré, vis-à-vis de soi-même ; mais, aussi bien, un acte de résistance contre l'« oubli » qu'imposent les convenances bourgeoises, un acte, certes contradictoire, de rédemption, puisque c'est par les mots déplacés qu'Ernaux « élève » son père jusqu'à la mémoire, la dignité, jusqu'à « la place » posthume qu'elle lui fait, près d'elle, dans sa vie littéraire.

*

Une scène, il y a trente ans : je suis sur la galerie avec papa, face au lac, on boit une bière, et je lui explique l'immensité de l'univers, la Terre, un grain de pollen, le Soleil, une étoile parmi les cent milliards d'étoiles de la Voie lactée, cette dernière n'étant elle-même qu'une galaxie parmi des milliards de galaxies, dans un univers sans fin... Son regard s'est détourné, s'est porté vers le lac, son lac, calme en cet fin d'après-midi, où chatoyaient les rayons du soleil déclinant. Un malaise est passé. Il ne m'écoutait plus. Ne disait rien. Mon univers tout à coup n'entrait plus dans le sien, concret, qu'il avait devant lui. Une petite mort.

Référence : 
Annie Ernaux, La Place, Paris, Gallimard (collection « Folio »), 2013 (1983). Livre numérique.

jeudi, août 22, 2013

Le problème du temps

Ce que j’aime chez Garcia Marquez, outre son humour, sa truculence et la féroce joie de vivre qui émane de ses récits, c’est son obsession du temps. Obsession qui n’étonnera pas, évidemment, chez un écrivain, et qu’on retrouve aussi bien chez un autre Caribéen, Dany Laferrière. Prenez L’Odeur du café, roman tout ensoleillé de nostalgie. On croira lire la charmante histoire d’un petit garçon qui passe l’été 1963 chez sa grand-mère. Or, une fois démêlé l’écheveau des événements (bonne chance !), ceux-ci replacés dans leur ordre séquentiel, on constate avec surprise que le narrateur nous raconte des faits antérieurs à cet été-là. Puis, sans transition, dans les derniers chapitres, nous voilà à l’automne, au moment fatidique où Vieux Os s’apprête à quitter sa grand-mère Da et Petit-Goâve pour aller à Port-au-Prince. Rien de cet été 1963, donc, ne nous est raconté. Cette belle saison, qui ne devait pas se terminer, s’est terminée si vite que c'est comme si elle n'avait pas eu lieu. Ce qui devait constituer le présent du récit s'est avéré être du passé récent et du futur rapproché. Le temps de l’enfance à Petit-Goâve, le temps anhistorique, ou idyllique, est un temps mort-né. Ici, la nostalgie prend un tour tragique. Tout comme chez Garcia Marquez. Mais, chez ce dernier, c’est la puissance de l’évocation qui m’a saisit. Lire Cent ans de solitude, pour moi, ç’a d’abord été faire l’expérience physique du passage du temps. Ce texte vous prend au corps, en plein thorax, et ne vous lâche plus jusqu’à la fin, jusqu’à cette apothéose invivable où le récit que lit le lecteur se confond avec les prophéties de Melquiades qu’est en train de lire le dernier des Buenda, et qui racontent -- il le réalise tout à coup -- l’extinction de la lignée des Buenda, jusqu’à sa propre mort ! Je n’ai pas très bien lu les dernières phrases, mon coeur battait comme un obus qui éclate. Cette expérience de « mort imminente », je vous assure, je ne suis pas près de l’oublier.

Dans L’Amour aux temps du choléra, une histoire qui se déroule sur plus de cinquante ans, le problème du temps est posé différemment. Florentino Arizo, tombé amoureux de Fermina Daza alors qu’il est encore jeune, va attendre toute sa vie le moment propice de conquérir le coeur farouche et orgueilleux de la belle enfant. Le cadre de cet amour est typique des romans de Garcia Marquez : une ville en proie à la décrépitude, à l’action déliquescente de la guerre, du progrès, de l’Histoire. Quand le mari de Fermina -- un médecin célèbre, appartenant à l’Histoire -- meurt enfin, elle accueille les sentiments de Florentino. Mais, voilà ce qui est intéressant, l'amour de ces deux vieillards ne peut pas s’accomplir dans le cadre temporel qui a gâché leur vie. Il faut un amour hors de l’Histoire. Ils le trouveront sur un des bateaux de la compagnie fluviale. Un bateau qui descend et remonte le Magdalena, comme hors du temps :
« Et jusqu’à quand vous croyez qu’on va pouvoir continuer ces putains d’allées et venues ? » demanda [le capitaine].
Florentino Ariza connaissait la réponse depuis cinquante-trois ans, sept mois, onze jours et onze nuits.
« Toute la vie », dit-il.
Chez Garcia Marquez comme chez Laferrière, j’ai toujours l’impression que le temps pose d’emblée un problème, et que le récit littéraire ne peut advenir qu’à lutter contre cette fatalité qui prend le visage de l’Histoire. La nostalgie est alors un refuge imaginaire, elle détermine une stratégie -- quand il y a lutte, il y a stratégie -- narrative visant à surmonter le problème.

lundi, décembre 03, 2012

Rendre l'arme

Lorsqu’il ouvre les yeux, aux premières lueurs du jour, il voit, posé sur le traversin, un revolver dont le canon pointe son visage, juste au-dessus de l’arcade sourcilière gauche. Le mieux, en pareille circonstance, se dit-il, c'est de ne pas bouger, si bien que, ne bougeant pas, au chaud sous la couette, il se rendort. Un sommeil léger, agité, où il rêve que la maison qu’il est en train de construire est secouée par un puissant séisme qui la menace d’écroulement. Il s’efforce tant bien que mal de retenir ensemble les éléments de la charpente à l’aide de ficelle. Plus tard, à la salle de bain, en se rasant, il évite comme d’habitude de se regarder dans la glace, mais comment échapper à la perforation causée par le projectile en traversant la tête de son reflet ? On aurait tort de croire qu’il fuit ainsi la réalité. Simplement, il n’aime pas se sentir observé, coupable, Dieu sait de quoi. C’est un point sur lequel il a dû, au cours de sa vie, insister à plusieurs reprises. Chaque fois, les mêmes regards d’étonnement, puis de suspicion. Il songe à l’arme sur le traversin, se disant, comme pour se rassurer, qu’on l’avait sans doute oublié là. « Je la rendrai à son propriétaire à la première occasion. »

La journée fut sans fin. Il ne savait que faire. Il ne pouvait plus compter sur son emploi – qu’il venait de perdre – pour occuper son esprit. Et pouvait-il courir le risque de sortir ? Le crâne fracassé attirerait inévitablement les regards. En outre, si on venait, durant son absence, frapper à la porte ? Car, il en est maintenant convaincu, tout rentrera dans l’ordre, tout, dès que l’arme aura été rendue à son propriétaire. Il se fait donc violence en imposant à son corps tourmenté une posture raide, froide, immobile devant la fenêtre, aux aguets. La première neige d’automne tourbillonne en rafales et enveloppe les rares passants d’un linceul diaphane. Bientôt le solstice d’hiver, les Fêtes... Le jour décline sur la rue déserte. Les sifflements du vent traversent les murs, s'immiscent jusqu'au tréfonds de l'âme. Combien de temps va-t-il falloir attendre ? Combien de temps, avant de rendre l’arme ?

vendredi, janvier 27, 2012

Identités


Quand on ignore beaucoup, on apprend à peu de choses. Aussitôt que j’entame un livre (autrefois je les ouvrais), je suis pris d’un double vertige : celui de mon abyssale ignorance, et celui des horizons tout à coup ouverts par ce que je découvre à chaque page. J’exagère à peine : mon pouls s’accélère, mon esprit se met sous tension, après quelques minutes il m’arrive même de haleter, surtout en lisant du Laferrière, comme ce J’écris comme je vis.

Avant de me mettre à le lire, je voyais Laferrière comme un intellectuel, un érudit ayant construit un pensée systémique à la Kundéra. Tu parles ! Ce type, c’est d’abord un voyeur, un jouisseur. Tout voir, tout vivre. L’esprit, l’intelligence, la culture tant que vous voudrez, oui, mais d’abord occupons-nous du corps. C’est ainsi qu’il vous assaille, avec l’énergie, l’incroyable énergie et le rythme de ses mots. Après seulement, le sens. Mais pas du tout dans une ambition systémique. Plutôt le sens dans tous les sens. Au point où vous ne savez plus où donner de la tête, ne savez plus où vous êtes. Lorsque cela vous arrive, dites-vous alors que vous êtes dans le monde de Laferrière, là où tout bouge. Ou plutôt -- c’est maintenant seulement que je prends toute la mesure de cette nuance -- c’est son monde qui entre en vous avec force. Un coup de force, un cou d’éclat, un coup d’État ! Mais où en étais-je ?... Ah oui, mon ignorance. Elle n’est pas si lourde. Avec les années, et un peu de curiosité, on finit tout de même par apprendre quelques trucs. Par exemple, deux de mes préposées m’ont déjà raconté qu’un jour, un Noir de Brooklyn les a expulsées de sa voiture, choqué qu’il était par le fait qu'elles se considèrent comme haïtiennes et non comme africaines. Cette étrange susceptibilité m’a été plus tard confirmée par ma préposée guinéenne : pour elle, tout Noir est Africain, point. Oui, lui ai-je répondu, mais si Micheal Jackson est Africain, alors moi, je suis Européen, comme George W. Bush ! J’ai vite compris qu’il était inutile de discuter. Que son idée n’était pas le fruit d’un raisonnement libre, mais qu’elle exprimait une émotion profondément enracinée dans un substrat culturel qui ne m’est pas familier. Pour qu’un Africain existe, il faut apparemment que l’Haïtien n’existe pas. Une telle fragilité rappelle que les identités sont des constructions imaginaires, culturelles et, jusqu’à un certain point, factices, donc vulnérables.

J’avais oublié cette histoire quand je suis tombé sur ce passage de J'écris comme je vis :
La plupart des Américains noirs sont tournés mentalement vers l’Afrique, alors que nous, en Haïti, on a déjà fait ce voyage identitaire, on a déjà donné dans ce fantasme, et cela a accouché de la dictature de Duvalier au bout du compte. [...] Le mythe d’une Afrique parfaite allait prendre place. Pour faire face à l’esprit français. Il fallait la toute-puissance culturelle africaine pour contrer l’hégémonie culturelle française en Haïti. Comme on le voit, tout était comme faussé au départ. Une montagne d’artifices. Et tout cela nous a conduits dans la dérive duvaliérienne. C’est peut-être une autre raison de ma réticence à la créolité. Haïti avait tenté de construire son identité avec deux fantasmes purs (je parle du regard que nous portons sur ces pays) : la France et l’Afrique, alors qu’on a les pieds sur le sol d’Amérique. (1)
Pourquoi est-ce que je parle de ça ? Parce que le monde de Laferrière, comme j’ai dit (m’écoutez-vous ?), m’est « rentré dedans ». Mais, aussi, parce que ce n’est pas qu’une affaire de Noirs. Il n’y a pas une question plus québécoise que la question identitaire. Même Elvis Gratton y pense ! Qu’est-ce qu’un Québécois ? Réponse : quelqu’un qui se demande ce qu’est un Québécois. J’y reviendrai.

Laferrière ne se gêne pas de dire que ces histoires d’identités ne l’intéressent pas. S’il en parle, c’est toujours en réaction à ceux -- des Blancs, mais aussi des Noirs -- qui veulent lui accoler l’étiquette d’écrivain haïtien, ou antillais, ou caribéen, ou noir : « Le premier qui écrit que j’ai un style tropical ou solaire, je lui casse la gueule ». (2) Chacune de ces étiquettes étant à ses yeux un piège qui enferme dans le système de pensée colonialiste. Laferrière revendique son individualité, son unicité et son ambition de devenir Dany Laferrière.

Voilà. J’en suis là. Le livre n’est pas encore terminé, mais je sens comme une petite fatigue, là. On va dire que mon ignorance s’est suffisamment allégée aujourd’hui.
__________
(1) Dany Laferrière. J’écris comme je vis. Les Éditions du Boréal, 2010, p. 112
(2) Ibid., p. 107.

vendredi, janvier 20, 2012

Mon année 2011


Je passe le plus clair de mon temps dans ma chambre, au lit. Ce qui facilite beaucoup mon bilan de l’année 2011, et simplifie de même les résolutions pour 2012. Mais, comme je suis aussi, par nature, plutôt lent, peu empressé, du côté des vaches plutôt que de celui du train qui passe, ce n’est qu’aujourd’hui que je me suis mis à la tâche d’informer le monde des hauts faits ayant marqué la dernière année écoulée.

Le premier événement est en fait un non-événement : je n’ai pas attrapé le rhume, ou, si l’on préfère, aucun rhume ne m’a attrapé. L’année 2010 avait à cet égard été particulièrement difficile, physiquement, psychologiquement et financièrement. Au point qu’en janvier passé, j’abordais l’année à venir en ces termes :
Devant moi, 2011 qui s’allonge, s’allonge, s’allonge...
En fin de compte, elle ne s’est pas allongée du tout. Même qu’elle a été plutôt expéditive, cette année 2011.

Surtout l’été. Un clignement d’yeux sous le soleil. En juin, je suis allé à la petite boutique informatique, à dix minutes en fauteuil de chez moi, acheter une bonbonne d’air comprimé. C’est mon deuxième événement. Le voyage -- c’en fut un -- m’a pris le double de temps, parce que je devais constamment m’arrêter pour reposer mon bras droit, avec lequel je conduis le fauteuil. Une chaleur torride, cette journée-là. Alors je faisais tout l’effort dont j'étais capable pour que mon bras ne lâche pas avant le point d’ombre suivant. Lors d’une halte involontaire, coin Dufresne et Sainte-Catherine, un type est passé en trombe près de moi. Il était complètement affaissé dans son fauteuil roulant, presque renversé sur le dos, un pied en l’air comme s’il venait de glisser sur une pelure de banane, l’autre sur l’appui-pied pour conduire. À dix mètres de moi, il y avait un arbre. Le type fonçait droit dessus, comme un kamikaze. Mais, à la dernière seconde, il rectifie sa trajectoire et relance sans course effrénée. Plus loin, une femme s’en vient vers nous. Une cible parfaite. Surtout qu’elle ne semble pas inquiétée du tout par le type... qui l’a finalement évitée de justesse. J’ai alors pensé : ces deux-là se sont déjà croisés, aucun doute. Des gens du quartier.

J’aimerais aussi, parfois, être de mon quartier.

Le troisième événement est un vrai événement. Enfin ! Un matin d’août, douleur insupportable au bas du dos. Appel au 911, urgence de l’hôpital Saint-Luc. Diagnostic : pierre au rein. Un long mois et demie à me demander quand allait enfin cessé ces maudites crises de douleur .

Le quatrième événement serait mieux décrit par le mot avènement. Quelque chose comme l’avènement de l’ère du livre numérique. L'automne passé, en particulier durant les Fêtes, l’offre a littéralement explosé. Format EPUB, que je déteste, et format PDF, rigoureusement identique à la version imprimée. De grands auteurs, comme ce Laferrière que je voulais lire depuis longtemps. L’Énigme du retour, pour 12 $ ! Je me suis remis à lire ; la seule chose, à vrai dire, que j’ai jamais su faire. Avec une énergie que je ne croyais plus possible.

Comme si je reprenais le train et que les vaches me regardaient passer..

jeudi, janvier 12, 2012

Québec-Haïti

Depuis le temps que j’ai des préposées haïtiennes, j’ai pu remarqué les affinités entre le créole et le joual. Pas tant dans la musicalité, le créole ayant un rythme plus marqué, mais par certains mots : moué, mwen (en créole, en se prononce comme in en français) ; quin lé ben («  tiens-le bien »), ken ben li... Plus profondément, les deux langues sont nées de la pauvreté et de l’aliénation, ce qui aujourd’hui transparaît dans cette façon, commune aux Haïtiens et aux « Québécois », de se manifester de manière forte à travers le langage. Du moins est-ce ainsi que je le ressens.

La langue peut aussi devenir une question politique, comme nous le savons trop bien ici. Par exemple, cette interminable querelle entre tenants du français standard international et ceux que Lionel Meney appelle les endogénistes, tenants d’une langue standard québécoise distincte. (1) En Haïti, ils ont eu l’« authenticité, cette variante de l’indigénisme ». Je cite Le Cri des oiseaux fous, de Dany Laferrière :
Je suis imbibé de culture française  : raffinée, élégante, luxueuse, bien que la France ne soit pas bien vue en Haïti depuis quelque temps. La nouvelle génération veut retrouver ses racines. « Le  français est plutôt un carcan pour nous, disent mes copains. C’est une langue qui ne sert qu’à nous aider à grimper l’échelle sociale. On parle français pour faire savoir à notre vis-à-vis qu’on n’est pas n’importe qui. Maintenant, on veut autre chose d’une langue. Un rapport différent. Plus authentique. » Authenticité : le mot est lâché. Auparavant, le français ne servait qu’à bien montrer qu’on était allé à l’école, qu’on avait été formé par une culture universelle, qu’on était quelqu’un de civilisé. Maintenant, on veut autre chose. Quelque chose de plus proche de nous. On veut  aussi se retrouver entre nous dans une émotion vraie. On veut retrouver nos racines, notre  culture et d’abord notre langue. C’est le débat de ma génération. (2)
Plus que la langue, la politique, au Québec comme en Haïti, envahit tout l’espace culturelle. Toujours Laferrière :
Je veux respirer. J’étouffe, coincé entre mes camarades qui ne parlent que de la dictature et un pouvoir qui ne s’intéresse qu’à sa survie. (3) 
Dans un pays riche, le théâtre n’est que du théâtre, le cinéma est avant tout un divertissement, la littérature peut servir à faire rêver. Ici, tout doit servir à conforter le dictateur dans son fauteuil ou à le déstabiliser. La politique est le but de toute chose. Même moi, en ce moment,  je ne pense qu’à ça. Il n’y a pas moyen de sortir de ce cercle vicieux. (4)
Dans ce roman, Laferrière raconte les derniers moments de sa vie en Haïti. L’ironie du sort est que, lorsqu’il arrive ici en 1976, le pays traverse une crise politique, avec l’accession du PQ au pouvoir. Une crise qui aura durée une quarantaine d’années, durant lesquelles la politique a phagocyté tous les autres débats. Dans une de ses chroniques, justement intitulée «  Envie de partir  », Pierre Foglia exprime la même exaspération :
Au Québec on débat toujours de la même chose : de la séparation appréhendée du Québec. Quand on parle des immigrants, on ne parle pas des immigrants, on parle de fédéralisme et de séparatisme. Quand on parle de racisme, on ne parle pas de racisme, on parle de séparatisme et de fédéralisme. Quand on parle de banalisation de la Shoah, on parle encore de séparatisme et de fédéralisme. (5)
*

Il y a exactement deux ans, Haïti vivait une drame inimaginable. Mon cœur et mes pensées demeurent avec ce peuple qui a beaucoup à nous apprendre, et à qui on doit bien plus que l’on croit.
__________
(1) Antoine Robitaille. « L’entrevue - Lionel Meney ou le cauchemar des endogénistes ». Le Devoir, 22 février 2010.
(2) Dany Laferrière. Le Cri des oiseaux fous. Éditions du Boréal, Montréal, 2010, pp. 38-39
(3) Idem. P. 66
(4) Idem. P. 69
(5) Pierre Foglia. « Envie de partir » La Presse, jeudi 21 décembre 2000

dimanche, décembre 11, 2011

« Nos » sapins de Noël

Je reproduis ci-dessous ma réponse à un texte que ma cousine Nicole a lu sur Facebook, et avec lequel elle s’est trouvée en accord à un point tel qu’elle s’est empressée de l’envoyer à tous ses contacts. Vous trouverez le texte en question à la fin de ma réponse. Un bijou d’humanité incroyablement ancré dans la réalité.

Chère Nicole,

Puisque tu as eu l'amabilité de m'envoyer ce courriel rempli d'amour, permets-moi de te répondre.

Il est évident que la personne qui a mis ce texte sur Facebook était animée par de profondes valeurs chrétiennes. Tout en la lisant, je pensais au commandement : aime ton prochain comme toi-même. Ce n'est pas toujours facile d'aimer son prochain, surtout s'il est différent de nous, mais, en cette période des Fêtes, c'est un bonheur de constater qu'il y a des gens qui ont le cœur et l'intelligence d'aller au-delà des préjugés. C'est ça la magie de Noël !

J'aimerais attirer ton attention sur un passage de son texte particulièrement émouvant, quand elle dit :

« On vous donne tout ce dont vous avez besoin pour vous aider à vous intégrer ici même dans NOTRE PAYS. On vous donne un toit, de la nourriture, de l'argent, on vous inscrit à l'école pour apprendre la langue, on vous aide à acquérir de meilleures connaissances de NOTRE PAYS, vos études sont payées, afin de faciliter votre intégration sur le marché du travail. Mais à vous entendre... ce n'est pas encore ASSEZ ! »

Cette femme est tellement généreuse, tellement remplie d'amour qu'elle a donné sa job à un immigré. Et comme si ce n'était pas assez, elle l'a logé et nourri gratuitement, en plus de lui payer des études. Incroyable ! Et ce n'est pas tout. As-tu remarqué, elle dit : « On vous donne »... J'en déduis que, dans son village, probablement tout le monde fait la même chose. Wow ! On est loin de Hérouxville !

On est loin de Montréal aussi. Ici, à Montréal, où j'habite depuis 30 ans, je peux te dire que les immigrants, et il y en a beaucoup, on ne leur donne strictement rien. Pour payer leur loyer, nourrir leurs enfants, pour aider leurs frères, sœurs, parents, tantes et oncles restés au pays natal, ils doivent travailler comme des bêtes, pour des salaires souvent inférieurs au salaires des Montréalais, car les jobs bien rémunérées, les Montréalais essaient de les garder pour eux autant que possible. Je suis bien placé pour le savoir : toutes mes préposées viennent de pays étrangers ; les Canadiens français ne veulent pas d’une job aussi exigeante, payée seulement 13 $ de l’heure. Ça, c'est la réalité montréalaise ; en région, heureusement, c'est apparemment différent.

Pour comprendre la vie d'un immigrant, nous les Séguin, nous n'avons qu'à penser à la sœur de grand-maman Maria, qui, de New York, envoyait à sa famille à la Minerve des vêtements ayant des défauts de confection, invendables. L'histoire veut même que, des fois, c'est elle qui les rendait invendables ! Durant la seconde moitié du XIXe siècle, environ 800 000 Canadiens français ont quitté la misère des campagnes québécoises où ils ne voyaient aucun avenir, pour aller travailler dans les usines de textiles du nord-est des États-Unis. Ils n’ont pas eu la vie facile là-bas, ils ont été brimés, méprisés. Aujourd’hui, plus aucun descendant de ces immigrants ne parle le français ; ils ont tous été assimilés. Même scénario en Louisiane.

Tout immigrant a une double vie, une double responsabilité : ici et là-bas, au pays natal. Quand le téléphone sonne, et que c'est un appel « du pays », l'immigrant sait que ça va lui coûter cher : tel parent est tombé malade, il faut payer pour le faire soigner, ou bien c'est qu'il n'y a rien à manger, ou encore qu'il manque d'argent pour les études.

Parlant d'études, ce qu'il y a de frustrant pour les immigrants, c'est qu'ils sont en moyenne plus scolarisés que les Montréalais et qu'ils se retrouvent quand même avec les jobs les moins payantes. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est Statistique Canada. Et la raison est très simple : le Québec choisit, parmi les personnes qui veulent s'établir ici, celles qui ont une meilleure capacité à s'intégrer, c'est-à-dire celles qui parlent français et qui ont un diplôme. Mais apparemment, ça n'est pas suffisant. Malgré leur besoin urgent de travailler et leurs compétences, le taux de chômage chez les immigrants est de 12,5 %. Au sein de la communauté venant du Maghreb, c'est pire encore : le taux de chômage monte à 25 % ! Pourtant les Maghrébins parlent très bien français et sont reconnus pour être très scolarisés. Hélas ! ils sont musulmans, et là est le problème.

Dans le texte que tu nous a envoyé, la personne est très en colère parce que des Musulmans veulent l'empêcher de célébrer la Noël. Il faut la comprendre : elle et les gens de son village accueillent, avec beaucoup de générosité, ces Maghrébins dont personne ne veut, et en retour ces immigrants vraiment ingrats s'attaquent à leurs sapins de Noël !

La seule explication que je peux voir à cette malheureuse histoire, c'est que les gens de ce village sont tombés sur une bien mauvaise batch d'immigrants.

Je ne pensais pas qu'une telle chose pouvait arriver. Car j'ai connu pas mal de Musulmans à l'époque où j'étudiais à l'UQAM, et aucun d'eux n'avait de problème avec la Noël. Au contraire, ils aiment l'espèce de fébrilité qui s'empare de Montréal durant les Fêtes, et ils aiment beaucoup toutes ces lumières partout. Et ils fêtent eux aussi Noël, à leur façon. Ce sentiment est également partagé par ma préposée guinéenne, musulmane elle aussi.

Les gens de ce malheureux village ont été extraordinairement malchanceux. Ils sont tombés sur les seuls Musulmans anti-Noël du Québec !

En terminant, j'aimerais quand même soulever un point qui demande à être éclairci. Le texte dit : « Vous quittez vos pays parce que la guerre, la haine, la mort y règnent ». D’abord, la haine n’épargne personne, elle est partout, en Afrique aussi bien que dans un trou xénophobe comme Hérouxville. Ensuite, lorsque des gens fuient leur pays parce que leur vie est en danger, alors ils sont considérés comme des réfugiés. Si leur statut de réfugiés est confirmé par l'État, après quelques années, alors ils peuvent obtenir leur résidence permanente, puis leur citoyenneté, et alors ils entrent dans la catégorie des immigrants. Les réfugiés sont peu nombreux et représentent un cas particulier. La très grande majorité des personnes qui veulent s'établir au Québec ont d'autres raisons, notamment économiques, comme les Canadiens français autrefois.

C'est dommage, Nicole, que tu n'aies pas le nom de cette personne qui a mis ce texte sur sa page Facebook. J'aurais aimé lui répondre, la remercier de ce beau témoignage qui va si bien avec l'esprit des Fêtes.

Je t'envoie mes vœux de Noël dans quelques jours.

Profite bien de ton sapin !

Bisous.

Luc

*

Je suis athée et je ne fais pas chier le peuple avec ça... ce n'est pas parce que je ne crois pas en Dieu que je dois mettre de côté les traditions et les valeurs qu'on m'a apprises. La fête de Noël n'est pas une RELIGION... mais un ÉVÉNEMENT !

Noël existe depuis que le monde est monde... et n'est-ce pas en Israël que le tout a commencé ?

Vous quittez vos pays parce que la guerre, la haine, la mort y règnent. Vous venez vous établir ici dans NOTRE PAYS, pour pouvoir fuir tout ça et vivre heureux, en santé et à l'abri de tout ça.

On vous donne tout ce dont vous avez besoin pour vous aider à vous intégrer ici même dans NOTRE PAYS. On vous donne un toit, de la nourriture, de l'argent, on vous inscrit à l'école pour apprendre la langue, on vous aide à acquérir de meilleures connaissances de NOTRE PAYS, vos études sont payées, afin de faciliter votre intégration sur le marché du travail. Mais à vous entendre... ce n'est pas encore ASSEZ !

Moi c'est à vous que je dis C'EST ASSEZ... assez de vouloir changer nos traditions et nos coutumes, assez de brimer nos droits et libertés parce que c'est contraire à votre religion, assez de nous traiter de racistes parce qu'on aime pas votre façon de faire.

Pourquoi venez-vous dans notre pays si c'est pour tenter de le changer à l'image du pays que vous avez fuit ?

C'est nous qui vous offrons l'hospitalité, alors à vous de vous conformer à nos traditions et nos coutumes. Lorsqu'un étranger s'établit dans votre pays, il doit se convertir à vos traditions, à vos coutumes et celui qui ne les respecte pas... peut être passible de mort... dans certains pays. Et nous QUÉBÉCOIS devrions vous laissez [sic] tout changer sans rien dire ?... ASSEZ C'EST ASSEZ !

Retournez dans votre pays si nos traditions et nos coutumes vous déplaisent tant que ça... vous me faites chier à vouloir tout changer... ça suffit osti... RESPECTEZ NOS VALEURS !

Vos femmes peuvent aller vôter [sic] en portant le voile, vous porter [sic] vos armes sur vous, on vous a donné des espaces pour prier... MAINTENANT CALICEZ NOUS LA PAIX AVEC NOËL...

Si on veut mettre un sapin de Noël on va en mettre un, si on veut décorer la ville entière pour Noël, on va le faire. Si on a envie de crier NOËL partout on va le crier, si nos enfants on envie de parler de Noël à l'école, ils vont le faire...

RESPECTEZ NOUS SI VOUS VOULEZ QU'ON CONTINU [sic] À VOUS RESPECTER...

Qui sont les plus racistes d'après-vous ?... VOUS... musulmans, juifs et les autres... car vous voulez changer notre image !... Un raciste est une personne qui n'aime pas les gens d'une autre nationalité... n'est-ce pas une forme de racisme ce que vous faites ?

Réfléchissez dont [sic] avant de vouloir brimer NOTRE PAYS !

jeudi, mai 05, 2011

Un moment historique

Nous venons de vivre un moment historique. En une journée, la carte électorale a été complètement chamboulée. Le Bloc québécois et le Parti libéral du Canada (PLC) ont quasiment été rayés de la carte. Le ROC (Rest of Canada) a placé le Parti conservateur au pouvoir pour les quatre prochaines années ; dit autrement, pour la première fois dans l'Histoire du Canada, un parti accède à la majorité en ne faisant élire que six députés au Québec. Comme en 1993, le Québec a déterminé quel parti formerait l'opposition officielle ; à l'époque, il s'agissait du Bloc, aujourd'hui, du NPD. Le résultat de ce scrutin peut donc être vu, une fois de plus, comme l'affirmation politique de notre identité propre.

Mais je ne crois pas en revanche qu'il s'agisse d'une adhésion massive aux idées de gauche, même si adhésion il y a. Beaucoup de gens n'ont pas voté POUR le NPD, mais contre les libéraux, une fois de plus, contre Harper dont les idées, la gouvernance et la froideur, euh... refroidissent les Québécois, et contre le Bloc, usé par 20 ans de règne sur le Québec. Ensuite, beaucoup de gens n'ont pas voté pour le NPD, mais pour son chef, Jack Layton, très apprécié. Ces trois facteurs expliquent en grande partie le résultat que l'on connaît.

Pour les souverainistes, il s'agit du pire résultat électoral depuis 1970. Le Bloc a perdu son statut de parti à la Chambre des communes et le financement qui l'accompagne, avec lequel il aidait aussi le PQ. Il est difficile de ne pas interpréter ce désaveu -- cruel, il faut le dire -- du Bloc, après tant d'années de dévouement à la cause du Québec, comme un recul important de l'option souverainiste. Le temps nous dira si nous avons affaire ici à un sursaut d'humeur ou s'il s'agit d'un mouvement profond. Pour ma part, je crois plus en cette dernière hypothèse. Le mouvement souverainiste est habité depuis longtemps par une crainte : celle de n'être que le produit de la seule génération des baby-boomers. Or, justement, -- mais cela devra être confirmé -- il semble que ce soit surtout les jeunes qui aient voté pour le NPD.

Un chose est sûre : l'électorat québécois est devenu imprévisible, instable, signe que des tiraillements profonds sont à l'oeuvre. En ce sens, le résultat du 2 mai doit être mis en lien avec la montée fulgurante de l'ADQ en 2007, ainsi que le schisme qui a cours présentement au sein du PQ entre une droite qui s'en éloigne (Bouchard, Legault, Facal, par exemple), et une gauche « résiduelle » qui aura à montrer en quoi elle se distingue de Québec Solidaire dans la mesure où son engagement à tenir un référendum n'est plus crédible. Le taux record d'approbation qu'à obtenu Pauline Marois -- qui n'est pas reconnu pour son activisme référendaire -- de la part des militants indique peut-être que ceux-ci jouent leur va-tout, pressentant confusément que la fin d'un rêve approche. Ce qui ne veut pas dire nécessairement que le projet souverainiste soit à l'agonie ; mais les structures politiques qui l'ont porté, de même que la rhétorique de confrontation qui l'a exprimé ont vraisemblablement fait leur temps. 

Tout n'est donc pas nécessairement perdu pour les souverainistes. Surtout que ce vote massif en faveur du NPD pourrait  en fait constituer la dernière chance du fédéralisme au Québec. Après avoir rejeté les libéraux de Trudeau à la faveur des conservateurs de Brian Mulroney en 1984, trois ans après la « nuit des longs couteaux », puis rejeté ces mêmes conservateurs en 1993 à la faveur du Bloc (suite aux échecs de Meech et de Charlottetown), le dévolu jeté aujourd'hui sur le seul parti non encore entaché par l'Histoire, le parti de Jack Layton, s'il devait s'avérer décevant, pourrait précipiter l'événement tant attendu. L'affaiblissement du poids politique du Québec, qui n'a jamais été aussi évident, pourrait favoriser un tel dénouement.

L'avenir nous dira quel scénario se réalisera, mais pour l'heure nous assistons vraisemblablement à un réalignement politique majeur selon l'axe gauche-droite, au dépens du Bloc et du PLC, lesquels incarnaient l'axe souverainisme-fédéralisme. Le PLC, qui a pendant 40 ans mené la lutte aux « séparatisses », sous l'impulsion des figures de P. E. Trudeau et Jean Chrétien, qui fut LE parti canadien, celui qui a historiquement défini les valeurs, l'identité du Canada, le PLC n'a plus d'avenir. Le centre du spectre politique, où celui-ci avait l'habitude de gouverner, a été déserté par l'électorat qui s'est polarisé. Il s'agit d'une évolution majeure. Si la gauche, où maintenant se retrouve malgré lui le PLC, ne se réorganise pas, plus précisément si PLC et NPD ne fusionnent pas, les conservateurs auront de belles années devant eux.