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vendredi, mars 27, 2026

L'encre noire de la colère

Une suggestion de l'ami Jodoin, qui lui a consacré un billet : Autoportrait à l'encre noire, de Lydie Salvayre. Première fois que j'entends ce nom. Je vais renifler l'œuvre en question : hum... Une autofiction. Pas trop mon genre

Mes réserves, apparues en cours de lecteurs, se sont révélées, à la réflexion, comme infondées. Certes, la narratrice a tendance à pontifier, et alors elle enchaîne les lieux communs (notamment sur l'écriture, la littérature). Mais elle le fait de manière assumée, et cohérente avec l'ensemble du récit. Comme elle le dit elle-même : « Ces banalités ont été formulées cent fois, mais il est bon, je crois, de les redire ». D'ailleurs, comment faire autrement ? Le commentaire autocritique est un passage obligé de l'autofiction. À cet égard, Salvayre s'en tire mieux que d'autres. En petite futée, elle flirte habilement avec la prétérition. 

J'ai  aussi trouvé que la narratrice y va fort avec l'anaphore ; utilisée avec l'accumulation, ces procédés créent un effet de martelage qu'à un certain moment, j'ai trouvé lourd au point de devoir interrompre ma lecture pendant quelques minutes. Mais, encore là, ce choix stylistique n'est pas arbitraire. Il souligne la grande émotivité de la narratrice, une femme timide, qui s'exprime difficilement par la parole, et pourtant remplie d'une colère dans laquelle on reconnaît la prégnance de la figure paternelle. On trouve dans le récit cinq occurrences d'encolérer, jusqu'à l'extrême, lorsque le sentiment se referme sur lui-même : « je m’encolère de m’être ainsi encolérée ». Cinq, dans un récit de deux cent vingt pages, c'est relativement peu, mais mon interprétation, qu'on trouvera peut-être tirée par les cheveux, c'est que le préfixe en- se dissémine dans tout le récit, comme un rappel inconscient de cette colère première : « empantouflés », « encagé », « enfièvre », « entuber », « et tant pis si les mots imprononcés empuantissent l’air », « s’enflammaient », « m’enivrent », « ils m’enchantent, ils m’emportent », « ils m’ensauvagent, ils m’enfièvrent, ils m’envolent », « m’encanaillent », « enrégimentée » (liste non exhaustive). Ce préfixe nous dit aussi un certain sentiment d'enfermement, de la même manière que le préfixe in- (« impasse », « immérité », « injuste », « impossible », « imperceptible », « impartialité », « infoutue », « imprononcés »...) nous dit l'impossibilité, l'« impouvoir »

En fait, ces deux caractéristiques (lieux communs, effet de martelage) vont très bien ensemble. Le cliché est un vecteur d'énergie, comme le martelage. Son propos, la narratrice nous le fait éprouver à travers une énergie, une charge émotionnelle. Le récit ne doit pas « se résume[r] à raconter », il doit « redonner une impulsion » ; pour cela, il lui faut « la poussée nécessaire ». Salvayre fait le choix de la vitesse (clichés et accumulation accélèrent la lecture), et de l'opposition violente des registres de la langue, au détriment du rythme plus lent de la réflexion approfondie : « Il faudrait développer ces arguments, mais je n’en ai ni le courage, ni le temps : je dois trier mon linge et lancer la machine à laver ». Ce choix répond à son vécu, et à sa nature qui semble assez proche de celle de Quevedo qu'elle affectionne tant, « excessif en tout ».

Salvayre est ma soeur idéologique. Il n'y a pas une ligne de son récit avec laquelle je ne suis pas d'accord. Même sa colère, je la sais en moi, aussi puissante, aussi difficile à contenir. Certains passages ont particulièrement résonné en moi : 
– « J’ai l’impression que les livres me font faire connaissance avec ma pomme » ; 
– « Les plaies d’enfance au lieu de se fermer se creusent davantage lorsque je les écris. Des souvenirs fantômes me reviennent la nuit » ; 
– « Je n’avais, je l’ai dit, aucun talent de société » ; 
– « si la vieillesse m’atteint, me fane et, de toute évidence, me dégrade, elle ne me soumet pas. Je le répète : elle ne me soumet pas. Je reste droite encore et continue à lire, à aimer, à rêver, à jouir et à souffrir » ; 
– « Ce portrait sera-t-il donc mon chant du cygne ? Il m’arrive de le penser. Il m’arrive même de me dire que ça aurait de la gueule que je meure dès sa parution ».

J'aime, donc, l'énergie que dégage cette œuvre de Salvayre. J'aime qu'à quatre-vingts ans, elle demeure encolérée. Mais j'aime aussi son ironie, son humour, son autodérision. En un mot : j'aime son autofiction !


Référence
Salvayre, Lydie, Autoportrait à l'encre noire, Paris, Robert Laffont (coll. « Pavillons »), 2025, 225 pages. Édition numérique.