Rechercher dans ma chambre

lundi, février 07, 2005

La tentation du sens

Sur RDI, vendredi, une conférence de presse. Un vieux annonce qu'il va s'enlever la vie le soir-même. Il est atteint d'une maladie pulmonaire incurable qui lui laisserait au mieux deux ou trois ans. Remarquez, trois ans, maladie pulmonaire ou pas, ce n'est pas si mal pour un homme de 78 ans. Enfin ... Au contraire de certains vieux que je vois avancer avec peine, haletant, agrippés d'une main à la rampe dans les corridors du complexe où je demeure, celui-là, à la télé, semblait se mouvoir sans trop de difficultés.

Pour se donner la mort, il a choisi de respirer de l'hélium, mais auparavant il veut éveiller la population à l'importance de légaliser le suicide assisté, d'où l'appel aux médias.

Vous savez quoi, M. Chose -- je peux bien m'adresser à vous maintenant que vous êtes mort, « vers 11 h 53 », comme disait une agente le lendemain au journaliste -- vous savez quoi ? Je ne vous crois qu'à moitié. Je soupçonne, derrière votre engagement politique -- vous étiez membre du Canadian Group Dying With Dignity -- encore une fois, la tentation du sens. Il y quelques semaines, c'était Manon Brunelle, (1) qui était allée, elle, encore plus loin que vous, jusqu'à l'indécence morbide ...

Les raisons qui vous ont amené à poser ce geste -- qui est certes un suicide, mais non assisté -- ne se discutent pas. Pas plus que votre refus apparent d'accepter la mort dans sa réalité la plus crue d'événement terriblement banal, dénué de sens, venant au terme d'une souffrance tout aussi dénuée de sens.

Ce qui se discute par contre, c'est la tentation, très grande alors, porté le vent de l'actualité, de vouloir s'inscrire dans l'Histoire et ainsi d'assurer -- du moins fantasmatiquement -- sa propre immortalité. De parler de soi comme depuis l'au-delà, de dire devant les caméras : voici le sens que devra avoir, aux yeux de la postérité, mon geste ...

Ce qui se discute, c'est la « récupération » que vous faites de votre propre geste, et l'instrumentalisation d'un débat social fort complexe aux conséquences potentiellement graves. Débat sur lequel bien sûr vous n'avez rien dit, sinon qu'il faut aider au suicide des personnes qui en expriment le désir, ce que vous appeliez étrangement le respect de la dignité.

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(1) Manon Brunelle décide de mettre fin à ses jours à Zurich, en Suisse, dans une clinique où le suicide assisté est décriminalisé. Benoit Dutrizac raconte comment Manon Brunelle l'a contacté et pourquoi elle voulait en finir avec la vie. Ce reportage, diffusé dans le cadre de l'émission Les francs-tireurs, a suscité une certaine controverse. La page qui lui était consacrée a été retiré du site internet de l'émission.

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