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jeudi, février 23, 2017

Un parfum de fin du monde

Onfray m’intriguait. La rumeur en fait un conservateur réactionnaire, à la limite de l’islamophobie. Exemple : le très mauvais compte rendu de Nathalie Collard, bonne critique littéraire par ailleurs, lorsqu’elle se donne la peine de lire le livre. Onfray, lui, dans une entrevue, s’est dit anarchiste de gauche... Ce que montre Décadence, 1 c’est une posture plus complexe.

Les poncifs islamophobes tels que l’envahissement par l’immigration, par la natalité, 2 de même que l’adhésion entière à la thèse du choc des civilisations, l’opposition à la mondialisation, et même un certain antiparisianisme, semblent placer le philosophe dans la cour du Front national. Mais Onfray n’est pas un réactionnaire, un « pessimiste », c’est-à-dire une personne qui « veut améliorer le présent avec le [...] passé » (p. 33). Il est un déterministe. Les cycles de la vie, qu’il s’agisse de la vie des hommes, des civilisations ou des étoiles, obéissent à une « force aveugle », selon « un plan ignoré qui n’est pas divin mais cosmique » (p. 28). Force aveugle, force de destruction, c’est-à-dire d’« entropie », à laquelle s’oppose une « néguentropie » (p. 30). Lorsque la néguentropie n’y suffit plus, la mort est proche. La vie se définit ainsi comme « l’ensemble des forces qui résistent à la mort » (p. 30). Ces cycles échappent à tout contrôle humain ; les grands personnages qui ont fait l’Histoire ne sont que des « formes aléatoires » (p. 33), des « prête-noms » (p. 34) de la force cosmique.

Je passe sur les questions que soulèvent pareille conception de l’histoire, pour noter qu’Onfray se donne pour projet de retracer l’effet de cette force dans le déclin de la civilisation judéo-chrétienne. Son parcours, qui passe par la patristique, la scolastique, l’idéalisme allemand, la philosophie des Lumières, jusqu’au structuralisme de années 1960, est passionnant. Les grands étapes sont autant de moments de nihilisme marqués par le « ressentiment » : Révolution française à partir de 1792, révolution bolchevique, les deux guerres mondiales et... Mai 68... le structuralisme… Pour l’observateur qu’est Onfray, il est inutile de s’opposer à l’Islam, appelé à succéder au christianisme. Les musulmans ont pour eux la  « ferveur », « nous avons le nihilisme » (p. 562) ; « [l]e bateau coule ; il nous reste à sombrer avec élégance » (p. 562). Ce n’est certainement pas là le programme politique de Marine Le Pen !

Onfray, donc, n’est pas un pessimiste réactionnaire. Soit. Qu’est-il alors ? Un « tragique », c’est-à-dire un être qui « s’efforce autant que faire se peut de voir le réel tel qu’il est » (p. 33). Ce qui implique d’être attentif aux faits, au contraire des philosophes scolastiques, des idéalistes allemands (Kant, Hegel), au contraire d’un Rousseau qui, dans son Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, annonce : « Commençons donc par écarter tous les faits » (p. 403). Les textes de ces auteurs, par leur décrochage du réel, sont associés à des moments de violence nihiliste ; Onfray a pour eux des mots sévères. Ce qui ne l’empêche pas lui-même de prendre quelque liberté par rapport aux faits. Comment ignorer, par exemple, que le christianisme européen n’est pas TOUT le christianisme ? Qu’aux États-Unis, la ferveur religieuse demeure très prégnante, tout comme en Afrique, qu’elle y est une force avec laquelle il faut compter ? Olivier Roy, dans La Sainte ignorance, montre que la religiosité se transforme : elle se déculture, se déterritorialise, se mondialise et s’individualise, un mouvement qui profite aux diverses confessions chrétiennes, notamment le pentecôtisme qui connaît un essor fulgurant.

Le sentiment du tragique qui habite Onfray ne peut s’accommoder de ces faits. Son tragique est non seulement déterministe, mais il semble aussi défaitiste, et, en cela, il est bien français. Le musulman demeure l’Autre irréductible, et cet Autre a vaincu. Le choc des civilisations, manifeste depuis le temps des croisades, tourne à l'avantage de la civilisation islamique. Ce constat, s’il n’est pas celui du Front national, met la table au discours du ressentiment utilisé par l’extrême droite, et que l’auteur, précisément, associe aux plus grandes violences de l’Histoire.

Derrière le tragique d’Onfray se profile aussi des motifs personnels, dont il ne s’est d’ailleurs pas caché, lorsque questionné à ce sujet à l’émission On n’est pas couché. Pour lui, la « biographie [...] est la clé de toutes les théories » (p. 522), ou, dit autrement, et reprenant Nietzsch : « toute philosophie [est] la production d’une autobiographie » (p. 23).

Mais le tragique a peut-être une source plus diffuse, d’autant plus agissante qu’elle semble refoulée. Il est remarquable qu’une analyse qui observe les évolutions sur la longue durée, très attentive à la pulsion autodestructrice qui pousse toute une civilisation vers le nihilisme, ne consacre pas une seule ligne au réchauffement climatique, à la destruction systématique de l’écosystème planétaire. « Le bateau coule ; il nous reste à sombrer avec élégance »… Il se dégage de cet essai stimulant, écrit pour un large public, un parfum de fin du monde qui n’est pas sans rappeler La Route, de Cormac McCarthy, et La faim blanche, d’Aki Ollikainen.
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1. Onfray, Michel. Décadence. [Fichier ePub], Éditions Flammarion, Paris, 2017, 675 p.
2. « Or la chose est simple : si les Européens judéo-chrétiens ne font plus d’enfants, les nouveaux Européens arrivés avec l’immigration produite par les guerres occidentales en provenance de pays massivement détruits par l’Occident, modifient la configuration spirituelle, intellectuelle et religieuse de l’Europe » (p. 568-569).