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jeudi, février 03, 2005

Blogue et immortalité : l'ego

Pourquoi cette vogue sans précédant des blogues ? Une expression de Jean-Pierre Cloutier récemment m'a saisi : le « marché de l’attention ». (1) Si l'un des buts avoués du blogueur est de créer des liens, autour de son carnet web développer une communauté d'échanges, il n'en reste pas moins que, dans les faits, il se trouve en compétion directe avec des milliers d'autres blogueurs qui aspirent tout comme lui a susciter l'intérêt du plus grand nombre. Tous ces blogueurs sont-ils animés tout d'abord par le désir impérieux d'être pertinent ? Il est permis d'en douter.

Je me demande pour ma part s'il n'y aurait pas, derrière ce désir d'attention, un désir égotiste de se fantasmer au centre d'une communauté. Dans son éditorial de janvier, Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique, évoque un fait qui appuie ce point de vue, à savoir que de plus en plus de « vrais » journalistes « considèrent que ce sont leurs opinions -- rarement étayées -- qui sont sacrées, tandis qu’ils n’hésitent pas à déformer les faits pour les contraindre à justifier leurs opinions. » (2)

Nous vivons dans une civilisation -- l'occidentale -- manifestement de plus en plus marquée par l'emprise de l'ego. Il y a quelques années, aux bulletins de nouvelles, était apparu l'homme de la rue, à qui il est désormais impossible de ne plus donner la parole. Les quinze minutes de célébrité d'Andy Warhol devenaient en quelque sorte la règle. Plus récemment la télé-réalité a poussé ce désir de promotion instantanée jusqu'à l'indécence. Dans cette voie l'accompagne la webcaméra, dont le blogue ne se trouve qu'à être le pendant scriptural. Je ne parle pas ici du blogue d'information, soucieux d'être pertinent, « sérieux », quoiqu'également empreint d'une forte subjectivité ; non, plutôt de celui qui, collé au petit train-train quotidien, n'a d'autre utilité que de le doubler narcissiquement de commentaires à chaud.

Ce travers, cet aboutissement de l'individualisme, pour se justifier et pour se sortir d'impasse, récupère, en l'appauvrissant, l'idée d'universalité : c'est par la simple description des gestes du quotidien, gestes sans éclat, sans grandeur, voire triviaux, que l'on accède à l'universalité de la condition humaine. Nul besoin, donc, d'un regard lucide, d'une démarche artistique de compréhension du sens des gestes. L'universalité du blogueur égotiste ne requiert ni culture, ni intelligence, puisque c'est le train-train en lui-même, sans la médiation d'une conscience critique, qui se veut pertinent, d'emblée pertinent.

Ce quotidien, reflet de l'ego, projeté à l'échelle du Web planétaire, « universalisé », je me demande aussi s'il ne nous tient pas lieu de transcendance. Si, à travers lui, nous ne chercherions pas à satisfaire un besoin béant qu'autrefois comblait la foi en Dieu, foi partagée à travers des rites communs, foi qui nous unissait les uns aux autres, et tous, à Dieu, à l'au-delà. Tel pourrait être un des sens profonds du blogue : structurer le présent, le temps vécu de l'individu, lui donner sens en répondant au désir d'être dans l'au-delà.

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(1) Cloutier, Jean-Pierre. « Poynter, l’année 2004, les blogues, et la mise en perspective ». Jean-Pierre Cloutier : Le Blogue [En ligne]. (Vendredi, 31 décembre 2004) (Page consultée le 16 février 2008)

(2) Ramonet, Ignacio. « Médias en crise ». Le Monde diplomatique [En ligne]. (Janvier 2005) (Page consultée le 16 février 2008)

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