Rechercher dans ma chambre

mercredi, juillet 13, 2016

À la recherche de New Babylon. Commentaire

Je n'aime pas beaucoup la littérature de genre, surtout les romans policiers qui depuis quelques années inondent le marché, et dont les conventions sont lourdes et d'un profond ennui. Il en est de même du roman western. Mais il y a toujours des exceptions, des oeuvres qui transcendent leur genre et se démarquent par leur capacité à faire bouger les codes, à parler de notre époque. C'est le cas des Frères Sisters dont j'ai parlé ici ; ce l'est aussi du roman que je viens de terminer : À la recherche de New Babylon, 1 de l'auteure québécoise Dominique Scali.

Dans ce roman, vous ne trouverez pas de descriptions de duels aux revolvers, de fusillades, d'attaques de diligences, de chevauchées épiques... Tout cela est relégué à l'arrière-plan. Scali s'est bien documentée ; elle est même allée en Arizona, où se passe la plus grande partie de l'histoire, ce qui paraît dans l'attention portée aux paysages, et dans le rendu très convaincant d'un climat, d'une époque marquée par la conquête de l'ouest, la ruée vers l'or, la « pacification » des Indiens et la guerre de Sécession.

Sur le plan formel, le récit est une réussite, consistant en une succession non chronologique de quarante-neuf courts chapitres, chacun portant la mention d'un lieu et d'une ou deux dates. Un effet de mouvement chaotique structuré avec soin, parfaitement cohérent avec le portrait d'un monde libre, mais désorganisé, insécurisant. Et où Dieu est absent. Ce n'est pas un hasard si les églises sont laissées à l'abandon, et si le seul ministre du culte est un faux pasteur qui ne célèbre jamais d'offices, ne fait jamais de sermons, mais erre dans cette frontière de l'Ouest à la recherche de héros dont il pourrait raconter les hauts faits.

Ce révérend Aaron est le personnage central du récit, un alter ego du narrateur. En tant que figure auctoriale, il suscite la méfiance, l'hostilité des autres personnages principaux, notamment de Russian Bill qui lui vole ses « carnets », et du Matador, un chasseur de primes qui entend bien ne pas se faire voler son histoire, son immortalité, son âme s'il y croyait. 2 Le révérend n'est pas essentiellement différent de ces brigands qui volent le bétail. Chacun sa spécialité. Il n'est jamais armé, mais les répliques qu'il reçoit et assène sont comme des coups de revolver. Dans ses premières années, le révérend Aaron -- seul parmi les cinq personnages principaux dont le narrateur ne nous révèle jamais le prénom -- gagne sa vie en prononçant des discours lors d'obsèques ; sa parole est celle d'un passeur, faisant le lien entre la vie ici-bas et la vie dans l'au-delà. Puis l'au-delà va se désacraliser, descendre dans le monde sordide des hommes, et devenir cette immortalité de pacotille qu'est la célébrité ; le révérend se met alors à noircir des carnets, dans le but -- jamais avoué -- d'en tirer des romans à succès.

Mais il ne rencontrera jamais le héros à la mesure de ses ambitions ; on a compris depuis longtemps qu'on n'est pas dans un de ces « romans à quatre sous ». (p. 209) Il ne croise que des êtres semblables à lui, monomaniaques (lui qui continue à écrire même après que le Matador lui eut tranché les deux poignets), condamnés à la répétition, à la surenchère (« les dix pendaisons de Charles Teasdale » ; « les trente mariages que n'a pas vécus Pearl Guthrie » ; « les cents personnes qu'a tuées Russian Bill »), bref, au vide de l'existence.

Une des réussites de ce roman tient, on le voit, à ce qu'il tend un miroir où se réfléchissent nos sociétés sécularisées, individualistes, en proie à un certain vide. Comment ne pas reconnaître dans ce faux pasteur, dans ce Charles Teasdale qui change de nom en changeant de ville, dans ce William Tattenbaum, alias Russian Bill, sorte de bouffon mythomane, de « fou du village », des comportements bien d'aujourd'hui, où il est si facile de s'inventer un personnage sur les réseaux sociaux. À la recherche de New Babylon offre le daguerréotype d'un XIXe siècle libre, certes, mais irréfléchi, où la théâtralité, la mise en scène de soi, l'emporte sur l'esprit de sérieux, où l'immaturité transforme ce monde du Far West en un vaste espace de jeu : « Oh, rien n’a plus d’importance que le jeu, monsieur Tattenbaum. J’imagine que vous êtes d’accord avec moi là-dessus » (p. 190) Dominique Scali avait peut-être en arrière-pensée ces gadgets technologiques, ces iMachin, ces Pokemon GO qui nous infantilisent tant aujourd'hui, et nous font basculer dans la légèreté, le divertissement, sur fond d'angoisse environnementale.

Parcourant mes notes de lecture, j'ai pensé au western spaghetti de Tonino Valerii, Mon nom est personne, tout entier habité par le souvenir d'une époque révolue, celle où le héros incarné par Henry Fonda brillait de tous les feux de sa renommée. Il y a un peu de ce parfum de fin d'un monde dans le roman de Scali.
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1. Sacali, Dominique. À la recherche de New Babylon. [Fichier ePub], Éditions La Peuplade, Saguenay, 2015, 214 p.
2. Un réalité bien connue des écrivains. Je pense à la pièce de Michel Tremblay, Le Vrai monde ?, qui souligne le refus de la famille de Claude de servir de chair à roman, d'être dépossédée du sens de sa vie. Ce refus, à noter, n'est jamais celui de l'immortalité au sens kundérien, c'est-à-dire le « souvenir d’un homme dans l’esprit de ceux qui ne l’ont pas connu » (L'Immortalité, 1990). Le désir d'immortalité s'accompagne de l'angoisse de ne pas en avoir le contrôle. C'est là une idée centrale de l'oeuvre de Kundera. Savoureux de la retrouver dans un roman western !

mardi, juillet 05, 2016

Americanah. Commentaire

En lisant ce roman, j'ai pensé à ce passage du Carnet d'or, de Doris Lessing : « Thomas Mann, le dernier écrivain au sens ancien, qui employait le roman pour exprimer des jugements philosophiques sur la vie. En fait, la fonction du roman semble changer : c’est maintenant un avant-poste du journalisme, nous lisons des romans pour nous documenter sur des zones de vie que nous ne connaissons pas »

Americanah 1 est l'exemple parfait de « roman-reportage ». Un roman tout entier tourné vers « ce qu'est la vie réelle à notre époque », (p. 377) avec sa diversité, ses contradictions, son perpétuel mouvement. À travers un galerie de personnages, notamment les deux protagonistes, Ifemelu et Obinze, l'auteure présente un tableau vivant de la vie au Nigéria, de la vie des « expatriés » (p. 159) à Londres et, surtout, aux États-Unis. Le titre réfère d'ailleurs au nom par lequel les Nigérians désignent leurs compatriotes vivant, ou ayant vécu, aux États-Unis. Mais le principal intérêt de ce roman réside dans son observation minutieuse des rapports raciaux, que je résumerais en paraphrasant Simone de Beauvoir : on ne naît pas noir, on le devient.

Un roman dont les deux protagonistes aiment lire, observer, réfléchir, discuter... Donc, intellectuellement très stimulant. Pourtant, je ne le placerais pas au même niveau que Beloved, de Toni Morrison, ou Dalva, de Jim Harrison. Dans ces œuvres, il y a un effort de transcender la réalité, de l'englober dans une quête existentielle, profonde, à travers une plongée cathartique et libératrice dans le temps et la mémoire. Adichie, au contraire, étale sa narration sur la minceur du présent, dans un effort uniquement descriptif ; l'histoire a beau se dérouler sur une dizaine d'années, Ifemelu peut bien se trouver déstabilisée par tous les changements survenus au Nigéria durant son absence, cette durée n'est jamais ressentie, demeure un fait de la pensée.

C'est sans doute pour atténuer l'effet quelque peu aride, intellectuel (surtout la quatrième partie), du récit où sont même insérés des extraits de blogue, que l'auteure y ajoute une histoire d'amour, presqu'en s'excusant : « Ainsi débutèrent des jours grisants remplis de clichés ». (p. 497) Le résultat est très réussi. Avec une tension qui ne cesse de croître jusqu'à la chute finale, tout en ouverture, merveilleuse de concision et de légèreté.
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1. Adichie, Chimamanda Ngozi. Americanah, [Fichier ePub], Gallimard, Paris, 2014, 534 p.
2. Observation qui inclut les Latinos, les Asiatiques, mais exclut les Amérindiens, invisibles au regard d'Adichie. Ce qui est plutôt inconséquent, puisque son personnage d'Ifemelu fait précisément remarquer à son petit ami blanc qu'elle est inexistante dans les revues féminines ; de même, Obinze, travaillant sous une identité d'emprunt à Londres, trouve éprouvant cet état de non reconnaissance.

vendredi, juillet 01, 2016

L'Ange de pierre. Commentaire

Si j'étais le père d'un ado, je lui ferait lire L'Ange de pierre, 1 un roman qui pourrait avoir comme sous-titre : Ou comment rater sa vie. Car l'héroïne, Hagar Currie, est à cet égard exemplaire. Orgueilleuse au-delà de toute raison, d'une mauvaise foi totale dans ses rapports aux autres, rigide bien qu'elle s'imagine ne pas l'être, cette femme de 90 ans n'a pas su évoluer, sa vieillesse au contraire faisant ressortir plus que jamais les vulnérabilités de son caractère : son manque de jugement, ses préjugés petits-bourgeois, sa difficulté à établir des relations ouvertes, sincères et authentiques... L'ange de pierre, l'ange « aveugle » (p. 17) et froid comme la neige, (p. 125) c'est elle.

Il va sans dire qu'un tel personnage ne saurait être en contrôle de sa vie. Tout au long du récit, où elle revient sur les événements de sa vie, on voit Hagar réagir, mais jamais agir. Pas une fois elle ne prend une décision réfléchie, basée sur une compréhension des gens et des faits. Ainsi, son mariage avec Brampton Shipley, un fermier rustre, pauvre et fainéant, peut sembler l'acte d'un caractère résolu qui, par amour, choisit d'ignorer le qu'en-dira-t-on, mais en vérité il n'en est rien : Hagar n'est pas amoureuse. Son mariage est le résultat d'une réaction au père qui cherchait à lui imposer ses choix. Nulle rationalité, ici. À tel point qu'en voyant pour la première fois la maison sale et sans eau courante de son mari, elle avouera plus tard :
« Pourtant, en la voyant, je ne fus pas le moins du monde troublée, car je me prenais encore pour une châtelaine. Je m’imaginais que quelqu’un d’autre ferait tout le travail. » (p. 81)
Si irréfléchi, son mariage, qu'il aura une autre conséquence, outre le fait de la plonger dans une vie qu'elle n'aime pas : en rompant les liens avec son père, elle rompt aussi avec la lignée des Currie, et toute l'histoire que porte ce patronyme dont elle se montre fière, rattaché aux Highlanders « du Clanranald Mac Donald » (p. 32), et dont la devise -- « Je combat qui ose » (p. 184) -- résume ironiquement son caractère. Déshéritée par son père, sans argent, tout ce qu'elle peut céder du patrimoine familial à celui de ses deux fils en qui elle reconnaît un vrai Currie, c'est une épingle à kilt. Mais le jeune John n'est pas le Currie qu'elle imagine ; il échangera l'épingle contre un canif, puis ce canif contre des cigarettes. Et voilà l'héritage parti en fumée !

Cas classique de l'enfant qui ne peut que s'opposer au parent parce qu'il en a reçu le caractère ; Hagar a beau se plaire à imaginer ses ancêtres comme des « gentlemen » (p. 33) vivant dans des châteaux, elle qui se voudrait mondaine, 2 c'est son réflexe d'opposition qui l'emporte. 


Mais c'est le rapport à la mère qui est le plus déterminant. C'est pour honorer sa mémoire que l'ange de pierre fut placé dans le cimetière du village, près de la tombe. Il « dominait la ville », (p. 17) dit Hagar ; il dominait aussi symboliquement sa vie. Car cette mère, elle ne l'a pas connue, celle-ci étant morte en lui donnant naissance : « [C]’était si incompréhensible pour moi qu’elle ne soit pas morte à la naissance de l’un ou l’autre de mes deux frères, mais qu’elle ait gardé sa mort pour moi » (p. 93) Mère qu'elle ne « ne pouvai[t] pas [s]’empêcher de détester » (p. 46) -- tout comme elle avoue avoir « toujours détesté » (p. 261) l'ange de pierre --, et qui lui a laissé sur la conscience un sentiment de culpabilité dont elle ne cessera toute sa vie de se défendre :


« [Je] me demandais pourquoi Dan et Matt avaient hérité de la délicate constitution de Mère alors que j’étais solidement charpentée et aussi robuste qu’un bœuf. » (p. 94)  
« Je ne supporte pas de me sentir en dette avec qui que ce soit » (p. 369) 
« Pourquoi est-il si difficile de trouver le vrai responsable ? Pourquoi est-ce que je veux toujours qu’il y en ait un ? Comme si ça pouvait m’aider ! » (p. 377) 
Est-ce pour se protéger de ce sentiment qu'elle s'est durci le coeur ? Qu'elle ne cesse de juger les autres, jusqu'au mépris, plutôt que se juger elle-même ?

Sa mère lui a aussi laissé sa nature « anxieuse » (p. 93) :

« Quelque chose me menace, une chose mystérieuse, tapie dans l’ombre, prête à bondir » (p. 174) 
« Mais je ne peux pas rester tranquille plus de deux secondes d’affilée. Je n’ai jamais pu » (p. 278) 
« Pour moi, [la nuit] fourmille de fantômes » (p. 297) 
Hagar est une antihéroïne, mais sa vulnérabilité la rend tout de même attachante. Surtout quand elle parvient à baisser la garde, le temps d'un rare moment de lucidité et d'honnêteté :
« L’orgueil a été ma folie, et la peur le démon qui m’a poussée. Seule, toujours, et jamais libre, car mes chaînes étaient en moi, se sont déployées hors de moi et ont entravé tous ceux qui m’étaient proches » (p. 416)
L'Ange de pierre n'est pas un grand roman, mais un bon roman. Un peu prévisible par moments, comme tout ce qui a trait aux manoeuvres du fils et, surtout, de la bru, pour placer Hagar en centre d'hébergement. Au moment de sa parution en 1964, ce genre de situations ne devait pas être si fréquent. Aujourd'hui, il est devenu banal.
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1. Margaret Laurence. L'Ange de pierre. Éditions Alto / Éditions Nota bene, Québec, 2008, 442 p.
2. « Quand je revins au bout de deux ans, je connaissais la poésie, je savais broder, parler français, établir le menu d’un repas comportant cinq plats, commander à des domestiques et me coiffer de la plus jolie manière qui soit. » (p. 70)